La Main – L’Heure de salir

29 Jan 17 La Main – L’Heure de salir

La main fait partie de ces nombreux groupes qui n’ont pas connu les années 80 en direct, mais qui y plongent avec une sorte de naïveté ébouriffante. On peut penser à Grand Blanc (sur « Brisé » rare morceau du disque à avoir une hauteur musicale gonflée), à Violence Conjugale (dont le premier album, chroniqué dans notre #10 m’avait laissé sur ma faim), à Position Parallèle ou encore Jeunesse Fantôme…

Ce qui est accepté pour le jazz, pour la musique classique, tarde encore à être reconnu à sa juste mesure dans le monde large du rock’n’roll : la notion de mode impose une sorte de bon en avant perpétuel, comme si la musique devait nécessairement évoluer pour coller à son époque.

Plutôt que de prendre parti – car nous aimons toutes les musiques, y compris celles qui ont déjà eu lieu lorsqu’elles sont re-vivifiées et vivifiantes – peut-être convient-il pour chacun de nous de s’interroger sur ce qui, dans la France de 2017, pousse à retourner chercher les sons et les tics de composition de la vieille France de Giscard et Mitterrand.

La boîte à rythmes est sortie et, outre le son, on a la façon de la programmer : basique. Les claviers suivent la voie : ligne de notes basses pour la mélodie, une deuxième ligne mélodique qui dispense des notes au compte-gouttes, nappe de synthé et voix distante qui assène avec morgue et froideur sa poésie des ruines : « Nous ne serons plus rien » remixé par le génie malsain de Maman Küsters, avec vocoder old-school. Lorsque la basse est invitée, elle mène la danse macabre, toute en lenteur pesante, ronde et molle (« L’Heure de salir »). Quelques résurgences aussi dans la façon de jouer avec les sons produits : légère inversion de bande dans les rythmiques de « Le Sol gelé ». On pense à Trisomie 21, D.Stop (avec J-C D’Arnell, proto Les Visiteurs Du Soir), éventuellement Guerre Froide et parfois aux parodies type Partenaire Particulier lorsque les tics sont volontairement mis en avant (« Jusqu’à l’Os » voix émouvante à l’unisson d’une composition claustrophobe) ou sur cette reprise cauchemardesque du tube puant de Sardou, « Être une Femme »…

Joann Guyonnet, né en 1975, puise dans la cold-wave de ses très jeunes années et dans les dissidences de l’electro-EBM sans les muscles (« Les Contours », «  L’Armée du Sommeil ») : il y a là des squelettes chétifs de morceaux, os raclés, sur lesquels flottent les oripeaux d’une époque révolue, de « soldats du néant ». L’emphase est suggérée au lieu d’être appuyée : notes aigrelettes du synthé et sonorités faussement symphoniques pour appuyer le refrain d’ « Ils tombent tous ». Les textes métaphoriques accusent les spectres de l’immobilisme et du No-Future dans des apostrophes à la deuxième personne du singulier. Chaque slogan bien envoyé est suivi d’un break ; solo synthétique joué à deux doigts. Parfois, ça sature et ça racle, une sorte de jusqu’au-boutisme qui rappelle les liens de cette musique froide avec l’oncle punk : emmerder l’auditeur, tout de même, un peu, le gêner aux entournures sous des dehors fragiles et innocents, à la folie. La chanson ne se veut pas « pop-music », refuse les allégeances des chœurs gonflés et les espoirs chantés, affecte une lenteur de candidat au suicide (voix bien grave et espagnol de crooner désabusé sur « La Carne »).

À côté de ce lancement d’un nouveau projet musical, Joann est prof en lycée, spécialisé dans le cinéma d’animation (DMA). Il sait à quel point la musique crée une atmosphère et pose des images pour des films souvent muets. Pour les visuels du disque, il a donc fait appel à Céline Guichard, artiste dessinatrice, affiliée au Dernier Cri. Ses dessins explorent les terreurs en rose et noir, sans y toucher, crayonnés et encres ouvrant un monde hanté par la blessure : décapitation, os, énucléation, écorché. Un monde d’os et de celluloïde, du vrai-faux qui captive.

 

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Tracklisting :



01. Entre le Jour et la Nuit

02. L’Armée du Sommeil

03. Le Soleil blanc

04. L’Heure de salir

05. Le Sol gelé

06. Les Contours

07. Jusqu’à l’Os

08. La Carne

09. Ils tombent tous

10. Brise

11. Nous ne serons plus rien (remix par Maman Küsters)

12. Être une Femme (reprise de Michel Sardou)

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Note : 77%

Site du groupe / MySpace :

Le site de la dessinatrice, Céline Guichard

La page du label UPR consacrée à cet album de La Main

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