Made In Le Spectre – Le Cœur volé

11 Déc 18 Made In Le Spectre – Le Cœur volé

Le Cœur volé, explosante fixe.

On ressort de ce spectacle ébloui comme par un feu follet qui nous aurait hypnotisés et guidés à travers un labyrinthe pour mieux nous perdre.

Un incessant feu d’artifice, tel un minotaure qui nous guette, pour un combat qui ne peut plus avoir lieu car il ne peut désormais y avoir ni vainqueur ni vaincu. L’art peut-être a été vaincu aux premiers jours de 1914, la pulsion de faire, de mettre en branle, de rassurer et de gémir à la fois. Alors, de combat, il ne peut être question dans ce dédale des sens.

Le constat est simple, cru et violent. La guerre de 1914-1918 a tué des millions d’hommes, et parmi eux des artistes. Artistes ou non, avec tous ces morts, elle a également massacré un rapport aux Autres, un rapport au Monde en exultant la beauté chaude des canons au détriment des corps et de la finesse. La complexité s’est fait la malle dans un binaire immonde : tuer, survivre.

Face à ce constat terrible où l’Homme a disparu lui aussi, la compagnie Made In Le Spectre sort en ce centenaire de commémoration de la Paix (ce qu’on aurait aimé…) une malle à prodiges, un spectacle digne des forains d’antan, peu avare en éléments magiques et en phénomènes illusionnistes. On a donc un Guillaume Apollinaire qui prend corps et voix sur un ensemble mouvant.

Le surréalisme est pierre fondatrice de notre XX° siècle, assemblant les images et y ajoutant des mots et de la poésie, cette chose morte et sans cesse ressuscitée. Une tentative d’épiphanie communautaire livrée en direct, un casse-gueules sur le fil des rasoirs des mauvaises gens.

 

Tout débute par Jean Vigo et Philippe Soupault, puis à eux s’agrègent les corps célestes des uns et des autres, toute une époque qui est morte de n’avoir pas vécu pleinement. La caméra filme en direct des scénettes et les projette à travers un filtre, celui du temps qui est passé, celui des émotions trop souvent censurées, minimisées. Les tableaux mouvants se succèdent, la farandole des costumes tourbillonne. Les comédiens se muent en marionnettes, les poupées prennent vie et leurs yeux s’enflamment. On est menacé par des balles de mots, rassurés par des paroles prophétiques car la poésie n’est-elle pas jeu intemporel et machinerie mentale destinée à faire voyager par-delà l’espace et le temps ?

On rencontre, on observe, on ne touche pas. On s’amuse et on a peur, on rugit de ces livres jetés, brûlés, crucifiés. Comme si c’était encore un sacrilège de faire du mal à un livre alors qu’on a accepté d’envoyer à la casse ceux et celles qui avaient noirci les pages et qu’aujourd’hui encore, des hommes meurent dans la mer et sur les routes de l’exil, génération abandonnée, niée. Bagatelles ?

« La Marseillaise » est désaxée à la guitare électrique, en direct, en écho à l’hymne américain molesté par Hendrix contre le conflit au Vietnam. Nous sommes en guerre, ne nous voilons pas la face et les incessants hommages républicains gomment ce que la guerre a d’abject, ce que la guerre détricote du vivre ensemble. Sur fond d’Arc de Triomphe. Mais quel triomphe et quelle victoire ?

Ce cœur volé (titre emprunté à Rimbaud), qui traverse physiquement les corps, les écrans, qui se fait croquer ainsi qu’une pomme vénéneuse pour qu’on puisse retrouver force et goût à la vie, ce cœur, c’est notre humanité, notre lien aux autres, notre capacité à voir et à sentir, à avoir de l’empathie, mot si suave – tellement mieux que « pitié » ou « compassion ». Choc mémoriel dont le bruit doit effacer celui des bombes et des tirs, des terroristes et de nos soldats, malheureusement unis dans la destruction et l’effacement de l’Autre. Piège morbide des armes.

Le spectacle lui aussi s’efface au fur et à mesure qu’il se crée, unique à chaque représentation. Insaisissable, forcément ; fantôme des possibles non advenus.

Les prochaines dates seront les 28/29/30 mars 2019 au Ring à Toulouse.

Durée : 1h15, à partir de 12 ans.

http://spectre-malicieux.blogspot.com/p/le-coeur-vole.html

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