Philippe Baudouin – Les forces de l’ordre invisible : Emile Tizané (1901-1982), un gendarme sur les territoires de la hantise

12 Fév 17 Philippe Baudouin – Les forces de l’ordre invisible : Emile Tizané (1901-1982), un gendarme sur les territoires de la hantise

Enquêteur de l’invisible, voici un bien beau dénominatif. C’est ce qu’a été Emile Tizané en consacrant plus de cinquante années de sa vie à traquer les esprits frappeurs. Pourtant, quoi de plus étrange que d’associer le métier de gendarme à celui de chasseur de fantômes. La pensée magique et l’investigation procédurière ne semblent pas faire bon ménage. Mais quand on y regarde de plus près, en s’attardant sur l’histoire du roman policier et du roman d’enquête, par exemple, on s’aperçoit bien vite que certains auteurs précurseurs, comme Edgar Allan Poe ou Wilkie Collins, étaient très portés sur le spiritisme qui connaissait également un pic à la même époque, dès le milieu du XIXe siècle. Les médiums, l’hypnotisme et tout le merveilleux scientifique ne leur étaient pas étrangers. Ce livre se propose donc de faire le portrait de cet incroyable et complexe personnage en parcourant ses archives.

Pour cet ouvrage sublimement mis en page et très illustré, Philippe Baudouin a rassemblé des photographies, documents de gendarmerie, portraits, lettres, articles de presse, croquis ou encore même des œuvres plus artistiques (comme ces mosaïques en timbres postaux) en fouillant dans les archives du fils de Tizané ou en se rendant dans cet énigmatique lieu qu’est l’Institut Métapsychique International de Paris. Dominique Kalifa et Hélène L’Heuillet ont également apporté leurs contributions pour respectivement la préface et la postface de cette plongée dans une France des campagnes superstitieuse et hantée.

Nous partons donc à la découverte de ces « crimes invisibles » en se laissant enivrer par la valeur émotionnelle de l’archive. Il se dégage quelque chose de beau et de frénétique dans ce désir d’accumuler et de comprendre l’insondable et, comme le souligne très bien l’auteur, le fantôme est plus la traduction d’un manque que d’une apparition. À travers lui, on explore ce qui nous hante. De fait, Tizané, en vrai maniaque de la classification, poursuivra son obsession jusqu’à ce qu’elle déteigne sur sa vie et son entourage et jusqu’à ce qu’elle finisse par avoir raison de lui. Car Tizané reste un personnage complexe, avec ses zones d’ombre. On apprend notamment que, sous le régime de Vichy, il a arrêté une juive de quatorze ans et a indirectement contribué à son départ pour Auschwitz, dont elle réchappera tant bien que mal. Il a également entretenu une correspondance avec un savant eugéniste et antisémite.

Philippe Baudouin s’attarde ainsi dans un premier temps sur certains des cas répertoriés dans les livres que Tizané a fait publier à partir des années 1950 et remonte jusqu’à la première histoire de maison « infestée » qui marquera définitivement le personnage.  Nous sommes à Seyssuel en 1930 quand il rencontre les époux Rozier et leurs trois enfants. Tout a été retourné chez eux par des forces obscures. Les nourrissons dont s’occupe Mme Rozier sont hospitalisés car ils ont reçu des griffures d’origine inconnue. Est-ce que la jeune Marguerite Rozier, 13 ans, serait possédée par l’esprit d’une sorcière? On retrouve même un cœur de veau dans la sépulture familiale. Ce sera le premier de presque 300 cas que le gendarme essaiera de résoudre sans jamais vraiment y parvenir. Il traque les poltergeists, ces intelligences extraordinaires, comme il traquerait un criminel. Il cumule les preuves et part en chasse, cherchant désespérément ces entités invisibles. Mêlant parfois écriture automatique, enquête et reportage, les documents rassemblés intriguent. C’est l’esprit de Tizané lui même que le lecteur essaie de sonder. Le gendarme produit même une carte de France des maisons hantées, se passionnant aussi pour la numérologie, l’ufologie et au bout du compte pour tout ce qui touche à la parapsychologie.

À travers les documents rassemblés, on plonge aussi dans les « constellations occultes » de la France de Vichy (voir les pages passionnantes sur Geneviève Zaepffel) et dans ces fermes isolées et inquiétantes, refuges d’esprits frappeurs. Il y a quelque chose d’à la fois délirant, romanesque et poétique qui se dégage de cet art de la reconstruction et cette volonté profonde d’essayer de comprendre l’incompréhensible. Philippe Baudouin n’hésite d’ailleurs pas à intégrer à ses textes des pistes de réflexion philosophique bienvenues. On finit alors le livre un brin perturbé par toutes ces croyances et hantises et par le pouvoir évocateur et spectral de ces archives mêmes. On se demande combien de jeunes adolescentes nées dans ces contextes ont pu être marquées à vie par ces expériences (le chapitre sur la théorie de la vilaine petite fille). On s’interroge jusqu’à quel point les angoisses de ces petites gens des campagnes ont pu générer des révoltes psychiques? Au fur et à mesure, les récits se font de plus en plus délirants (vous connaissiez l’extraterrestre Simonus?) et le livre finit par atteindre une abstraction où l’imagination triomphe sur l’envie de tout expliquer.

Une biographie originale, passionnante aussi bien sur le plan visuel que textuel, qui pose bien plus de questions qu’elle ne donne de réponses mais qui ouvre les portes de tout un monde de mystères : une France que les habitants de la campagne connaissent bien mais dont on parle au final très peu.

http://www.editions-du-murmure.fr/

couverture HD copier

Be Sociable, Share!

Tracklisting :
Be Sociable, Share!























Tweet

Note : 80%

Site du groupe / MySpace :

http://www.editions-du-murmure.fr/

Be Sociable, Share!

Laisser une réponse