Morbid Angel – Kingdoms Disdained

30 Déc 17 Morbid Angel – Kingdoms Disdained

Ce qui motive le death metal est la restitution d’un état de rage ou de rancœur profonde, doublé d’une perspective horrifique voire gore. Un feeling américain à ses origines, qui a ensuite contaminé le monde jusqu’à en faire un mouvement d’ampleur internationale.
Une perspective horrifique de laquelle a découlé une forme extrême de metal, prolifique mais au sein de laquelle les vrais grands noms se comptent.
Morbid Angel (Floride) est de ceux-là.

Projet dominé de tout temps par le fondateur Trey Azagthoth (écriture, guitares lourdes et angularité martienne des solos), cette entité musicale marquée longtemps aussi par la présence du batteur Pete Sandoval (Terrorizer) s’est rendue responsable de faits d’arme d’une importance cruciale pour le genre.
La période d’art impliquant le bassiste et chanteur David Vincent semble révolue depuis la fin de son Acte II (2004-2014) mais a indéniablement posé à l’Acte I (1986-1995) les bases d’un son emblématique, en un triptyque : Altars Of Madness (1989), Blessed Are The Sick (1991), Covenant (1993). Domination conclut la période Vincent I, sans reluire autant.
Le bilan général de la collaboration Azagthoth / Vincent s’est malheureusement troublé avec la réception de l’album studio qui devait – suppose-t-on – immortaliser le retour de ce dernier après la période d’intérim assurée par l’autre bassiste et chanteur historique de Morbid Angel, à savoir Steve Tucker.
L’album s’est appelé Illud Divinum Insanus, est sorti en 2011 et a essuyé une réception plus que partagée. S’ensuivirent des années de tournée (les shows ayant succédé à la sortie ont exposé un groupe à la musicalité brillante), conclues en 2015 par le départ de plusieurs membres importants du line-up d’alors : Vincent et Yeung en particulier, dont la partance s’est accompagnée – fait éventuellement révélateur d’un remous interne mal maîtrisé – d’une communication pour le moins nébuleuse relative aux circonstances de la séparation. L’annonce par David et Tim de la création du projet live I Am Morbid (revisitation du fond de catalogue originel de Morbid Angel, doublée du terme « I Am », ce qui suggère réappropriation de l’art par Vincent) n’a pas été du goût de tous et a aggravé le trouble. L’annonce des premiers concerts d’I Am Morbid déclencha notamment l’ire de la maman de Trey, pour un effet d’image assez catastrophique. Lavage de linge sale hors famille, face à un public assez mal placé. Les données de pareil problème se nouent en interne, et nul public ne devrait être ainsi renvoyé à condition de juge, d’autant plus à une époque à laquelle les réseaux sociaux sont le terreau de l’expansion d’un verbe sans fin, sans trop de mesure non plus, quand il n’est pas totalement débulbé.

Toujours est-il que le contenu de Kingdoms Disdained semble s’inscrire en réaction à son prédécesseur. C’est la restauration de quelque chose.
Le passé récent a pesé son poids. Très diversement reçu par le public, l’atypique prédécesseur fait aujourd’hui l’objet de précautions verbales par les membres actuels et frontaux du line-up. Au présent, en tout cas, le débat sur l’orientation artistique n’existe plus. Si l’on jette un regard rétrospectif sur la discographie, la présence de Tucker dans Morbid Angel est exclusive de toute digression de style. Quelque part, l’appel à Steve est celui à un autre Gardien du Temple. En la compagnie de Tucker, il faut admettre que Trey a couché des enregistrements pas moins inspirés que les premiers, mus par la même ambition de pureté de style mais dont le rayonnement ne nous semble pas tout à fait équivalent aux disques qui ont forgé originellement ce son américain de l’occulte. Si cette légère injustice pèse sur le formidable Gateways To Annihilation (2000) et le respectable mais parfois erratique – hi hi – Heretic (2003), l’impérieuse démonstration de technicité et de style qui se fait jour sur Kingdoms Disdained joue en faveur du line-up « Vincent out ».

Image de prévisualisation YouTube

Le cru 2017, qui part du constat d’une résurgence du divin dans l’histoire des hommes, est impressionnant de maîtrise. Certains trouveront peut-être en sa musicalité un côté démonstratif, mais ce savoir-faire et cette brillance d’exécution illustrent d’abord un dialogue musical confinant au fusionnel entre Azagthoth et Tucker. Cette osmose reste phénomène rare en musique, et crée a priori les conditions de perduration d’un labeur commun. La présence de Tucker, comme cela a déjà été le cas par le passé, redore le blason de Morbid Angel. Qui plus est, le groupe a trouvé en la personne du batteur Scott Fuller (Annihilated, Errorgeist) un renfort conséquent et authentique. Sa frappe est impeccable et pétrie d’une culture du genre. Epaisse, guerrière, lourde, totalement dévouée à l’entreprise de restauration. Si le line-up de Morbid Angel est une histoire de sables mouvants, tous ses musiciens sont hommes vaillants et ses batteurs, des percussionnistes exceptionnels.
Le fruit de cette union, qui réinvente humainement Morbid Angel en même temps qu’elle le voit retourner aux sources d’un son traditionnel, réinstalle alors le groupe dans une position qui sera comprise et certainement appréciée par la majorité de son auditoire. Une optique « ressourcée » qui semble avoir fait partie des postulats de travail inauguraux entre Steve et Trey. Une intention clairement définie est la condition première à sa lisibilité, ce Morbid Angel-là abandonnant avec le recadrage de Kingdoms Disdained toute tentation expérimentale. Folie en moins pour priorité archétypale.

Trey Azagthoth – 2011

La musique est mue par un feeling, une intention.
Mais la rage n’est pas un état permanent, contrairement à l’image que pourrait renvoyer une discographie. Au fur et à mesure que le temps passe, la forme s’affermit et la rage qui a motivé la création de Morbid Angel est peut-être devenue une discipline, moteur d’un art devenant métier, artisanat et exclusivité d’un savoir-faire – et donc savoir-être – à partir duquel se forge réputation. Une réputation à maintenir, pour demain.
La question à laquelle Kingdoms Disdained apporte réponse est celle du maintien de la force d’une marque. La présence de la marque Morbid Angel au monde du metal, plus de trente ans après sa naissance, recrée aujourd’hui, dans le paysage, un repère fondamental.
Le death metal est un puits, et Morbid Angel veut son fond.

Be Sociable, Share!

Tracklisting :
Be Sociable, Share!























Tweet

Note : 80%

Site du groupe / MySpace :
Be Sociable, Share!