Velvet Kills : interview pour Mischievious Urges

01 Oct 17 Velvet Kills : interview pour Mischievious Urges

Velvet Kills : un duo homme femme, à la scène, à la ville. Une musique urgente, gracieuse, agressive et mélancolique. Le duo combine la grâce des mélodies post-punk, leur froideur et la puissance d’un chant rare. Susana et Harris ne sont pas des Italiens, mais voyagent beaucoup. Leur récent arrêt chez UPR renforce leur détermination à changer le monde en donnant des ouvertures artistiques.

Sylvain Nicolino pour ObsküR[e] : D’où vient le nom de votre groupe ?

Susana Santos : Peu de temps auparavant, nous étions ensemble dans un autre projet, mais celui-ci s’est arrêté assez brusquement lorsque le troisième membre a dû quitter le pays deux semaines avant une date de concert. Nous n’avions pas envie d’annuler le spectacle et, comme nous avions un musicien en moins, nous avons reconstruit notre set en tant que duo et commencé à chercher un nom. Nous avons pris quelques jours à lancer des mots et des phrases puis, à partir de là, nous nous sommes observés à la recherche d’idées qui décriraient cette sorte de paradoxe de sentiments qui ont fait nos personnalités. Alors, nous avons trouvé « Velvet » en référence à l’aspect doux et éthéré, et « Kills » pour la face plus lourde, souterraine : ces deux aspects étant de grands morceaux de nous-mêmes.

Quelles sont tes références en tant que chanteuse ? Tu reprends très bien Ian Curtis, mais tu n’as pas sa fragilité.

J’aime avoir des expériences diverses en musique et je recherche des voix avec de l’âme et du rythme, que ce soit des voix d’hommes ou de femmes. Iggy Pop, David Bowie, Janis Joplin, Freddie Mercury, Grace Jones, Joe Strummer sont les principales voix qui m’ont régulièrement inspirée. J’ai grandi en écoutant du rock, du punk et du blues, je n’ai pas peur d’exposer un chant artistique.

Penses-tu que cette question de modèles féminins est importante ? T’es-tu sentie directement chanteur sans connotation de genres ou bien as-tu acquis dès le départ cette donnée que tu étais une femme ; est-ce une autre femme qui, à l’adolescence ou durant l’enfance t’a impressionnée ?

C’est important que chacun de nous puisse s’exprimer. Si des modèles assurent le rôle de guide pour que nous puissions trouver nos esprits, alors à quoi ils ressemblent, femme ou homme ne devrait vraiment pas être le principal. Quand j’ai commencé à chanter, je souhaitais juste jouer de la musique et être moi-même. Mes sources d’inspiration étaient aussi bien des chanteurs que des chanteuses ; j’ai grandi dans les années 80 et 90. Il y avait tant de voix féminines puissantes dans l’industrie musicale : Joan Jett, Patti Smith, Janis Joplin, Grace Jones, Kate Bush, Chrissie Hynde, Siouxsie Sioux. Et puis, visionner des documentaires fascinants sur des artistes telles Edith Piaf et Peggy Guggenheim m’a ouvert des horizons.

J’aime beaucoup l’énorme assurance qui se dégage de vos titres : le travail est soigné, les sons sont très présents, c’est assez implacable dans l’exhibition des sensations, je trouve. Ce côté carré, sûr de soi, est-ce une donnée dont vous aviez conscience ?

Harris Iveson : Nous sommes contents que cette impression apparaisse à l’auditeur. Nous voulons transmettre un sentiment de force intérieure alors nous avons voulu être aussi brut et honnête que possible avec les émotions que nous plaçons dans notre art, à travers ces sons particuliers que nous utilisons et puis, évidemment par les paroles… Du coup, oui, je dirais que c’est intentionnel.

Deux artistes différents ont contribué aux visuels de votre disque dans des styles plutôt opposés (géométrie et froideur, construction architecturale imaginaire / couches superposées de peinture abstraite et dripping avec collage de mots) : pourquoi ce choix aussi duel ?

Les deux : C’est pour aller avec ce concept de Velvet Kills, LE Paradoxe. Nous voulions que les gens aient une expérience en regardant la pochette [réalisée par Philippe Calandre], quelque chose d’à la fois concret et de surréaliste, puis, une fois le livret ouvert, qu’ils découvrent un monde bien plus subjectif et coloré, même si là encore il y a une organisation [travaux de Susana Santos@Art Mistake]. Bien sûr, c’est aussi en lien avec nos sentiments au sujet de ce que certains appellent les musiques « dark » ou même le blues. La surface a l’air couverte d’ombres, mais c’est illuminé de l’intérieur.

L’ajout de samples sur « Stoner Maniac » fait échapper votre musique du studio, des grésillements apparaissent : ces détails, à quel moment arrivent-ils dans votre musique ? Qu’est-ce qui les motive ?

