Le Cuirassé Potemkine, de Sergueï Eisenstein (édition Blu-Ray)

22 Nov 18 Le Cuirassé Potemkine, de Sergueï Eisenstein (édition Blu-Ray)

À la fois film de propagande bolchevique et œuvre d’avant-garde dont le montage et le rythme ont profondément marqué l’histoire du septième art, le second film de Sergueï Eisenstein, Le Cuirassé Potemkine, a pu même figurer parmi les titres en tête des classements des plus grandes réussites du cinéma. La scène mythique de l’escalier d’Odessa reste un des moments les plus célèbres et cités de la période du muet. Pourtant, cette édition n’a pas attiré notre attention parce qu’il s’agit juste de la version la plus complète jamais sortie à ce jour en combo Blu-ray + DVD ou parce que la copie restaurée y est de toute beauté ou parce que le packaging métallisé et tactile rend grâce comme jamais au film d’Eisenstein, mais nous avons été subjugué par ce travail tout simplement parce qu’il nous replonge autant dans tout le cinéma révolutionnaire russe des années 20 et parce que cet objet peut être un véritable manuel d’étude en lui même, pensant notamment l’adaptation musicale de ce que l’on peut considérer comme un classique au travers de trois interprétations sonores très différentes et chacune passionnante.

Réalisé avec goût par Nils Bouaziz pour les éditions bien nommées Potemkine (quoi de plus logique que de voir le film s’intégrer au catalogue après tant d’années !), l’édition comprend aussi bien des documentaires (L’Utopie des images de la révolution russe d’Emmanuel Hamon, Naissance d’un cinéma révolutionnaire de Luc Lagier, Survivance et antécédents du Cuirassé Potemkine : Eisenstein au miroir de Zamiatine par François Albera et un documentaire allemand sur l’histoire de la restauration du film, Sur les traces du Cuirassé Potemkine), la version sonore allemande censurée de 1930, un entretien brillant de plus d’une heure avec François Albera, spécialiste de l’avant-garde russe de l’époque, et trois bandes-son originales : celle d’origine d’Edmund Meisel en 1926 et celles, plus contemporaines et en adéquation avec nos sensibilités, de Del Rey & The Sun Kings (2007) et Zombie Zombie (2009). Les formations, habituées aux liens entre musique et cinéma, ont su adapter leur univers à cet exercice périlleux et le résultat est simplement enthousiasmant.

Composé de cinq actes (Des vers et des hommes, Drame dans la baie de Tendra, Un mort réclame justice, L’escalier d’Odessa, Rencontre avec l’escadrille), Le Cuirassé Potemkine suit une trame assez simple : l’insurrection de marins qui refusent de manger de la viande infestée de vers, cette mutinerie aura pour issue tragique la mort de Vakoulintchouk, le meneur de la rébellion. Au port d’Odessa, la foule venue accueillir l’équipage transporte le corps et compte se venger de la tyrannie tsariste, mais les soldats de la garde impériale abattent hommes, femmes et enfants sur les marches de l’escalier interminable à l’entrée de la ville. Les libérateurs arriveront après le massacre, marquant la Révolution russe de 1905. Film de commande pour commémorer les vingt ans de cette insurrection qui a anticipé la Révolution d’Octobre 1917, Le Cuirassé Potemkine transcende une histoire assez caricaturale, et à laquelle il est difficile d’adhérer (n’oublions pas qu’il s’agit du film de propagande du régime soviétique le plus efficace qui soit et que même Goebbels en était admiratif), par un sens du mouvement époustouflant. Eisenstein travaille la géométrie des lignes et des formes bien en accord avec cette histoire dont le personnage principal est tout de même un cuirassé ! On comprendra aisément pourquoi cette fascination pour les machineries inspirera à Del Rey & The Sun Kings, projet américain mené par Jackson Del Rey/Philip Drucker (Savage Republic, 17 Pygmies), tout un travail autour des boucles, des percussions martiales, des drones et des mécaniques rythmiques, intégrant sonars et code Morse. Alternant ces parties industrielles avec des passages plus solennels et inquiets où les nappes de violons se superposent, évoquant le flot des vagues qui échouent sur le bateau, Del Rey & The Sun Kings ont travaillé autour de différents thèmes qui reviennent tout au long du film, piochant autant dans les sonorités modernes qu’anciennes (la musique qui accompagne le personnage de Vakoulintchouk semble presque médiévale). Les arrangements néoclassiques ou les passages plus mélancoliques et funèbres (qui atteignent leur apogée dans le quatrième acte) ne se limitent pas à suivre le découpage mais au contraire soulignent la misère, la pauvreté et le désespoir d’une population asservie qui ne peut que s’insurger pour atteindre la dignité, quitte à être fusillée. Eisenstein disait lui même qu’il ne souhaitait pas que les mélodies suivent l’action mais qu’elles créent la tension.

