Laurent Genefort : extrait de Points chauds – avant-première (bonus Obsküre Magazine #9)

12 Mai 12 Laurent Genefort : extrait de Points chauds – avant-première (bonus Obsküre Magazine #9)

Laurent Genefort publie coup sur coup deux livres de SF que l’on qualifiera de sociale. Comment seront traités les aliens s’ils débarquent sur Terre avec un objectif touristique ? L’immigration des aliens sera-t-elle plus ou moins commode que celle des hommes ? Ci-dessous, un extrait généreusement offert par l’auteur et les Editions du Bélial. Un grand merci à Olivier Girard.

 

Prokopyé,
2029
Oui, oui, l’ami, encore un petit coup et je continue mon histoire.

Voilà. Moins de vingt-quatre heures s’étaient écoulées depuis que les aliens polaires avaient débarqué lorsque j’ai pris ma décision. Je pensais que rassembler assez de Nénètses pour monter une expédition de secours pour les aliens serait
difficile, surtout que nous n’avions que deux ou trois jours. En vérité, ça a été un jeu d’enfant. J’ai fait passer le mot par Yermakset, le réseau qui couvre les trois doigts des péninsules du Nord. J’avais limité mon appel à Salékhard, Vorkouta et Novyï-Port, mais en deux heures, j’ai eu assez de réponses pour monter une expédition et donner rendez-vous à tout le monde aux coordonnées de la Bouche. De là, nous partirions en quête des héhé-ty.

Il m’a fallu moins de temps pour boucler mon paquetage, attacher ma dent d’ours à ma ceinture et remplir le réservoir
de ma motoneige que pour démonter un tchoum. J’ai transporté tout ça jusqu’à la gare. Là, j’ai acheté un billet pour
Vorkouta. Les wagons de passagers s’intercalent entre des plates-formes chargées de gravier, de sable, de pelleteuses
démontées, de sacs de ciment et de poutrelles d’acier antifroid à destination de la Nouvelle-Zemble. Eh, l’ami, sais-tu
que c’est là-bas que les soviétiques ont fait exploser la plus grosse bombe H de l’Histoire ?

Oui, oui, le train. Il roulait lentement. On dit qu’à pleine allure, si les trains freinaient brusquement, les voitures de
passagers s’aplatiraient comme des soufflets d’accordéon. En réalité, si les trains roulent au ralenti, c’est pour laisser les
gens descendre en marche et rejoindre les villages établis tout au long de la voie.

Dans le train, j’ai fait la connaissance de Khatsov Nogo et de quatre autres Nénètses qui avaient entendu mon appel. On a bu un coup ensemble… ou un peu plus, sûrement. Deux d’entre eux avaient déjà averti leurs familles qui habitent des tchoums dans le Yamal, et elles étaient d’accord pour nous héberger. Ensuite, on est descendus avec nos motoneiges
au niveau du village de Laborovoya, mais de l’autre côté de la voie. On pouvait apercevoir des gamins qui descendaient
la rue principale en luge.

En bordure du chemin de fer, il y avait un Russe qui possède une flottille de vezdyekhods, d’énormes chenillettes blindées à gueule de crapaud. C’est le moyen de transport le plus pratique pour voyager dans les immensités, vu que ça écrase tout. Mon appel lui était parvenu par un de ses employés nénètses, et il mettait à notre disposition trois de ses vezdyekhods. Je lui ai donné l’accolade, mais il m’a fait signe qu’on n’avait pas de temps à perdre et m’a dit : « Pourquoi tu me remercies ? Je te connais pas, tu me connais pas. D’accord ? » Voilà pourquoi je ne te donnerai pas son nom, l’ami.

Avec l’aide de ses trois conducteurs, on a chargé les motoneiges à l’arrière, et les engins ont filé vers les coordonnées
de la Bouche. Pendant tout le voyage, on n’a pas pu placer un mot, à cause du bruit des moteurs. Seuls les conducteurs
ont des casques pour se protéger les oreilles. On a eu de la chance que nos dents ne se descellent pas de nos gencives.

