The Mission – Another Fall from Grace

29 Sep 16 The Mission – Another Fall from Grace

Difficile de se l’avouer, mais c’est la trentième année. Après tout, Gods Own Medicine (1986), Children (1988) et Carved in Sand (1990), triptyque en forme de pierre angulaire et période créative correspondant à l’unité du line-up originel, font écho à une phase d’émerveillement adolescent face à Mission. Des disques inscrits dans l’histoire émergente de ce que le journalisme qualifia de « rock gothique », invariablement et inévitablement liés par le commentaire à l’histoire de cet autre groupe dont vinrent eux-mêmes l’ex-Dead Or Alive Wayne Hussey (chant, guitare) et Craig Adams (basse) : The Sisters Of Mercy. Un groupe dont ils sont partiellement dépositaires de la force de réputation, de par leur implication commune dans la fabrication du séminal First & last & always (Merciful Release, 1985).

À partir de 1991, l’histoire de leur groupe à eux, The Mission, s’installe dans autre chose : les fondations, progressivement, se délitent. Départ, dans l’ordre, de Simon Hinkler (guitares originelles), de Craig puis plus tard du batteur Mick Brown. L’ex-percussionniste du Red Lorry Yellow Lorry sera resté le musicien ayant travaillé en continu le plus longtemps avec Hussey depuis la naissance du projet originellement nommé – vieille coquinerie – Sisterhood. Ces deux derniers maintiendront leur dialogue musical au sein de Mission jusqu’à l’intéressant et généralement sous-estimé Neverland (1995). Par la suite, Wayne prendra le nom du groupe comme véhicule de sa force créative personnelle… et d’une liberté de ton que personne ne démentira, assumée parfois au grand dam de certains (l’expérimentation Masque [1992], mal vécue par les intégristes, annonçait des choses). Le mythe construit, The Mission a donc donné libre cours à des inflexions pop et, régulièrement, une forme d’étrangeté. Face à cela et quoi qu’il puisse être pensé de l’après-Carved in Sand, il a toujours été ressassé à Hussey la « force des origines ». Il a pu en ressentir de la douleur – du moins, nous l’imaginons.

The Mission (line-up 1986-1990)

The Mission [line-up 1986-1990]

Another Fall from Grace est peut-être le disque que certains fans attendaient à l’époque de la sortie de l’intrigant The brightest Light, album d’une quasi-reformation du line-up des origines (2013).
Ce dernier prit pourtant le contrepied des attentes nées à l’annonce du retour des trois-quarts du Mission 80’s. Séquelle studio d’un projet de reformation activement mené par le manager George Allen, The brightest Light offrit une collection inventive mais à l’horizon explosé et à l’aération pop. Wayne, Simon et Craig (Mick Brown, ayant rejeté l’idée d’une participation, l’efficient Mike Kelly a pris la place aux fûts et reste aujourd’hui à son siège) inscrivirent leur premier et nouvel effort commun depuis 1990 dans une volonté de jouer ensemble. S’amuser plutôt qu’abattre la carte, plausible, d’un revival quelconque. Hussey a toujours aimé les farces, et Sisterhood n’était qu’une des premières.

Another Fall from Grace, lui, contient en substance quelque chose de plus… sérieux. Un héritage qui se rumine, mais pour rien de rance au final. Du beau. L’écriture une fois de plus, a été conduite sous le patronage de Wayne, et les contours finaux s’inscrivent dans ses annonces : une typologie sonore familière, quelque chose que lui-même décrit par certains de ses aspects comme le chaînon manquant entre First & last & always et le premier Mission, Gods Own Medicine.
Au sujet précis de la première de ces deux références, petit bémol. Si le rappel d’un glorieux passé est de nature à faire naître tous espoirs chez les plus nostalgiques de la période de création 1985-1990, il nous semble devoir considérer Another Fall from Grace comme un disque plus typique, sur la forme, des manières et couleurs du style d’écriture premier de Mission, que des armatures froides, austères et distantes ayant fait gloire des Sisters. First & last & always restera toujours et assurément un disque plus morne et mécanique qu’Another Fall from Grace. Mais nous rejoignons Wayne quant à l’esprit de certaines guitares et quelques inflexions robotiques présentes dans le cru 2016. Sur ces critères, en effet, 1985 résonne à l’intérieur du nouvel album.

