Adrian Tomine : « Laisser ouvertes les analyses » (Les Intrus)

08 Fév 16 Adrian Tomine : « Laisser ouvertes les analyses » (Les Intrus)

La mort de David Bowie a bouleversé le sommaire de notre #27. Adrian Tomine devait y avoir une place. Nous avons gardé la chronique de son dernier livre traduit en français (qui a depuis obtenu le prix Faux-Fauve à Angoulème). Adrian Tomine avait accepté de parler de son dernier livre, mais quand on le titille sur les sous-entendus ou sur ce que son art reflète de son rapport au monde, l’homme se ferme, ne laissant que l’artiste répondre. Une démarche intéressante dans ses non-dits et les éléments lâchés malgré soi. En bonus, une autre série de questions et une discussion passionnante sur la façon dont le traducteur Éric Moreau avait perçu ce livre et ses difficultés.

La question sur le cinéma fait chou-blanc. Alors que je comparais la dernière nouvelle, très silencieuse et dans un noir et blanc inquiétant, avec Permanent Vacation, le premier film de Jim Jarmusch, Adrian concède que les films l’ont influencés, mais moins que les BD ou la prose. Rien de plus. Je réussis néanmoins à l’entraîner sur le défi de la structuration du récit, un thème majeur du recueil. Dans « Tuer et mourir », Tomine multiplie les cases. Est-ce symbolique de la façon dont les parents emprisonnent leurs enfants ? Il semble sourire : « La mise en page était plus le résultat d’un essai pour raconter une histoire en temps réel avec beaucoup de pauses et de silences. J’ai l’impression que plus j’ai de cases à ma disposition, plus je peux placer de ponctuation, de rythme sur un plan musical. Mais je sais aussi que le design d’une page peut provoquer comme un sentiment de claustrophobie ou des impressions de monotonie, ce qui est loin d’être inadéquat dans ce cas, c’est bien vrai. ». Dans « Amber Sweet » la jeune femme raconte son histoire à son nouvel ami. Qu’a-t-elle appris ? Pense-t-elle avoir loupé quelque chose les années précédentes ? Il hésite, puis lâche : « Je crois que tu bases ton interprétation de cette histoire sur un niveau et j’aime laisser ouvertes les analyses. Mais tu as complètement raison de réfléchir à cette clé pour comprendre l’histoire. Il me semble que le sujet de celle-ci est bien pourquoi et comment on raconte des histoires, plutôt que simplement une histoire sur une femme qui serait le sosie d’une star du porno. ».

Je suggère ensuite qu’Adrian construit la psychologie de ses personnages, par extraits, en ne laissant filtrer que des bribes d’avant et d’après. Malheureusement, cette remarque n’aura pas de réponse, sans doute parce qu’elle met le doigt sur une envie de rester en marge, sur le fil, à distance. L’interview repart avec Harold qui, dans « Hortisculpture », ne cesse de se plaindre et aimerait que tout le monde soit à la bonne place, autour de lui… Ses sculptures sont-elles une tentative inconsciente de mettre la vie dans des cages pour un contrôle total ? Cette fois, il s’amuse : « C’est une façon intéressante de voir ça. Je crois que c’est également courant pour les gens d’essayer d’être artistique en ne faisant que combiner des choses ou en ajoutant à quelque chose qui est déjà parfait en soi, comme la vie d’une plante naturelle. Bien sûr, on peut aussi faire un parallèle avec l’idée d »être un dessinateur, mais ce serait trop déprimant pour en discuter trop longtemps ! » Je l’attire sur un détail sensible, celui du cancer dans « Tuer et mourir ». Fallait-il laisser seuls entre eux deux le veuf et sa fille ? Je vais trop loin. « Une fois de plus, tu explicites quelque chose qui n’est que sous-entendu, du coup, je ne veux pas sortir du bois pour crier que : Oui, c’est ça qui n’allait pas avec la mère. J’ai voulu créer une situation où l’avis d’un seul des parents devient une cuirasse de fer avec laquelle devra vivre l’autre parent. »
Plusieurs des personnages du recueil aspirent à s’élever. Est-ce qu’une vie sans rêve vaut le coup d’être vécue ? Pourquoi ne peut-on se satisfaire d’un partenaire adorable et de hamburgers ? « Attends, tu veux envoyer cette question à ton psy ? Non, je rigole, je ne sais pas trop ce que ça a à voir avec mon livre, mais je dirais que la fin de « Hortisculpture » est en fait une fin heureuse. ». Au sujet de cette planche où Harold rumine contre la société tout en se gavant de nourriture industrielle, je lui demande s’il rit en dessinant : « Parfois. Mais c’est plus un rire sous cape qu’un rire à gorge déployée ! Et je suis souvent plus surpris et amusé par mes dessins que par mes textes. Je suppose que c’est l’élément sur lequel je travaille le moins, du coup, c’est aussi celui qui réussit à me surprendre de temps en temps. »

Sylvaïn Nicolino pour Obsküre : Adrian, selon vous, qu’est-ce que Harold a raté dans votre nouvelle « Hortisculpture » ? Il aurait fallu qu’il soit un vrai artiste, qu’il ait un bon agent capable de vendre tout et n’importe quoi ou bien il aurait suffi qu’Harold soit plus sociable ?
Adrian Tomine : Il me semble qu’il manque surtout de connaissance de soi ou d’objectivité. Il doit sans doute aussi manquer de talent, mais ça, on peut en débattre.

