La millième chronique…

02 Août 18 La millième chronique…

Aujourd’hui j’ai publié ma millième chronique, l’album Vitrioli de Selofan.

1000 chroniques de disques.

Ce n’était pas prévu au départ.

Ceci me rappelle la première cassette que je m’étais fabriquée, j’avais noté « 001 » dessus en me demandant si j’atteindrais jamais la centaine. Lorsque les CD inscriptibles et les graveurs se sont démocratisés, j’avais façonné 383 cassettes, soit, grosso-modo 500 albums, compilations et lives selon les formats de 60 ou 90 minutes. J’ai ensuite commencé à virer ces cassettes au fur et à mesure que je récupérais les albums « en vrai ». Cette cassette 01 n’existe plus, c’était les Unavailables B-Sides de The Cure, usées jusqu’à la bande…

1000 chroniques de disques, donc…

C’est beaucoup. Pour moi. Je sais cependant que d’autres chroniqueurs ont aisément atteint les 10.000. D’autres ne doivent même plus compter. Ou s’en moquent. Moi, c’est mon dossier de rangement qui gère le nombre d’éléments. Je l’ai vu venir, ce nombre.

La première chronique que j’ai publiée date de 2003 et c’était The Wretched Spawn de Cannibal Corpse, un album en version non masterisée, pour une écoute unique dans les caves du Black Dog à Paris, alors qu’un rat passait au milieu de nous (il y avait eu une inondation)…

Je me souviens aussi, qu’adolescent, j’avais tenté de rejoindre Les Inrockputibles première période en leur soumettant une chronique du Mother de Die Bunker. J’avais eu droit à ma réponse négative. C’était mérité sur la forme, pas sur le fond : cet album, ils auraient dû en rendre compte.

C’est que depuis fort longtemps la musique me fait vibrer et que cette vibration, j’ai envie de la partager. Je suis de ceux qui faisaient des compilations K7 pour les copains, avec quelques mots en plus.

Et il y a eu la rencontre avec Obsküre. Grâce à Jeanne, ma femme, qui était interviewée au sujet de ses photos. Nikö et Emmanuël m’ont fait confiance. Et je me suis attelé à ma tâche en plus de mon travail, de la famille, de la maison.

Ouf ! Le slogan pétainiste est évité de peu. C’est que le Travail ne suffit pas, même si je l’aime et que là aussi, je partage et fais découvrir mes goûts tout autant que je découvre ceux de mes élèves. Les chroniques, c’est en partie moi, mais pas moi tout à fait. Ces mille chroniques dessinent une sorte de portrait-chinois de mes goûts, de mes façons d’appréhender le travail des autres. Cela varie selon les saisons, les modes musicales. Ecrire, c’est aller vers soi et vers les autres. Contrairement au Travail, c’est se donner du temps, c’est rentrer en soi, c’est se donner pleinement un sens, un rôle. La musique me plaît, le simple retour que je peux offrir, c’est celui de mes mots. Alors, oui, c’est vital de prendre le temps d’écouter attentivement et de se concentrer suffisamment pour rédiger en une heure environ un compte-rendu, un journal d’écoute.

Qu’ai-je appris en mille chroniques ? Déjà que j’ai peu bougé culturellement. J’ai eu la chance de devenir « journaliste amateur » à l’âge de trente ans, alors que mon rapport à la musique était stabilisé. J’ai surtout eu la veine de rencontrer Nikö, Emmanuël et l’équipe, variés dans leurs goûts tout autant que moi. Grâce à eux, je ne me suis pas spécialisé dans un genre à la manière d’un Mick Mercer pour les sphères gothiques. J’ai pu continuer à « écouter de tout ». Et beaucoup de ces disques se prêtaient à une écoute en famille, à quatre avec les deux garçons, c’est le cas de Morrissey, de Chapelier Fou, de Black Egg, de France De Griessen, d’Oil 10, de Sindrome, de Troy Von Balthazar, de Von Magnet, de Cinema Strange et de tant d’autres. La passion est partagée… Évidemment le profane peut me cantonner à un registre « rock indépendant ». Mais, quand je parcours les genres que j’ai épinglés et parfois inventés pour mes chroniques, je m’amuse de cette diversité.

