Sylvain Courtoux – Still Nox

12 Juin 12 Sylvain Courtoux – Still Nox

Ah, le plaisir de retrouver un auteur dont on aime les livres ! J’ai déjà eu l’occasion de lire, d’entendre, de voir et même d’étudier en classe Sylvain Courtoux.

L’arrivée de Still Nox, son nouveau livre, constitue néanmoins une surprise de lecture.

En effet, voilà qu’un de nos poètes contemporains se lance dans une démarche autobiographique, à savoir le récit de ce qu’a été et de ce qu’est sa vie sous l’influence d’un médicament qu’il appelle Nox (et ce afin d’éviter un procès ; sont vachards dans l’industrie pharmaceutique). Bon, on pressent déjà les écueils :

– La confession tire-larmes, dans une tradition toute française – n’est-ce pas Jean-Jacques ?

– La concurrence des aînés – ah ce Junkie de Burroughs !

– L’ennui possible du lecteur – qui lui ne goûte pas de cette potion magique.

 

Connaissant l’animal littéraire, je me plonge avec délice dans ces pages, sans grande crainte. Et effectivement, je me retrouve devant un style bien plus limpide (zut pour la poésie ? – on verra plus loin) et surtout un humour ravageur sur ce qu’il vit. En fait d’apitoiement, on a affaire à un gars qui se moque de lui-même, prend plaisir à narrer ses errements, mais aussi ses réussites comme cette lecture performance terroriste au Centre Noroît d’Arras, chez Philippe Boisnard, achevée à coup de bourre-pif pour calmer le poète dopé qui vaut sa boucle samplée à n’importe quelle heure d’une nuit d’insomnie : fou-rire garanti.

Mais ce n’est qu’un début.

Tout d’abord, Sylvain Courtoux, et à travers lui, les chouettes Éditions al dante, lance la promo de son compère Jérôme Bertin dont le dernier livre (Bâtard du Vide) joue le rôle de jumeau avec Still Nox. Du coup, on se dit qu’on a droit au coup double et on ira voir le livre de Bertin, histoire de compléter le diptyque. Ce procédé, pas obligatoire, révèle une attention aux livres des autres qui est plus que plaisante.

Puis, choisissant une narration par les symptômes, les états et les évolutions du regard critique sur sa dépendance, l’auteur nous ballade à travers le temps et l’espace. Comme chacun le sait, la dépendance joue un sale tour avec son hôte, simulant des renoncements, des arrêts, des sevrages pour mieux faire replonger le naïf. Ça peut être chiant à lire. Alors, par le choix de cette construction anachronique, on évite les sempiternels atermoiements qui accumulent du dépit. En échange, on a des dates et des lieux entre parenthèses qui nous promènent anarchiquement dans le tour de France de l’auteur : quelque part, ses multiples déménagements sont l’exemple évocateur et sociologiquement parfait de l’errance de nos modernes étudiants, jeunes travailleurs, apprentis chômeurs qui pointent aux « ASS&DICK » en transhumance. Bordeaux, Tours, Poitiers, Limoges, on se démène avec la dure réalité d’un monde en déliquescence sans savoir réellement d’où on vient ni où on atterrira, « parce que le monde est rond » clamerait Christophe Fiat, autre poète fortement recommandable.

Rien que ça, ça donne envie de gober son cacheton et de passer le plus clair de son temps à l’obscurcir (merci Boris).

 

Trêve de plaisanterie, à aucun moment on ne pourra dire que Sylvain ne fait l’apologie de la drogue. Avec des pages d’étude scientifique, presque moléculaire (et qui prouvent que l’usager en sait plus long que les prétendus spécialistes, voire que les concepteurs de ces molécules), il en montre les effets purement négatifs sur sa personnalité… Prêt pour le tableau fatal ? L’envie de devenir méchant, les vols de CD y compris chez les amis, les vols de bouquin (y compris sur le stand de son éditeur actuel), la tenue d’un carnet des mensonges pour mieux embrouiller les médecins ou son psy (un « spy » écrit-il, jouant de l’assimilation dyslexique), les difficultés avec sa copine actuelle, l’incapacité à travailler sans ce soutien chimique, au point que l’on peut même se demander si c’est bien lui qui écrit ses livres ou si ce n’est pas plutôt sa molécule qui le dirige vers ses propres accumulations et réactions chimiques. Des « jours vauriens » pendant lesquels il « ravale-ravage » sa langue et devient petit à petit un poète.

Dans cette descente infernale, il n’est qu’évident que le jeune écrivain né en 1976 croise la route des vilains du black metal français tout juste nés : Anorexia Nervosa. Ce livre peut alors aussi se lire comme le parcours musical d’un gars aux bons goûts affirmés, revendiqués. En plus des multiples évocations rapides (Section 25, Death In June, Joy Division, Dernière Volonté…), on découvre de beaux (mais courts) passages sur Slowdive, Codeine, Lisa Germano, Godspeed You ! Black Emperor et, plus déstabilisants pour qui ne connaît pas encore Courtoux, sur A-Ha. Oui, le groupe de pop new wave auteur de tubes au milieu des années 80 qui l’ont enfoncé dans une gangue dont on a du mal à les extraire aujourd’hui. Et bien, le tour de force de l’auteur, c’est de nous faire croire que A-Ha, ça vaut le coup ! Et encore, je sais qu’il a aussi beaucoup d’amour pour Duran Duran, alors on attend de lire d’autres pages au sujet des Anglais.

