Uzul Prod – Continental Drifts

27 Mai 17 Uzul Prod – Continental Drifts

En dépit de ses touches orientales, le disque d’Uzul Prod nous entraîne plus dans la rue d’une grande ville occidentale et pluvieuse que sous la chaleur d’un toit en terrasse dans une mégapole du Maghreb.

C’est « Continental Drifts », quasi instrumental (quelques paroles murmurées) qui donne son ampleur à ce jeu : les instruments traditionnels des Balkans déploient des boucles et riffs, parasités par des triturations électroniques, soulevés par les nappes dantesques et cinématographiques de l’ebow (un electro-aimant qui fait entrer la corde de guitare en vibration). Orages des villes modernes, aux flots de circulations qui arrachent les êtres les uns aux autres, un maelström d’harmonies qui pousse de l’avant. Rares sont les pauses, le final du titre tente de calmer le jeu, mais, même avec un volume apaisé, les multiples voix sont là, présentes et nous vivons dans un monde polyphonique.

Ce deuxième album explore ce postulat. Chaque intervenant au chant donne sa singularité au(x) titre(s) qu’il chante.

Le flow énervé et qui avance sans fioriture de Moodie Black ouvre l’album dans une introduction parfaite (« Eat me ») ; l’objectif est pointé du doigt : la musique sera riche, très riche ; paradoxalement, c’est le chant qui crée la rythmique et les mélodies véritablement harmoniques s’épanouissent sur lui, tout autant qu’elles portent l’interprète. L’esprit cut-up reste présent avec des samples constamment évolutifs.

« Echo Parasite » permet un duo entre K-The-I-??? et Nekochan, les saccades de l’un complétant le charme de l’autre.

Les samples font sens : par exemple, « Continental Drifts » interroge ces lieux aux noms magiques que sont l’Azerbaïdjan, le Turkménistan, le Kazakhstan, le Tadjikistan… Ce sont des mondes frontières et creusets, entre Europe, Russie, Asie et Moyen-Orient ; entre cultures occidentale, russophile, balkanique, orthodoxe et musulmane ; des mondes en construction, obligés aux échanges et au nomadisme, écartelés entre les puissances dominantes, encore hantés par le sens d’un sacré dit plus « primitif » (le chant de Dasha sur « Cyeta » est plein de cet emportement céleste et terrien, proche des publications du label Prikosnovénie). La musique est l’un des ingrédients fondamental de la présence humaine au monde.

Oddateee s’envole, puis laisse la musique s’étoffer une fois lancée à la poursuite de sa rage (« Mr, stop ignoring Me »). Parfois un peu trop doux (« Street Issues » se fait presque tendre, malgré les raclements de la musique et un jeu de basse bien groovy). Avec lui, l’impression de solitude et de déphasement cesse : les copains sont invités sur « I am breaking the) Morning Groove ». Le traitement audio et rythmique de la voix crée une dynamique collective (alors qu’il est seul au chant) tandis que les volutes concassées frictionnent l’auditeur dans ce drôle de réveil.

On retrouve dans cette façon de frotter les oreilles beaucoup de ce qui nous avait fait aimer Picore (projet dans lequel œuvrait Tit’o, la moitié de Uzul Prod). Sur « The Crawl », le frottement flirte avec la noise, saturant les pistes ; le beat est soumis à rude épreuve, formant des montagnes russes entrées en éruption. Le titre ne cesse de surprendre et de donner envie de taper du poing, du pied. La densité tectonique des plaques s’appréhende pleinement, et, en volutes et murmures, l’humain place sa timide complainte vitale. C’est un morceau qui va sous la surface quand les autres exposaient les conséquences de ces soulèvements et chocs.

Une manière de voir qui a convaincu facilement Phil Von (avec lequel Tit’o travaille d’ailleurs dans Von Magnet) de prêter sa voix sur « The Sum of it all ». Une possession toute en finesse, jouant le coporel sur une trame plus narrative et cinématographique (grosse production en vue!). Sur « Deflexion », Mareike Krosche joue de la voix et de la harpe, charmant la mélodie serpentine, battant la mesure de pulsations sanguines.

Par le passé, Uzul Prod a tourné avec Scorn et Dalëk : son dub noise mâtiné de world-music, ambiant par moments, s’offre une place de choix dans ce trio de défricheurs musicaux. La musique proposée est moderne dans ses atours (on y reconnaît la marque d’Uzul dans les basses énormes et l’aspect cinématographique), intelligente dans son idéologie. En convoquant ce qu’on affuble du terme « ethnique » (instruments traditionnels, gammes et compositions localisées) et en ouvrant son studio à un nombre assez dingues d’amis (pas moins de cinq batteurs!), Uzul Prod crée une musique vivante, complexe dans son approche et en même temps instinctive et festive. Les thèmes abordés et la noirceur sont de mise, pourtant l’action (comme une résidence artistique, en fait) transcende les difficultés de ce jeu ; enfin, avec l’appui de Nicolas Dick de Kill The Thrill à la production, le plaisir ne peut qu’être intense.

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Tracklisting :



01. Eat Me (avec Moodie Black)

02. Mr Stop ignoring Me (avec Oddateee)

03. Continental Drifts

04. (I am breaking the) Morning Groove (avec Oddateee)

05. The Sum of it All (avec Phil Von)

06. The Crawl (avec Antropik)

07. Street Issues (avec Oddateee)

08. Deflexion (avec Mareike)

09. Echo Parasite (avec K-The-I-??? et Nekochan)

10. Cyeta (avec Dasha)

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Note : 89%

Site du groupe / MySpace :

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