Qu’ai-je appris alors ? Que des mots enchantent ou blessent. J’ai dû, une seule fois, ne pas publier une chronique peu tendre. On avait préféré alors que la chronique ne passe pas ; mieux valait le silence, avait-on pensé. Je comprends et je regrette. Je ne voulais pas blesser. En revanche, énormément de fois, j’ai eu des retours positifs. J’ai eu alors le sentiment du devoir accompli. Mieux, lorsqu’une de mes phrases est reprise en exergue ou que la chronique amène à ce qu’on me commande un texte pour un livret ou une feuille promotionnelle, là, je sais que c’est mon style qui a plu, en plus de la façon dont j’ai perçu et su rendre compte. C’est profondément gratifiant. J’ai l’impression d’avoir rétabli un équilibre : moi qui ne suis pas créateur, j’ai pu soutenir à ma manière un(e) Artiste.

Pourtant, ce qui me plaît le plus, ce sont ces chroniques qui sont à côté : ça arrive rarement, mais dans l’ambient, les sensations, les idées directrices sont parfois distordues par ce qu’on appelle les théories de la réception. Là, un autre discours s’engage ensuite avec les artistes. Quand ce qui est senti n’était pas prévu et pose quand même des bases intéressantes… Un exemple ? Ma chronique de l’aventure Cheerleader69 & .cut avec Nagatsuki : je pensais que le nom du disque était un hommage à un bateau japonais de la Seconde Guerre Mondiale ; pour eux, c’était l’ancien nom du mois de « septembre ». Rions.

J’ai vite saisi qu’il ne fallait jamais blâmer un groupe : la plupart du temps (il y a des exceptions), les musiciens ne sont pas conscients que leurs titres sont mauvais. Ils y ont passé du temps, ils y ont joué une partie de leur crédibilité, ils se sont amusés, ils osent faire entendre. La plupart ne vivent pas de leur musique et font ça dans le vide, par passion, par besoin, comme d’autres font des randonnées ou peignent chez eux. Certains feraient de très bons groupes de bars ou de soirées. C’est déjà ça. Mais leur disque sonne creux et n’avance rien à la chose. Pire, il ne me fait pas du tout rêver… Non, ceux qui sont à blâmer, ce sont déjà les techniciens qui ne comprennent pas la musique, qui ne font pas leur travail jusqu’au bout (l’argent, le manque de passion à ce moment ; ils sont de plus en plus rares toutefois ceux qui salopent un disque) et surtout, ce sont les labels qui ne savent pas faire le tri. Un flot ininterrompu de disques coule, énormément d’albums sortent. On ne peut pas tout écouter. Mais on ne doit pas non plus tout sortir. Qu’un groupe sorte une autoproduction, c’est louable : la famille, les copains… Mais qu’un label perde son argent sur un « produit » insipide alors que d’autres attendent les projecteurs, ça me dépasse. Cette accumulation nuit en partie à la musique, spécialement dans les niches, spécialement pour les disques hors-normes.

Ce que j’ai vu changer, c’est le rapport aux disques. Lorsque j’ai commencé, je recevais des disques promotionnels, voire des éditions un peu spéciales pour la promo (avec photos, avec stickers, avec badges, avec T-Shirt…). Puis, j’ai eu des disques avec des interruptions sonores (un message expliquant que ce disque appartenait à tel label et qu’il ne fallait pas le diffuser : merci Massacre Records pour votre « You’re listening to a new promotionnal CD which is property of Massacre Records » qui revenait une à deux fois par morceau)… Puis des pages d’écoute personnelle avec un nombre d’écoutes très limité (par exemple pour Nick Cave, trois écoutes maximum de Push the Sky away : il n’y a donc pas intérêt à ce qu’un copain / une copine téléphone à ce moment-là), voire l’invitation à écouter dans une salle le disque en une seule fois… Aujourd’hui, le bandcamp a remplacé l’objet et la plupart des labels n’ont pas les moyens de donner un disque. On fait avec. On sait qu’eux / elles aussi sont des passionné(e)s, et si on l’a vraiment aimé, on va l’acheter le Lucas Acid de Moodie Black !