C’est que A-Ha, ça compte beaucoup pour Courtoux. Sa mère se suicide en lui laissant deux 45 tours des Norvégiens et depuis il tente de faire autre chose que survivre entre le souvenir prégnant de cette mère marteau et un père faucille (ou fossile ? Puisque le paternel à son tour est victime d’un accident qui le laisse handicapé). La vie, on l’a dans le cul, on le sait, mais à ce point, ça fait mal. Alors, pour désamorcer tout le pathos évident qui sous-tend ces annonces, Courtoux brosse ses schémas par ordinateur, comme pour caler entre lui et le monde la virtualité technologique : le labyrinthe de la drogue aux issues psychologiques bouchées, le scan du mot d’adieu de la disparue (là, j’avoue, ça fait très mal aux yeux et on atteint la limite – nécessaire, c’est évident – du rôle du lecteur). Place à l’auteur pour quelques lignes, le temps de digérer.

« Une illusion de manque vertical. Une fraction provisoire. Une ef/fraction de secondes : considérer qu’à chaque seconde de sa vie on se rapproche d’un miroir. Ce miroir noxien c’est la mort, où à chaque seconde mon image apparaît, se précise, se fixe. Se révèle. Un parfait polaroïd de l’âme. Mais l’essentiel y demeure. En (bête de) somme. La mort est ma cible. Et en la prenant pour cible, j’ai l’impression qu’à chaque seconde je deviens plus tranchant, plus vrai, plus risqué. Tout ce que je fais c’est pour apporter le nox à la mort comme une offrande que je veux déposer à ses pieds. En attendant le voyage au bout de la nuit. » (pages 69, 70)

Je disais en préambule que le style était plus direct que précédemment. C’est vrai : les phrases nominales abondent et le poète évite de jouer trop facilement avec les euphonies, ce qui ralentirait la lecture et ferait goûter de trop près ses phrases. Il écrit donc vite, comme pour mettre à profit l’effet de chaque gélule. Reste sa mise en page si singulière, faite de surlignage noir, de caractères gras, de parenthèses, changement de tailles ou de police, illustrés par ses dessins et schémas. À quelques endroits, on sent cependant le rythme musical sous-jacent (je ne peux m’empêcher de penser au « Ich bin’s » de Neubauten en lisant la liste de définitions pages 53 et suivantes). En dessin, un cercle-tâche noire augmente progressivement et gangrène le livre : c’est le trou, l’appel dans lequel on tombe, la nuit qui gagne, l’angoisse de devoir finir sa vie avec le produit et les difficultés sociales de plus en plus grandes qui l’accompagnent. Si le Nox est une solution chimique, l’écriture est la réaction poétique à ce « trou où la souffrance se chaotise ».

Quittant son statut de branleur (travailleur handicapé touchant des allocs minimales), Courtoux fait la synthèse des courants poétiques majeures du tournant du siècle (un cours de fac, un vrai !), sans négliger une leçon sur les paradigmes esthétiques conduisant aux branches auxquelles s’accrochent ou que scient nos poètes sans le sou (et où l’on apprend que Manon et Dufeu sont des néo-lyriques, engueulades à venir ?). Comme pour la musique, on lit aussi le parcours en littérature d’un homme d’aujourd’hui, au fait des écritures contemporaines et qui donne très envie de lire ce qu’il aime.

Et puis, parce que l’envie de ne pas subir est profondément ancrée en lui, Courtoux balance ses uppercuts à une société vendue à l’ultralibéralisme, comme ça, sans prévenir, en ayant assimilé parfaitement le livre de Julien Duval, Le Mythe du « trou de la Sécu ». Bam, dans les dents, la bête sait mordre.

 

Still Nox s’achève sur un poème noxien, prolongement d’écriture saccadée et explosive, telle qu’on l’avait appréhendée sur Nihil Inc ou encore Action-Writing. Véritable émancipation mentale, malgré les loops scandant les déclarations, on sent que le poète se gratte la puce informatique qui lui tient lieu de cerveau entre deux « no-nox » et on se prend au jeu.

Reste à savoir quand le monsieur choppera une autre balle pour la déchiqueter, car à jouer avec son propre moi, il a couru le risque de se blesser fortement. Une écriture (un poil) plus sage, un retour fondamental à la niche familiale et de nouveau l’envie de montrer les crocs. Je sens que si le projet de livre sur A-Ha est transfiguré par cette méchanceté sous-jacente, on va obtenir un recentrage sur le fait poétique et certainement d’autres très grandes pages cultes.

Recommandé aux drogués, aux poètes, aux musicophiles et à ceux qui survivent à leurs nuits.

Still Nox de Sylvain Courtoux

Édité chez al dante

304 pages, 17 €

http://www.al-dante.org/content/view/48/

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