Ses voisins ne veulent pas voir ses sculptures, avez-vous entendu parler de La Demeure du Chaos, située dans le département français du Rhône ?
Oui, je connais ! Il y a aussi une phrase très employée en anglais, dont l’acronyme est NIMBY, pour « not in my back yard », (pas dans mon jardin). C’est un phénomène courant de voir des gens soutenir un projet en théorie, puis de constater qu’il prendront une position très différente dès que le projet commencera à porter atteinte à leur vie.

Dennis Barry chante « Starting an new Life », pourquoi Van Morrison est-il le parolier idéal pour ce gars ?
J’oublie toujours les noms de mes propres personnages et pendant un instant, j’ai cru que la chanson avait été écrite par ce Dennis Barry dont tu me parlais… C’est toujours bizarre…

Pardon, je mentionne ton personnage de « Allez les Owls », cet ex-alcoolique, ex-motard de 42 ans…
Oui, je le revois. J’ai simplement imaginé que ce gars serait un fan de Van Morrison et qu’il serait ce genre de mec capable de chanter des paroles qui lui sembleraient coller à la situation vécue. Du coup, à ce moment-là, il se met à gueuler à tue-tête « Commencer une nouvelle vie » !

« Traduit du japonais » semble la nouvelle la plus autobiographique du recueil. Dans celle-ci, vous ne montrez pas de visages, vous préférez des plans larges ou des objets. J’aime cet effacement. La fin est pleine d’espoir et tragique en même temps puisque ce n’est qu’à la mort de sa mère que l’enfant devenu grand apprend que ses parents ont failli se séparer avant un déménagement bénéfique. Était-ce difficile de créer cette histoire ?
Je suis très touché que tu puisses croire que c’est autobiographique, mais ça ne l’est pas. Contrairement à ce qui est dit ici et là [NDLR : les biographies de Tomine sur le net sont assez inégales sur internet], je suis un Américain de la quatrième génération et je n’ai pas visité le Japon depuis mes trente ans. Donc, non, ce n’était pas difficile émotionnellement de créer cette histoire, comme les dessins étaient plus complexes que d’habitude, j’ai dû faire quelques efforts supplémentaires.

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En parallèle à cet échange, la discussion a été passionnante avec le traducteur de ce recueil. Au-delà de la présentation des contraintes de ce métier, sa vision de Tomine m’a semblé extrêmement intelligente. Sensible aux détails des histoires et à la voix des personnages, Éric apporte ici un éclairage inédit.

Éric, lorsque je t’ai demandé ce sur quoi tu travaillais (au moment de notre contact pour le livre de Bill Loehfelm), tu t’es empressé de me parler de cette BD de Tomine. Comment as-tu découvert cet auteur ?
Éric Moreau (traducteur) : À ce moment-là, je travaillais surtout sur des romans pour la jeunesse qui ne cadraient pas trop avec la ligne éditoriale d’Obsküre… Les autres titres qui pouvaient être intéressants pour le mag étaient trop anciens, ou en cours de traduction. Coup de chance, la parution du Tomine était imminente, et j’avais évidemment adoré travailler dessus. Ce recueil fait partie des livres que j’aurais pu acheter si je ne l’avais pas traduit. Je n’ai pas une grosse culture BD, et j’ai découvert Tomine quand Cornélius m’a proposé la traduction des Intrus. Ç’a été une claque ! J’ai lu tout ce qu’il avait publié auparavant pour m’imprégner de son univers. J’étais donc ravi de pousser le livre et d’en faire la promo.

En quoi la traduction d’une BD, de ses dialogues ou pensées est-elle délicate ?
Le traducteur doit s’adapter au support et au genre de l’œuvre traduite. À part le cas particulier des auteurs qui publient des séries, on change d’univers et de style à chaque livre. On ne traduit pas de la même façon un polar, un roman littéraire, de la SF ou un roman pour ados. Les Intrus est ma première traduction de BD, mais ayant un goût prononcé pour les dialogues, j’étais dans mon élément. J’ai traduit pas mal de romans très dialogués, notamment des polars. Et comme pour ces polars, j’ai cherché à obtenir le résultat le plus fluide et le plus naturel possible. J’ai pu me faire vraiment plaisir avec les tournures parlées et argotiques, tout en respectant l’élégance des dialogues de Tomine. Mon job est de jouer la partition écrite par l’auteur, avec une certaine liberté d’interprétation.