Voilà, je tente d’acheter les disques qui m’ont le plus plu. Mais j’ai peu d’argent. Deux disques par mois, c’est un maximum. Dans les récents que j’ai chroniqués, j’ai acheté au tarif normal None et son Poison ainsi que Lebanon Hanover avec Let Them be Alien. Chroniquer des disques, ça me permet d’assouvir ce besoin de nouveautés et d’avoir accès à bien plus que ce que je peux me payer. J’ai la chance d’avoir pu garder mes choix : les disques que m’envoyaient les autres pour que je les chronique étaient variés et la plupart du temps dans ce que j’aimais. Rapidement, on a su ce qui me parlait. J’ai eu aussi l’opportunité de recevoir des disques vers lesquels je ne serais pas allé. C’est une démarche rare : devoir écouter un disque qu’on ne connaît pas, qu’on n’aurait pas remarqué en magasin… Et, à côté, comme je le disais, j’ai toujours eu la possibilité d’aborder la sortie qui me convainquait.

Mes regrets ? Ne pas avoir pensé à chroniquer des disques que j’aimais et que je me procurais de mon côté, soit parce que je les avais bien après leur sortie, soit parce que je ne sentais pas alors le besoin d’en parler, plus obsédé à l’idée de les écouter. Alors ça me manque, en vrac, de ne pas avoir placé de mots en quinze ans sur, parmi d’autres, The Organ, Austra, Ladytron, Portishead, Dernière Volonté, King Dude, Wolves In The Throne Room, Sexy Sushi, Elijah’s Mantle, Patti Smith ou Satyricon… Pourquoi ? Parce que, dans la vie de tous les jours, on n’a pas l’occasion de parler cinq minutes d’un album, à moins de faire de la radio, ou d’être DJ, ou d’avoir les copains qui connaissent le groupe et le disque. Reclus à la campagne, et avec mon âge, je n’ai plus les discussions sans fin que je pouvais avoir à seize ans dans la cuisine d’un pavillon de banlieue au cours d’une soirée aux alentours de trois heures du matin.

Écrire une chronique : trouver les mots qui diront ce qui se passe en moi à l’écoute du disque. Renvoyer à mes références passées et actuelles. Situer le disque dans une école, et dans une période de sortie. Évaluer ce qui fonctionne et pourquoi ça fonctionne. Dire ce qui, selon moi, est à creuser ou à modifier sur un effort suivant. Parler des émotions et des images. Inscrire le groupe face à ses problématiques. Pour ce que j’en perçois ! Deux options opposées : parler du disque dans son ensemble en citant deux-trois passages, ou alors décrire minutieusement chacun des titres. Pourtant, lorsqu’on ne cite pas un titre, ce qui ressort du côté du groupe, c’est que ce titre omis est raté.

Et puis, au moment de mettre une note, se demander si on achèterait ce disque et les arguments qui présideraient à l’achat…

J’écoute beaucoup de musique, par rapport à d’autres, mais je n’écoute pas systématiquement des choses différentes. Je ne fouille pas internet pour écouter tous les disques pour lesquels j’ai inscrit une croix en regard des chroniques lues. Les pages chroniques de mes magazines et fanzines sont couvertes de ces croix. J’use un disque : les moins écoutés ont eu plus de cinq écoutes. En moyenne, j’écoute plus de quinze fois un disque. Et ensuite, il y a mes disques cultes. Moins d’une dizaine par an désormais. Sur Obsküre, nous avons eu une rubrique des disques cultes. Pardon « Kültes ». J’y ai pris un plaisir immense en analysant Alien Sex Fiend, Who’s been sleeping in my Head, And Also The Trees, The Millpond Years, Bauhaus, Mask, Nick Cave, Your Funeral, my Trial, Cocteau Twins, Garlands, Dead Can Dance, Within the Realm of a Dying Sun, Nina Hagen, Nunsexmonkrock, Siouxsie And The Banshees, Juju, Sonic Youth, Confusion is Sex, Les Tétines Noires, Brouettes,Virgin Prunes, The Moon looked down and laughed. L’exercice s’est tari avec les refondations du site, la perte des données, et le rythme des parutions du magazine papier. Dans celui-ci, on m’a confié la rubrique Diskögr, autre exercice pour lequel je n’ai pas comptabilisé les textes analysant une discographie complète dans ce dossier des mille chroniques.

Le besoin d’écrire vient de ces albums, si forts qu’ils me hantent : ce n’est pas Dom Juan car la relation est finalisée. Ce n’est pas non plus Casanova car les anciens disques ne sont pas abandonnés et délaissés par le nouveau venu… C’est la construction lente et patiente d’un univers propre. Ces mille disques, personne sur Terre ne les aura tous écoutés. Gageons qu’une même personne (disquaire, amateur-amatrice éclairée, confrère-consœur journaliste) en aura au plus écouté 500 (et encore ?!). C’est fascinant et intimidant pour les copains-copines qui viennent à la maison et consultent ma liste tenue à jour, ou promènent leur doigt le long des rayonnages vinyles, cassettes, cds.