Le réalisateur était aussi fasciné par le rythme et il voulait que la partition qui accompagne son film en fasse grand usage. C’est cette dimension que le projet français Zombie Zombie, créé par Cosmic Neman et Etienne Jaumet, a exploré à travers leur interprétation qui remonte aux débuts de la formation. Suivant le découpage en cinq actes, ils proposent cinq pièces à la fois totalement en accord avec leur univers sonore et en adéquation avec les vœux d’Eisenstein. Même s’ils utilisent des instruments à vent (saxophone, flûte) ou des boucles et sons atmosphériques, les basses électroniques et les tomes de batterie pulsent jusqu’à atteindre chaque fois une densité et une puissance haletante qui trouvent un écho dans les découpages-choc du cinéaste, qui cherchait à en mettre plein la vue à ses spectateurs et à parler directement à leurs sens et leur perception. François Albera parle d’ailleurs de la caméra-poing, celle qui donne des coups et qui martèle. Pourtant, Zombie Zombie n’en font pas des tonnes dans le dramatique, comme dans la partition symphonique, complexe et parfois pompière d’Edmund Meisel. Au contraire, leur adaptation est même assez subtile – même si le terme n’est pas forcément adéquat pour un tel film – et décalée (les voix samplées en anglais dans la troisième partie). On sent bien que Zombie Zombie ou Del Rey & The Sun Kings ont un recul par rapport au sujet que peut-être Edmund Meisel avait moins à l’époque, et qu’ils assument pleinement leur subjectivité.

Il est intrigant de savoir que Michael Nyman ou Pet Shop Boys ont aussi fourni leur propre interprétation musicale du Cuirassé Potemkine et on serait bien curieux de les entendre, car c’est là tout le travail inspirant qu’ont fourni les éditions Potemkine : en comparant les différentes partitions, on se rend bien compte que certains aspects, images ou scènes du film acquièrent plus ou moins de force. L’esprit s’attarde alors sur la séquence du début du film où les corps musclés des matelots sont étendus sur des hamacs. Ne sont-ils pas en train de se réveiller d’un long sommeil ? Le film serait-il une renaissance pour eux, comme si le cuirassé était une matrice d’où une nouvelle vie est prête à naître ? Ou alors ne traversent-ils pas le film comme dans un état de demi sommeil, Le Cuirassé Potemkine serait un mauvais rêve où les images cauchemardesques fusent (les asticots qui grouillent en gros plan sur la viande pourrie, l’enfant tué et piétiné, le hurlement de la dame âgée aux lunettes brisées qui inspira tant les visions d’horreur de Francis Bacon, etc.) ? Et pourquoi ne parle-t-on jamais de l’homo-érotisme de cette séquence ? Les censeurs avaient, cela dit, d’autres chats à fouetter avec les actes de brutalité qui jalonnent le film. Mais Le Cuirassé Potemkine demeure une œuvre à voir et revoir, et comme dans cet exemple, l’esprit, porté aussi par la musique, va pouvoir s’attarder sur des scènes moins marquantes au premier abord que celle du landau qui dévale l’escalier (à laquelle Brian De Palma rendra hommage dans Les Incorruptibles ou Terry Gilliam dans Brazil) mais va finir par les trouver tout aussi fascinantes.

Manifeste du « montage-attraction » et de l’esthétique d’une époque du cinéma russe, objet spectaculaire dont les expérimentations formelles et techniques ont marqué un siècle de cinéma, Le Cuirassé Potemkine est un incontournable, maintes fois censuré dans de nombreux pays car jugé dangereux pour maintenir « l’ordre public et la sécurité ». Symphonie visuelle d’une urgence et d’une énergie folles, l’œuvre n’a rien perdu de sa virtuosité. Mais s’il ne fallait posséder qu’une seule édition, ce serait de loin celle-ci qui, encore une fois, ne se limite pas au simple film mais explore tout l’art révolutionnaire des années 20 tout en proposant des partitions musicales qu’on a envie d’écouter encore et encore pour en découvrir toutes les richesses.

http://potemkine.fr/

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Tracklisting :

L’Utopie des images de la révolution russe (2017) d’Emmanuel Hamon (88′)
Le Cuirassé Potemkine, version sonore allemande de 1930 d’Aloïs Lippl (49′)
Sur les traces du Cuirassé Potemkine, documentaire sur l’histoire du film et sa restauration (42’)
Naissance d’un cinéma révolutionnaire, documentaire de Luc Lagier (19’)
Entretien avec François Albera (historien du cinéma)
Eisenstein avant Potemkine (22’)
Analyse du Cuirassé Potemkine (28’)
Les différentes versions (20’)
Survivances et antécédents du Cuirassé Potemkine : Eisenstein au miroir de Zamiatine par F. A. (10′)
Bande-son originale composée par Edmund Meisel (1926)
Bande-son composée par Del Rey & The Sun Kings (2007)
Bande-son composée par Zombie Zombie (2009)

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