Tu apprécies les dialogues, est-ce que d’une certaine façon tu t’immerges dans les personnages ? Les sens-tu vivre en toi lorsque tu traduis ?
Oui, il faut saisir la personnalité et la psychologie des personnages pour trouver le ton juste et ne pas être à côté de la plaque. Je cherche à m’approprier leur langage et le restituer avec le bon niveau de langue. Barry (dans « Allez les Owls ») et Harold (le jardinier de « Hortisculpture ») sont deux losers peu sympathiques, mais ils n’ont pas grand-chose d’autre en commun et s’expriment de façon très différente. Il faut bien choisir les expressions et le vocabulaire qu’ils emploient. J’attache une grande importance aux dialogues, je veux qu’ils sonnent le plus vrai et le plus naturel possible, en dépit des contraintes de style qu’impose l’objet imprimé. Comme toute traduction, c’est une question de dosage et d’équilibre, et il faut puiser dans la richesse de la langue française pour obtenir un rendu vivant et convaincant, donner du rythme là où une traduction trop littérale pourrait aplatir le texte.

Tomine revient régulièrement dans ses réponses sur l’importance des non-dits : t’avait-il annoncé la couleur avant que tu ne démarres ton travail ?
Je n’ai pas eu la chance d’échanger avec Adrian Tomine, mais dès qu’on le lit, on se rend compte très vite que les non-dits sont un élément important de son travail. J’ai lu le recueil intégralement avant d’attaquer la traduction, pour m’imprégner du ton des nouvelles, comprendre la particularité de chacune et anticiper les éventuelles difficultés. Mais le travail de Tomine est tellement abouti, ses dialogues sont tellement ciselés, qu’on peut presque se laisser porter par le texte. Pour chaque nouvelle, mon travail de relecture, toujours nécessaire pour harmoniser le ton et ajuster quelques détails, a donc été minime.

Dans « Intruders », j’aime le détail de la marque laissée par le poing dans le mur. Ceci explique beaucoup du passé. Il fallait être méticuleux pour faire passer ça sans s’appesantir dessus, non ?
Là encore, l’anglais étant plus elliptique, il fallait restituer cet élément de façon claire sans l’expliciter. Il ne fallait pas ajouter de lourdeur là où Tomine suggère en légèreté. C’est le travail du lecteur de reconstituer les liens logiques, et le traducteur doit toujours restituer l’intention de l’auteur. L’erreur la plus grave aurait été d’expliciter ce genre d’éléments, qui confèrent au récit une dimension onirique. On ne sait pas grand-chose, dans cette nouvelle, on ne sait pas si le personnage nage en plein délire parano, s’il fantasme tout ou partie de ce qu’il raconte… On sent chez lui une profonde fêlure et une violence contenue, et cette marque de poing en est l’expression concrète. Je note que Tomine aime les marques sur les murs, car il y en a une autre dans « Allez les Owls ». Celle-là a un rôle double : elle introduit d’abord un élément comique (la vanne sur Jean-Claude Vandamme), qui est aussitôt suivi d’un accès de violence écœurant. En quelques cases, à partir de cette simple marque de pied sur le mur, le rire cède la place au malaise, au dégoût et à la pitié.

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Une question technique : qui redessine la traduction dans les bulles ?
C’est l’éditeur qui se charge du lettrage, sur un logiciel de PAO. De mon côté, j’ai dû prendre garde à rester concis, car le français est plus bavard que l’anglais. Les tournures anglaises qui tiennent en deux ou trois mots sont souvent plus étoffées chez nous. Avec une contrainte de place, comme pour des sous-titres, ça ajoute une difficulté. Mais c’est amusant, et très formateur. Je me suis rendu dans les locaux de Cornélius pour fignoler les derniers détails en direct et modifier des tournures pour les cas où mes solutions ne rentraient pas dans les bulles (il est aussi arrivé de rallonger une phrase pour que la bulle ne soit pas trop vide  !).

Enfin, de ton côté, quelle nouvelle de ce recueil as-tu préférée, et pourquoi ?
« Tuer et mourir ». À la fois pour la puissance d’évocation tout en subtilité, les non-dits (notamment concernant la maladie de la mère), la richesse du sujet dans une nouvelle apparemment anodine. Mine de rien, Adrian Tomine développe trois ou quatre thèmes dans cette seule nouvelle. C’est un concentré narratif, délivré par touches discrètes, porté par une psychologie des personnages fouillée. Comme beaucoup de tes confrères qui ont publié un papier sur ce recueil, j’avais remarqué la proximité des récits de Tomine avec les nouvelles de Raymond Carver. Lui aussi crée des histoires riches et profondes à partir d’un récit ancré dans un quotidien a priori banal. Le fait de confronter cette adolescente bègue et mal dans sa peau à l’exercice périlleux du stand-up et de l’impro crée d’emblée une situation assez riche pour combiner habilement rire, malaise, tendresse et agacement. Je suis par ailleurs très friand de stand-up US, c’était donc amusant de travailler sur ce thème et de devoir restituer les vannes des différents personnages, dont certaines sont issues de véritables spectacles de stand-up (prêtées à Tomine par Ellen DeGeneres et Jerry Seinfeld).
ADRIAN TOMINE : Les Intrus (Cornélius) (2015), traduit par Éric Moreau
http://www.adrian-tomine.com/

http://www.cornelius.fr/
À LIRE : Blonde platine (Seuil) (2003)

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