Andrew Liles – Très chère Mère / Mother dearest

01 Jan 17 Andrew Liles – Très chère Mère / Mother dearest

Voilà un récit particulièrement répugnant dans ce qu’il dépeint.

Un narrateur enfantin raconte à une époque indéterminée sa vie dans la maison familiale. On ne sait pas exactement s’il est un garçon ou une fille, les appellations lancées par sa mère confondant souvent les deux. Il a des boucles, une chemise de nuit rose à froufrous et sa laideur est à peine moins grande que celle de sa mère, sans cesse sujette aux pires maux physiques. Il survit face à une oppression mentale et physique constante, à une situation qui mérite un signalement aux services sociaux : il n’a vu que très rarement son père, enfermé dans son bureau-laboratoire pour y travailler autant que pour y fuir les responsabilités. Il y a aussi son frère monstrueux enchaîné dans une cage (on songe au Journal d’un monstre / Born of man and Woman de Richard Matheson) qui ne cesse de se signaler la nuit par les bruits qu’il fait. Sa mère retrouve hebdomadairement une amie qu’elle invite à manger de la saucisse (la connotation sexuelle fera sens en fin de récit) tandis que son fils se voit priver de nourriture… Conscient de la pénibilité de cette vie, le narrateur ne cesse de répéter à chaque fin de chapitre sa prière au Ciel : « Ô Seigneur, Dieu du Ciel, faites que ma Mère périsse sur le champ. » Même le jour de son anniversaire, un voyage raté, parodie de dimanche en bord de mer, ne peut qu’amener une mauvaise rencontre. Il faudra une échappée du monstrueux frangin pour rebattre les cartes familiales et génétiques et modifier la litanie faite chaque soir au Ciel…

Dans ce récit inédit, on retrouve un peu des débuts de Jean-Yves Cendrey (son étrange Les Morts vont vite) : la famille y est le creuset des misères humaines et sociales, l’attachement n’est que psychiatrique et convulsif. La façon dont le narrateur témoigne de sa résignation implacable et de ses rares sursauts libertaires n’est pas dénuée d’humour : l’affreux et le terrible se mélangent constamment à la farce, au grotesque. C’est un jeu de poupées animales à double degré (ne dévoilons rien de la fin et de ce titre si puissant), un masque de laideur plus insidieux que ce qu’il montre de prime abord.

Atemporelle, cette nouvelle écrite en cadeau pour lenka lente par Andrew Liles (qui est un multi-instrumentiste ayant travaillé avec Nurse With Wound, Current 93, Edward ka-Spell ou encore Danielle Dax) convoque Lovecraft et les Décadentistes : les névroses et leur désespérance sont teintées d’humour noir et de provocations. Les dessins de l’auteur sont d’ailleurs une lecture fin de siècle de ses travaux sur les images déformées.

Le CD propose « Mother dearest », une longue piste de treize minutes vraiment très jolie : c’est comme une comptine néo-classique avec cordes et légers appuis graciles, y compris l’irruption d’une harpe de contes d’antan. Plusieurs mouvements la découpent, créant une féérie émouvante. Les échos sont rares, mais l’unité est perceptible. En soubassements inquiétants dans la première partie, c’est le grincement d’un berceau qui vient gêner cette quiétude. On entend une voix ni femme ni homme chantonner et des effets sonores plus perturbants encore, sorte de souffles parasites. La deuxième partie ne joue pas de ces perturbations, préférant instiller une mélancolie plus forte, superposant les couches et basculant dans le narratif et l’imagé. Une brusque dé-latéralisation du son crée occasionne un vertige à l’arrivée du piano. Le calme n’a pas droit de cité.

Andrew Liles – Très chère Mère / Mother dearest

Edition bilingue français – anglais

traduit par Marine Livernette et Guillaume Belhomme

Éditions lenka lente, 2017

accompagné du CD

9 €

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