Ron Rash – Un silence brutal & William Gay – Stoneburner

04 Mar 19 Ron Rash – Un silence brutal & William Gay – Stoneburner

La collection La Noire de Gallimard se pare d’un nouvel habillage et nous propose ce 21 mars deux romans inédits en France de figures du courant Southern Gothic et Country Noir : Ron Rash avec Un silence brutal (Above the Waterfall) et William Gay avec Stoneburner.

Héritier d’un William Faulkner ou d’un Cormac McCarthy, Ron Rash est poète avant d’être romancier, et c’est un fait à préciser tant on sent que, dans Un silence brutal, l’intrigue n’est que prétexte à des pages de pure prose lyrique décrivant la beauté de la nature des Appalaches. Le sens du lieu et l’environnement sont en effet primordiaux pour l’auteur, même dans ses préoccupations thématiques : l’écologie, la conservation d’une terre, le conflit entre tradition et modernité, entre anciennes et nouvelles valeurs, et les dégâts de la technologie et du capitalisme. Au centre du récit, on trouve d’ailleurs un acte criminel singulier : du pétrole lampant déversé dans les eaux causant la mort des poissons. L’histoire bénéficie de deux narrateurs : le shérif Les, 51 ans, à trois semaines de sa retraite, et Becky Shytle, nouvelle directrice du Locust Creek Park et poétesse au passé trouble, traumatisée par une fusillade dans son école alors qu’elle était adolescente et ancienne compagne d’un éco-terroriste. Ces deux points de vue, qui s’alternent dans les cinq parties du roman traduit par Isabelle Reinharez (une experte dans le domaine, qui avait d’ailleurs traduit Cormac McCarthy), n’ont pas tant pour but de créer du suspense, mais plus de faire ressentir les tourments intimes d’une communauté rongée par la pauvreté, la drogue et la dépression. Le « silence » du titre renvoie d’ailleurs au mutisme dans lequel s’est prostré Becky après le choc de la tuerie dans son collège mais aussi aux non dits qui ont peut-être causés la mort par suicide de l’ancienne compagne du shérif.

Rash privilégie ainsi la peinture d’un univers, au-delà des conflits entre l’homme d’affaire Tucker et le vieux Gerald Blackwater soupçonné de braconnage et d’être la cause des truites empoisonnées. Becky sait que ce dernier est innocent et Les essaie aussi tant bien que mal de régler une histoire de trafic de crystal meth avant de se retirer, même si lui même a accepté des pots de vin d’un dealeur de marijuana.  Mais tous ces personnages restent assez abstraits, on sent bien que le sujet est au-delà, dans ces montagnes de Caroline du Nord. La disparition des truites représente plutôt une innocence perdue. Le mystère à élucider n’est pas tant celui de trouver le coupable que celui d’un monde où l’on met les bébés au micro-onde et où l’on se laisse ravager par une consommation de méthamphétamine qui transforme les êtres en morts vivants. Pourtant, on aimerait plus de noirceur encore, et la tension manque dans ce qui est, selon Rash lui même, un de ses récits les plus optimistes. Le style est, cela dit, unique et la forme originale.

Situé dans le Tennesse des années 70, Stoneburner de William Gay, traduit par Jean-Paul Gratias, opte pour une intrigue plus traditionnelle, reprenant allègrement les codes du roman noir classique : la blonde vénale Cathy, le redneck Thibodeaux, le producteur de musique Weyerhauser qui trafique dans la drogue et le porno, le détective privé Stoneburner et l’ex shérif devenu alcoolo dur à cuire Cap Holder… Au centre du récit, une mallette d’argent sale récupérée par Thibodeaux et un road trip où l’on traverse le Tennessee et le Mississippi jusqu’au Texas. Stoneburner est alors engagé par Holder pour retrouver Cathy, qui a suivi Thibodeaux non pas parce qu’il est fou amoureux d’elle mais parce qu’elle va pouvoir dépenser tout cet argent avec lui. Mais un lien fort relie Thibodeaux à Stoneburner : il a sauvé ce dernier au Vietnam…

Découvert suite au décès de l’auteur en 2012, il est dommage que la date d’écriture initiale du manuscrit n’apparaisse pas car on ne ressent pas encore la grandeur de celui qui pondra La Mort au crépuscule ou La Demeure éternelle. Gay rend ici explicitement hommage à Dashiell Hammett et Raymond Chandler. Son goût pour l’onirisme, la ruralité, l’humour noir et la violence sont bien présents mais au sein d’une histoire qui rappelle presque un peu trop les frères Coen. La structure divisée en deux, avec une partie consacrée à Thibodeaux et l’autre à Stoneburner, n’est pas des plus attractive. Pourtant, derrière cette intrigue convenue (un deal de drogue qui tourne mal) se cache beaucoup de mélancolie et le trauma de la guerre. Gay voulait écrire un « roman noir sur le papier » et il y arrive assez bien. Le livre reste une découverte pour tous les amateurs de l’écrivain qui y trouveront sans nul doute tout ce qu’ils ont aimé dans les précédents ouvrages traduits en France.

http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/La-Noire

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Note : 70%

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