Wayne Hussey [2013 - The brightest Light photo sessions]

Wayne Hussey [2013 – The brightest Light photo sessions]

Cantonnons-nous donc à ce que le disque est : un album signé Mission en 2016. La présence de la guitare acoustique joue très certainement dans le sentiment d’une forme sonore originelle revivifiée… mais pas uniquement, et loin de là : les boucles de guitares typiques du style de Wayne ayant de tout temps incrusté le binaire du groupe parsèment tout l’album, sur lequel Simon Hinkler semble avoir travaillé dans une optique d’ornement. Wayne s’est isolé pour la confection les trames et le dialogue entre lui et ses comparses originels s’est produit à distance : le web est d’ailleurs un acteur fondamental de la genèse d’Another Fall from Grace, dont nous retiendrons la cohérence de ton, le caractère grave et le retour, en effet, à des couleurs connues. Sur sa forme globale, par voie de conséquence peut-être, le nouvel album a une résonance plus « studio » que The brightest Light, qui fixait un moment de travail plus live.
Alors oui, il se produit aujourd’hui ce retour à une optique de forme plus classique. Mais contrairement à ce que la résurgence de vieux réflexes peut faire craindre, le nouvel album ne sonne pas « forcé ». En tout cas, moins qu’un AurA (2001), en son temps annoncé comme le disque du retour à un son typique : un travail qui avait vu Craig revenir aux côtés de Wayne, pour un résultat couché avec le fidèle Mark Thwaite (guitares) et Scott Garrett (batterie, ex-Cult). Le fruit avait son charme mais aussi quelque chose d’un peu mécanique. Les guitares, surtout, n’avaient pas tout à fait le lyrisme et la grâce de celles couchées aujourd’hui. On leur avait demandé de le faire, ils l’avaient fait.

Another Fall from Grace est un disque frappé de plusieurs caractéristiques.
Évacuons d’emblée la présence des guests. Elle doit bien sûr et absolument être notée (tout luxe, il faut dire ! Gary Numan, Martin Gore [DM], Ville Valo [HIM], Evi Vine [laquelle apparaîtra live en Europe]) mais les invités servent, comme souvent, le niveau du détail. Un vrai petit « plus » néanmoins, et qui contribue au charme de l’ensemble.
Ensuite et de manière essentielle, ce travail s’inscrit dans une optique mid-tempo. Le groupe ne triche pas : c’est annoncé très directement par le premier titre éponyme, dont les lenteurs remémorent vaguement un vieil « Emma », dans ce qu’elles contiennent de froideur et d’intériorité. L’immense majorité des morceaux s’inscrit dans cette orientation médium, ce qui ne veut pas dire que le groupe manquerait de puissance.
Et puis il y a toutes ces choses qui reconstruisent une petite légende. La guitare acoustique, disséminée, crée certes du liant mais les boucles de guitares typiquement « missionnaires » restent avec le chant de Hussey un élément structurant et fondamental du son global. L’appel à l’ancienne collaboratrice Julianne Regan (All About Eve), présente sur de nombreux anciens albums (ceux de l’époque originelle mais aussi le convaincant God is a Bullet [2007]) participe sans lourdeur à la réinvention d’un décorum connu. Les vapeurs de gorge de Julianne imprègnent l’enregistrement en divers lieux, dont le premier morceau éponyme. Cette récurrence installe l’auditeur dans les atmosphères familières et qui ont construit sa mythologie personnelle autour du son du groupe. L’intimisme qui marque nombre des trames actuelles donne suite logique, aussi, à ces petites (re-)créations que Wayne a sorties quelques mois plus tôt, en solo, pour un single caritatif : une version remaniée du classique des Sisters, « Marian »…

… et une délicate et attendrissante trame acoustique en guise de face B, « My Love will protect you » :

La première moitié d’Another Fall From Grace fonctionne extrêmement bien – à l’instar de ce qui se produisit, dans un genre plus explosé et acrimonieux, sur Carved in Sand, disque dont Wayne a dit regretter les inégalités de la face B.
La qualité d’écriture et la complémentarité entre les six premiers morceaux du nouvel opus, réellement, saisit. Le groupe renvoie sur cette première demi-heure une force de rendu et d’unité qui confond. Les voix de Wayne, resplendissantes et plus enclines aux tonalités graves qu’à l’accoutumée, intègrent avec chair des structures au feeling romantique et noir. Une force transpire en mélodicité. Les basses fondamentales du single « Met-Amor-Phosis » font pour leur part écho aux annonces de Hussey sur l’album tout en évoquant, évidemment, le « Lucretia my Reflection » des Sisters créé par Andrew Eldritch avec Patricia Morrison, bien après le départ de Wayne et Craig. Coup de la capuche ? Au pire, en rire et prendre plaisir immédiat.