Durant les haltes, on écoutait les nouvelles. Apparemment,le gouverneur ne se pressait pas d’envoyer l’armée récupérer
nos héhé-ty. Il espérait sûrement qu’ils partiraient d’eux-mêmes de son district. Alors, tout était encore possible, qu’on
s’est dit, et on a pressé l’allure.

Notre engin est passé au large de ruines de villages à moitié engloutis. Les pilotis se dressaient comme des os de mammouths. On ne compte plus ces dépouilles qui pourrissent peu à peu au milieu de ce nulle part humide, comme des
épaves de navires au fond des mers. Ce que la réforme économique a détruit il y a trente ans, le gaz et le pétrole l’a
reconstruit, mais ailleurs. La Sibérie est un immense chantier alimenté par l’Oural, et une décharge à ciel ouvert plus grande encore. Une construction a jailli de nulle part : une tour d’exploitation gazière couchée sur le flanc, empêtrée dans ses propres câbles, et deux casemates défoncées par le marteau du temps.

L’un de mes compagnons de voyage nous a indiqué sur son GPS l’endroit où nous attendait notre convoi. Il a fallu
encore une bonne demi-journée pour y arriver. Sur la plaine, on a enfin aperçu la colonne de traîneaux tirés par des rennes. Mon coeur s’est gonflé d’allégresse.

« Vous êtes arrivés, les gars », a lâché un des conducteurs de vezdyekhods.

Ils nous ont aidés à débarquer nos motoneiges, puis ils ont vite fait demi-tour. Ils savaient que la Bouche n’était pas
loin, ils avaient peur. Durant une pause cigarette, l’un d’eux m’a confié que ni lui ni ses camarades ne s’en approcheraient
jamais tant qu’un pasteur ne l’aurait pas baptisée. Je dois dire que nous-mêmes, on n’en menait pas large non plus.

Les attelages de la colonne ont bronché quand on s’est approchés sur nos motoneiges. Une vingtaine de traîneaux
tirés par des rennes. Autant d’hommes, plus une dizaine de femmes. On s’est tous étreints en riant et en se flanquant de
grandes tapes dans le dos, on a bu un doigt d’eau-de-vie de racines dorées, puis on est partis en direction de la Bouche.
Parmi eux, il y avait un chamane qui ne se mêlait pas aux autres. Il avait une longue barbe grise et des doigts très noueux, noirs comme des racines. Rien ne le distinguait des autres, sauf sa femme qui ne le quittait pas d’une semelle, comme un garde du corps d’un de ces hommes d’affaires russes. Je ne te dirai pas son nom, l’ami, même pas son prénom. Les chamanes restent discrets.

Quand je me suis approché de lui, il m’a dit avec un sourire :

« J’ai eu la vision de ce voyage il y a très longtemps, c’est pourquoi je suis arrivé avant vous autres. Eh bien, vous avez
pris votre temps ! »

J’ai opiné. Ça m’étonne pas. Les chamanes lisent l’avenir en parlant aux morts, tu savais ça, l’ami ? À condition qu’ils
exploitent leur don, ce qui n’est pas toujours le cas. Ceux qui le font, c’est plutôt par peur que les esprits les torturent
pour les punir s’ils ne le font pas.

On progressait lentement pour voir s’il y avait des traces. C’était encore l’hiver mais il n’y avait pas de brouillard, le
ciel était d’un bleu pur avec juste quelques nuages filasses. On aurait pu acheter un cliché satellite récent sur Yermakset,
mais ces jours-ci, le réseau n’en fournissait pas. Les autorités ne savaient encore rien de notre présence ici et de toute
façon, elles n’auraient pas eu le temps de bloquer les images. Mais dans la toundra, c’est comme ça, les images arrivent
une fois sur deux.

« C’est à nous de nous débrouiller », j’ai dit aux autres, et j’ai ajouté qu’il valait mieux que personne ne sache où se
trouvent les héhé-ty. On a tracé un itinéraire en arc de cercle autour de la Bouche et on a commencé à patrouiller.

À l’horizon, j’ai aperçu brièvement un chatoiement. La Bouche.

Nous non plus, on s’en approchera pas davantage.

Chaque pas déclenche des vaguelettes dans la terre détrempée. Avant la fin de la journée, on a repéré leurs traces, et deux jours plus tard, on est tombés sur le convoi de héhé-ty.

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