Leonard Cohen – You want it darker

06 Nov 16 Leonard Cohen – You want it darker

L’homme a vieilli, gravit prudemment les marches. Il y a une lumière.
Leonard Cohen regarde vers le ciel, les anges lui font signe. Lui-même le disait encore récemment : je sens la mort qui approche, je n’ai pas peur. Il a dit aussi « être prêt » mais dans des déclarations plus récentes, revient sur le sens à donner à cette phrase et semble relativiser la conscience qu’il a de sa propre mortalité.

Reste que la muse, Marianne Ihlen, est partie. Cohen, né à Montréal en 1934, le sait forcément mieux que quiconque, lui qui a accompagné l’inspiratrice de « So long, Marianne ». Il l’a fait par une lettre, remise à la mourante et tombée dans le domaine public. En substance, elle dit : « Marianne, le temps où nous sommes si vieux et où nos corps s’effondrent est venu, et je pense te suivre très bientôt. Sache que je suis si près derrière toi que si tu tends la main, je pense que tu pourras atteindre la mienne (…). Mon amour infini, nous nous reverrons. »
Aujourd’hui, l’octogénaire canadien dit simplement le ressenti de la perte (Les Inrockuptibles) : « Je me sens comme n’importe quel fils de p*** (…) face à l’amputation impitoyable de son passé. »

leonard-cohen

You want it darker est une épure, son de vérité intérieure aux reflets religieux : capiteux et minimal – une essence. De grandes chansons. Des gens ont aidé Leonard pour cette collection que certains disent ultime : son fils Adam, comme la chorale de la synagogue Shaar Hashomayim. Plus on est de fous… La ville de Montréal aussi fait partie du voyage. Que justice leur soit rendue : ils sont tous serviteurs de Cohen, acteurs jouant un rôle authentique dans la concrétisation d’un miracle. Le miracle est sur la bande, dans la musique fixée sur le disque.

Un ami me glissait récemment, lors d’un échange écrit et privé à propos de You want it darker, cette phrase que je lui vole – pardon et merci à lui : « Cet album est construit sur un socle de silence d’où s’élèvent des chansons, comme des prières dans une petite chapelle ». Pas mieux – reste que la glissade gospel éventuellement opérée par Cohen (« On the level ») dévie de la lamentation intime que suggère l’assertion. Peut-être mon interlocuteur a-t-il fait une photographie mentale de You want it darker qui cousine la mienne, fixant avant toute autre chose l’essence d’intériorité qui nimbe cet ensemble délicatement orchestré.

Le premier morceau, éponyme, forme certainement l’une des plus grandes chansons de Cohen de ces dix dernières années. La voix tout en gorge du Canadien égrène litanie de la fin : « You want it darker / We kill the flame » proviennent des tréfonds. Moment d’intimisme aux accents funéraires, avertissement à ce Seigneur qui attend (« Hineni, HineniHere I am » en hébreu] / I’m ready my Lord »). L’on ne s’adresse pas ainsi au Seigneur, en tout cas pas souvent. Ne pas avoir peur, n’est-ce pas un peu s’oublier ou est-ce tout simplement n’être plus retenu par rien ? Nous voudrions tous oublier notre condition, mais si plus grand-chose ne nous retient, nous entrons peut-être dans sa résonance ultime. Saisir totalement, réaliser et accepter notre propre mortalité.

Image de prévisualisation YouTube

La quiétude qui nimbe les arrangements (« Traveling Light ») contrecarre la dimension ténébreuse du disque. Les vapeurs noires qui émanent de la gorge de Cohen trouvent régulier contrepoint en ces voix qui viennent d’en haut, comme venues pour sauver celui qui entrouvre les portes de la mort (le chantre Gideon Y. Zelermyer sur « You want it darker », époustouflant en fin de parcours ; Athena Andreadis sur « Traveling Light »). Ailleurs (« It seemed the better Way »), une entreprise plus ouvertement religieuse encadre l’exposé du protagoniste principal : chants de moines pour un écrin plus ouvertement mortuaire, conforté dans cette dimension par les fantomatiques cordes et voix finales de Gideon. Un disque de grâce, et qui se termine dans le tapis des cordes (« String Reprise/Treaty »). Il s’y trouvera sans doute une paix.
Vive Cohen.

Be Sociable, Share!

Tracklisting :
Be Sociable, Share!























Tweet

Note : 85%

Site du groupe / MySpace :
Be Sociable, Share!