Ecrire une chronique : je me suis heurté de plein gré à la difficulté du format limité lorsque nous faisions paraître Obsküre en magazine. Je retiens la performance d’écouter vingt disques en deux mois (je sais que d’autres font mieux ou pire). J’ai compris l’importance de cet exercice pour clarifier la pensée et le ressenti. On écrit avec la certitude de savoir que sa chronique sera perdue au milieu d’autres et qu’il faut aussi avoir un ton pour accrocher au milieu de 80/100 autres chroniques. J’ai appris en lisant mes pairs ou les retours des lecteurs-lectrices et artistes. J’ai apprécié la concurrence en découvrant les autres chroniques d’un même disque rédigées par ceux qu’on admire (Yannick Blay, Yann Mondragon, Olivier Drago, Max Lachaud, Emmanuël, et, au bas mot, quinze autres…) : avais-je vu le plus important ? A côté de quoi suis-je passé ?

Une question se pose pour le-la néophyte : peut-on décemment écrire vingt chroniques en deux mois, soit dix disques décortiqués en un mois (en parallèle au travail, rappelons-le) ? Etrangement, oui. Je ne vais pas dire le contraire, bien sûr, mais pour vous convaincre, disons que l’exercice s’enrichit de la pratique et qu’avoir plusieurs disques en même temps permet de sentir plus facilement ce que chacun a de spécial. Je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec mes classes : mes presque cent-vingt élèves par an sont tous différents et une relation se noue. Un professeur des écoles avec sa classe unique doit aussi se poser cette question du nombre…

Quelques problématiques pimentent la pratique :

– rédiger la chronique d’une cassette sortie en cinquante exemplaires (Ichtyor Tides et Dog Hallucination avec leur vergier begets), déjà épuisés au moment où on écrit les mots.

– rédiger la chronique qui sortira en même temps que trois-cent autres chroniques de cet album qu’on ne peut tout de même pas passer sous silence (Ministry, Amerikkkant).

– mesurer sa déception lorsque sa chronique ne propulse pas la carrière d’un groupe. Tempérer avec le plaisir de la construction d’une relation quand on est l’un des seuls à avoir suivi un groupe. Accepter alors la rage de se dire qu’un disque ne trouve pas suffisamment le public qu’il mérite : Lüderitz, Troisième Crash-Test en Position d’Infériorité notoire, Rivkah avec BiRthdayz, Brame et son La Nuit, les Charrues, John 3:16 et sa rétrospective עשר ou encore Syn- dont les chroniques de Matières premières et Manolo on Juliet sont désormais perdues.

– revenir à l’humilité lorsque les attachés de presse ne transmettent même pas la chronique au groupe (Zombie Zombie, Livity)…

– avoir le plaisir d’assurer la première vraie (à mon sens) chronique d’un groupe (comme avec Melt, st de 2018 et puis tant d’autres).

– s’amuser de ces événements étranges, comme la chronique d’un disque un an après sa sortie, parce que l’actualité le permet (une interview, un futur concert) et que quand on lit trop vite, on confond janvier 2017 et janvier 2018 (Au Champ Des Morts, Dans la Joie). A l’inverse, il est toujours surprenant de chroniquer un disque six mois avant sa sortie (Les Modules Etranges, Aldebaran, sorti officiellement en juin 2018, chroniqué dès le mois de janvier précédent).

J’ai gagné peu d’argent, peu obtenu de vrais disques. J’ai été invité à des concerts où je ne suis pas allé. Je pense fortement que ce bénévolat est l’une des conditions optimales pour accomplir cette mission (l’autre étant d’être éloigné des artistes et patrons de labels). Je n’ai pas d’impératif. Je ne suis pas payé à la ligne. Désormais, avec la fin de l’aventure papier, je n’ai strictement aucun compte à rendre aux labels. Je suis libre.

Au final, ce qui me surprend le plus, ce n’est pas d’être finalement arrivé à cette millième chronique, c’est d’être encore capable d’être ému, véritablement touché par un nouveau disque qui s’ancre dans ma vie pour une durée indéterminée.

Pour les curieux et curieuses, je joins les captures d’écran de cette liste alphabétique de mes mille chroniques.

 

 

 

 

 

 

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