Si le choix de pareil single, fait en cohérence avec la teneur des annonces, reste assez judicieux, « Met-Amor-Phosis », ne nous paraît pas forcément être le titre le plus marquant de la globalité. Nous retiendrons plus volontiers, à cet égard, « Blood on the Road », mid-tempo bellement évocateur du feu d’antan, puissance « à l’ancienne » ; ou encore le second single « Tyranny of Secrets ». Lui offre un vrai petit miracle, un tour de passe-passe : alors que ce titre a été réalisé par Wayne sur la fin du processus pour donner un point d’orgue à l’ensemble, le leader, qui y voit davantage une forme musicale « réflexe », semble avoir accouché d’un nouveau classique. Ce titre nous semble en tout cas l’un des plus pénétrants de Mission depuis « Deliverance », auquel nous relions volontiers son sens de la flamme.

Quant à « Can’t see the Ocean for the Rain », voilà sans doute l’une des respirations pop et mélancoliques les plus éclairées et typées de Wayne & co. depuis le single « Hands across the Ocean ». Le pont faisant surgir les voix d’Evi Vine soulève tout et vous replongera directement dans des sensztions proches de celles de 1987, quand le reste du titre égrène une mélodicité touchante et aux rassurantes évidences. Une belle chanson, comme on dit.

Wayne a donc plusieurs tours dans son sac mais un léger creux se produit à notre goût avec les deux morceaux suivants : « Never’s longer than Forever » et « Bullets & Bayonets ». Tout en offrant une typologie sonore familière et non démentie, ils ne convainquent pas aussi pleinement que le bloc de son passé. Le premier des deux titres reste bellement tourné mais les échos de chant de Noël qui naissent dans le refrain donnent une luminosité enfantine au morceau. Elle peut déstabiliser (Wayne aime déstabiliser, rappel utile). « Bullets & Bayonets », quant à lui, nous ramène vers ces formes typiques « à l’orientale » qu’affectionne Hussey (allez chercher du côté des colorations à la « Tower Of Strength » ou « Afterglow » pour le comparatif). Le caractère hypnotique du titre est indéniable, mais il s’installe là un ancrage en mid-tempo, qui aplatit un peu la dynamique générale. Manque sans doute, sur cette seconde moitié de l’album, un up-tempo qui serait venu épointer le tracklisting. Néanmoins, Hussey préfère ne rien forcer et suite au spoken word étrange « Valaam », il se produit la fin du petit miracle : The Mission renoue à ce moment-là avec force d’émotion. Sur les trois derniers titres, elle donne son cachet final à Another Fall from Grace, servi au global et qui plus est – on ne devrait pas trop changer une équipe qui gagne – par la spatialité du mix de Tim Palmer, responsable de l’ingénierie des origines.
Avec l’ultime trio de ces nouvelles compositions originales, le groupe originaire de Leeds laisse l’auditeur avec le sentiment d’une authentique force d’implication. Certes, les voix de plusieurs guests se rejoignent sur « Only you and You alone », mais nous mettrons l’accent plus volontiers sur les deux autres : « Jade », dont l’exposé à dimensions multiples et le romantisme légèrement acide précède le final et très beau « Phantom Pain » : épitaphe au sein de laquelle des cristaux technologiques, tortueux et froids nourris d’un crooning oppressif, précèdent une ouverture dynamique et aux saisissants reliefs cuivrés : sans doute deux des compositions les plus habitées et touchantes au cœur d’un ensemble auquel on rapportera, in fine, recul sur les acquis et résurgence d’une identité. Un disque émotionnel, agissant en clair-obscur et renouant avec force esthétique. La grâce y est, le nerf un peu moins, mais les réjouissances pourront se tenir.
Un moment d’unité, et un groupe qui contre toute attente, apprend à vieillir ensemble.

> DATE DE SORTIE : 30/09/2016

> EN CONCERT EN FRANCE le 1er novembre 2016 au Bus Palladium (Paris) pour le XXXe anniversaire du groupe et la promotion d’Another Fall from Grace

> WEB OFFICIEL
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