VA – Trace Elements

02 Juin 17 VA – Trace Elements

À l’heure des fichiers musicaux disponibles via bandcamp, facebook, youtube et autres supports virtuels, il est plaisant de retrouver une compilation physique. Il y a là le même plaisir de se laisser entraîner dans une succession de titres et de glaner des univers qui nous accrochent, au gré d’une playlist sensible. Car, contrairement aux supports pré-cités, cette compilation a été créée, organisée et réfléchie ; comprenons-nous : elle n’est pas le simple produit d’un algorithme qui fait serpenter l’utilisateur entre plusieurs artistes pour les emmener vers un titre bien sirupeux qu’il n’aurait jamais eu l’idée d’écouter. Ainsi, ils sont trois (Philippe Gerber, Michael Durek et Robert L. Pepper) à avoir pris le temps de sélectionner ces titres. Mieux, ils ont aussi veillé à leur ordre de diffusion.

Dix-neuf titres, donc, qui présentent le travail du label (supporté par le magazine audio Bad Alchemy). Au fond, qu’est-ce qu’une maison de disques ? Une marque, un nom, des gens qui ont des goûts musicaux et trient la musique qu’ils écoutent. Ils choisissent les groupes et projets qu’ils vont soutenir en fonction de leurs intérêts propres et en fonction d’un public qui est, sortie après sortie, le leur. Ce label Alrealon a à cœur des musiques étranges, modernes, qui puisent dans différents genres (électronique, abstract, hip-hop, noise, ambient…). Une fois ce repérage fait, le gros du travail commence : de l’argent est investi, qui permet aux groupes de donner le meilleur cachet possible aux sons qu’ils produisent. Une sortie est programmée, la dimension physique de la musique existe encore, et cet argent investi fait corps. Enfin, la part peut-être la plus importante est celle qui concerne la promotion. Quand on parle d’un disque, en bien ou en mal, l’artiste a des retours. Ceux-ci permettent une compréhension plus fine de ce qui se joue entre lui, ses instruments et une réception par une ou des personnes tierce. Ce processus d’échanges permet alors une progression ou la construction plus fine d’une identité.

Lancer une compilation participe de cette même démarche : il ne s’agit pas seulement d’un extrait du catalogue, mais d’une affirmation, d’une consolidation. C’est un drapeau, un étendard, une oriflamme.

On peut lister alors les moments forts de la démonstration solitaire (il ne s’agit pas d’un tournoi, d’une mêlée médiévale ni d’un duel d’un label face à d’autres) : les basses porteuses de Borne sur « Fallt », la douceur étonnante de Rachel Mason sur « Sand Dunes (TheUse Remix) », l’épileptique morceau de Chester Hawkins « The Role of Control Surfaces », le free-dada de The Jazzfaker avec « Hypnagogia », le superbe nom de titre de Kate Carr (voir plus bas), la noirceur bien malsaine de « Safe » par Be The Hammer qui complète la finesse de [ówt kri] pendant « The Traveler’s Memoir », les volutes industrielles de Jan Swinburne sur « IndustriallOPHILIA » ou encore le très Sonic Youth des petits nouveaux que sont The Strange Walls dont « The Girl on Mangragora » est le titre le plus référencé rock de l’ensemble.

Les titres se suivent, comme dans un mix, sans se dénaturer et c’est pour cette raison qu’on retrouve The Strange Walls à la toute fin. On peut surtout établir des points communs, sans ôter à chaque intervenant sa spécificité. Tous rejettent les formats musicaux passés, les couplets – refrains, la montée en puissance estampillée post-rock-de-chez-Constellation, les compositions purement math-rock ou progressives, les chaloupements electro-dub ou le déphasage du hip-hop hors des sentiers battus. Dans ces dix-neuf titres, rien de connu, mais une unité dans cette non-direction, dans la trituration des sons et dans ce refus de « sonner comme…« . Des traces qui indiquent des pistes à suivre, vers ce qui vit et se déplace.

Et, si la compilation fait sens (au point, me dit-on d’être sans doute épuisée au moment de la mise en ligne de ma chronique de ce côté-ci de l’Atlantique), c’est que ses concepteurs sont aussi des musiciens.

Finissons-en : le travail d’un label, c’est également de faire tourner ses artistes. C’est le cas avec Alrealon dont les poulains ne cessent de faire de la route et de se produire au cours de soirées qui sont plus que des concerts : des rencontres. De là, une émulation rendue palpable par le nombre de sorties (quatre-vingt !) en un peu plus de cinq ans. De là aussi la symbiose entre Philippe Gerber et Robert L. Pepper, lequel signe encore une fois une pochette magnifique.

Sur un fond d’art pariétal, il peint une spirale en sens contraire, galaxie aux branches hétérodoxes et en même temps personnage curieusement anthropomorphe, avec longue queue, avançant sans fard, portant une sorte de bébé jaune en son sein, équipé de pistons de saxophone et de mamelles auxquelles se nourrir. Une étoile de David surgit dans un coin, comme pour signaler que quelque chose veille sur ces destinées.

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Tracklisting :



01. Agah Bahari & Pas Musique – Lucky Number 7

02. Fat Kneel – LSDmons

03. Borne – Fallt

04. Rachel Mason – Sand Dunes (TheUse Remix)

05. Black Saturn – Background Music

06. Fairy Scouts – Dazzle Camo

07. Chester Hawkins – The Role of Control Surfaces

08. The Jazzfakers – Hypnagogia

09. Jef Surak – Monitor Outside

10. Kate Carr – I made this Track from Wind, hunting Signs and Music I secretly recorded

11. Be The Hammer – Safe

12. Mark Harris & JOHN 3:16 – He once made us tremble_He once inspired Awe

13. [ówt kri] – The Traveller’s Memoir

14. Murmurists – Soutine thick Line

15. Rapoon – Dersariti-tam

16. Jan Swinburne – IndustrialIOPHILIA

17. Your Grace Adrianna Natalie – Living Souls

18. KOKs – Lemon Butch

19. The Strange Walls – The Girl on Magragora

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Note : 87%