Yorgos Lanthimos – Canine (nouvelle édition DVD)

05 Nov 17 Yorgos Lanthimos – Canine (nouvelle édition DVD)

C’est le long métrage par lequel on a découvert le travail de Yorgos Lanthimos en 2009 bien qu’il en ait déjà réalisé un autre auparavant (Kinetta, 2005) et depuis, le réalisateur grec a su prouver son talent incontestable avec les tout aussi dérangeants Alps (2011), The Lobster (2015) et Mise à mort du cerf sacré (2017). Canine est presque la quintessence de tout ce qui allait suivre : des dialogues récités robotiquement comme des phrases courtes apprises sans entrain, une froideur des relations humaines qui touche au comique, la description de mondes clos qui obéissent à des normes grotesques, des règles du jeu basées sur des mensonges sans queue ni tête, une mise en scène stylisée au possible, des traces de dystopie qui cachent une satire de l’autorité, un humour terrifiant où la violence peut éclater à n’importe quel moment jusqu’à un final choc suivi d’un long silence… Si beaucoup ont évoqué le cinéma de Michael Haneke ou Ulrich Seidl, le rire jaune, crispé et incontrôlable que provoquent les films de Lanthimos se rapproche au final plus des grands maîtres contemporains de l’absurde le plus noir, comme Roy Andersson ou Alex Van Warmerdam. La cible privilégiée du cinéaste est bien évidemment la famille de classe moyenne qu’il maltraite avec bonheur. Sa technique est celle de nous faire peu à peu entrer dans un monde dont toutes les normes sont aberrantes et insensées, en révélant par bribes et par tableaux le caractère complètement fou de ce microcosme qui en apparence aurait pu ressembler au nôtre. Vous vous souvenez de l’enfance de Bubby séquestré par sa mère dans Bad Boy Bubby (1993) de Rolf de Heer, ou des adultes réduits à un stade infantile dans American Gothic (1988) de John Hough, ou encore de la vision glaçante de la famille dans Cutting Moments (1997) de Douglas Buck ? Vous y ajoutez l’intrigue d’El Castillo de la Pureza (1973) d’Arturo Ripstein et vous aurez une petite idée de ce dont il est question dans Canine.

Tout commence par une redéfinition du langage. Afin de protéger leurs enfants (deux filles et un fils) du monde extérieur pour les garder le plus longtemps possible avec eux, les parents – personne n’a de noms – leur fournissent des enregistrements sur cassettes où le vocabulaire se réinvente. Une autoroute est un vent très violent. Une carabine est un oiseau blanc des régions chaudes. Un zombie est une petite fleur jaune. Et quand un des enfants demande ce qu’est une « foufoune », la mère répond que c’est un plafonnier en porcelaine. Pour passer le temps, les trois jeunes gens doivent aussi répondre à un entraînement singulier comme se dépenser dans la piscine et aboyer afin de se protéger de ces créatures sanguinaires que sont les chats. Ils peuvent aussi recueillir les avions dans le jardin qu’ils croient tombés du ciel, tester leur résistance à l’eau chaude et aux anesthésiques, mutiler des poupées et se livrer à des séances de léchage. L’inceste est autorisé mais pour assouvir les besoins sexuels du jeune homme déjà en âge d’être adulte, le père fait appel à une agent de sécurité de son usine, Christina, qu’il rémunère comme une prostituée. On aura rarement vu des scènes de sexe aussi non érotiques, sans parler des parents qui écoutent de la musique au walkman en faisant l’amour.

Mais l’introduction de Christina dans ce cocon où toutes les références au monde extérieur sont bannies va semer la panique, notamment quand la fille aînée lui fait du chantage pour emprunter ses cassettes VHS de Rocky et des Dents de la mer. Si les récompenses se limitent à des autocollants, des visionnages de films de famille ou l’écoute de « Fly me to the Moon » de Frank Sinatra, dont le père prétend que c’est une chanson du grand-père, en offrant une traduction saugrenue, les punitions, elles, sont bien plus sévères et les enfants ont une capacité à s’adonner à la violence et à l’autodestruction plutôt perturbante (le bras du frère tailladé par simple jalousie, le chat tué au sécateur…). Le seul moyen de fuir la maison et de s’aventurer hors du jardin (où l’on ne peut sortir qu’en voiture) est de perdre sa canine. Quand celle-ci repousse, il est enfin possible de conduire. Bien éduqués, les enfants attendent patiemment jusqu’au jour où l’inévitable arrive…

Avec des plans fixes dans lesquels les personnages bougent, quitte à ce qu’on ne voit que leurs pieds ou que leurs têtes soient coupées par le cadre, Lanthimos offre une mise en scène sans équivalent, d’une grande beauté formelle, presque onirique parfois. Les tenues blanches et murs immaculés donnent un aspect clinique à l’ensemble, qui ne fait que souligner les décalages comiques. De fait, on rit de bon cœur quand Christina avoue à l’aînée que son plat préféré est le bifteck alors que décor et diction n’évoquent que froideur. De même, on ne peut qu’être hilare devant le père qui s’est couvert de sang artificiel pour faire croire que le fils imaginaire, coincé de l’autre côté du mur, aurait été dévoré par un chat. Lanthimos pose ainsi les bases d’une nouvelle forme de bouffonnerie, une parodie d’éducation drôle et glaçante à la fois. Il nous amène à rire des normes tout en présentant la famille comme une prison cachée sous un confort apparent (la piscine, la télévision, le grand jardin…). Dans cette réalité devenue dingue, où même les rites sexuels sont devenus burlesques, il révèle que chaque société fondée sur des règles strictes peut être remise en cause. Qu’est-ce qui fait que tel comportement est plus inapproprié qu’un autre ? Comment le processus d’endoctrinement se met-il en place ? Comment échapper au protectionnisme de ceux qui décident quand on a totalement intégré les dogmes imposés ? De fait, Lanthimos renvoie aussi à la force subversive de l’imaginaire et nous propose avec Canine une œuvre dont on peut volontiers faire une lecture allégorique et politique. Derrière les rires malaisants et une fin qui marque durablement, c’est un hymne à l’émancipation et la liberté qui se dessine, sans que soit apporté de jugement moral et en déstabilisant toute logique comme du temps du surréalisme. Un grand film.

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