Susana : Nous sommes constamment influencés et inspirés par notre environnement et nous aimons inclure ces sons et effets dans notre art. Des parties de l’album ont été composées quand nous étions à Berlin, d’autres l’ont été au Portugal et d’autres encore sont nées sur la route, et tous ces lieux ont eu leur propre influence sur la musique. Nous aimons aussi inclure des éléments organiques et pour « Stoner Maniac », tu peux en entendre beaucoup. Ce morceau a été écrit dans notre maison, près de l’océan : si tu creuses tu y trouveras toutes ces sources, des mouettes, le vent, les vagues. La Nature, je dirais, est une énorme motivation.

Le son de la basse, les intonations du chant, les couleurs froides et profondes renvoient clairement à une musique typée « gothique » de la fin des années 80 / début des années 90 (« Feel me out », « Scorpio »). Comment êtes-vous tombés dans ce registre ? Quelle actualisation en faites-vous ?

Harris : Tous les deux, nous avons grandi dans ces années 80 et 90. Tous les deux dans des petits villages de bord de mer et nous avons passé beaucoup de temps à interagir avec cette forte Mère Nature… La curiosité pour tout ce qui nous était inconnu a renforcé notre intérêt pour investir d’autres formes d’art, de musique et de culture. Ensemble, nous avons expérimenté la vie à des niveaux plus profonds, plus sombres parfois, alors nous avons serré tout ça dans nos bras, l’avons fait nôtre et fait surgir la musique.

Diriez-vous que la situation politique italienne de cette dernière décennie a eu une influence sur votre destin d’artistes ? Fait-on de l’art par hasard ?

Susana : Non, la scène politique italienne n’a pas eu d’influence sur nous puisque nous venons du Portugal et d’Hawaï, du coup, c’était un peu loin… Mais il y a plein de groupes puissants d’Italie qui ont sans doute été influencés par cette histoire. Je dirais que beaucoup de gens font de l’art pour exprimer des choses ne pouvant être dites uniquement par des mots, et ces choses peuvent venir de situations très tendues. Il y a des gens qui croient que l’art provient exclusivement de la souffrance, mais je dirais que c’est seulement l’un des multiples moyens de trouver de l’inspiration.

La scène italienne est extrêmement vivace : comment expliquez-vous que tant de jeunes gens se retrouvent dans des formats rock traditionnels plutôt que dans des registres plus populaires ?

Une fois encore, on ne peut pas parler pour la scène italienne, mais au Portugal, il y a eu une longue histoire de philosophie punk qui de nouveau reprend le devant de la scène. Je crois qu’en général dans le monde, les gens commencent à être fatigués de la musique pré-mâchée, c’est-à-dire juste préparée pour être consommée en masse… Au moins, nous tentons d’encourager ce retour aux idéaux.

Qu’avez-vous retenu de l’épreuve kisskissbankbank ?

Les deux : En tout premier, l’appel aux dons / levée de fonds n’est pas facile ! Ça demande beaucoup de travail, mais comme pour tout, si tu bosses dur, ça finit par payer. Nous avons également reçu pas mal de retours et nous avons rencontré un paquet de personnes merveilleuses. C’est pendant cette campagne qu’Unknown Pleasures Records nous a contactés et nous a proposé de sortir notre album, du coup, ils ont été un des plus gros contributeurs. Au final, ça peut être une expérience très positive, mais c’est vraiment pas facile.

Comment avez-vous calibré le son de votre batterie sur « Shadowplay » ? Pourquoi est-ce CE titre de Joy que vous avez repris ? Que remue-t-il en vous et que dit-il de Velvet Kills ?

Il y a des choses qu’un magicien ne doit pas dévoiler… mais en fait, c’est juste des samples de batterie électronique et acoustiques que nous avons superposés en couches avec Logic. Nous avons fait l’arrangement de mémoire, du coup, il y a quelques changements de structure par rapport à l’original. Nous cherchions une chanson qui pourrait aider les gens à mieux comprendre la tonalité de notre art et « Shadowplay » est apparue. Nous lui trouvons une sauvagerie que nous identifions comme nôtre alors nous avons tenté de capturer ça aussi vite que possible et la plupart des prises ont été faites en peu de temps avec les imperfections et tout ça.

L’électronique amène un groove et une dimension plus étoffée à votre son, un peu comme ce que faisait Fad Gadget, en révolutionnant l’idée de pop. Composer des morceaux comme « That Joke », est-ce un processus différent ?

Ce morceau parle des pires addictions de nos populations : l’alcool et l’inconscience. Dans « That Joke », les consommateurs deviennent les personnages de dessins-animés. La conscience est conduite par la voix et les sonorités donnent une dimension à cet état électrique et excitant qu’est l’ivresse. Nous voulons que les gens réfléchissent et se marrent.

Velvet Kills, album Mischievous Urges, chez UPR, septembre-octobre 2017

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