Jem Cohen & Fugazi – Instrument

13 Nov 17 Jem Cohen & Fugazi – Instrument

Suite à notre chronique de l’excellent documentaire Benjamin Smoke, nous continuons à explorer le travail de Jem Cohen avec cette édition sous format DVD d’Instrument, le film culte sur le groupe Fugazi. Si les fans doivent déjà posséder la VHS d’époque, cette version bénéficie de tellement d’inédits (interview, morceaux en concert, courts métrages, textes…) que rien que pour ça, l’achat se justifie. Ayant fait date dans l’histoire du témoignage sur un groupe rock, Instrument représente un peu tout ce que l’on peu attendre d’un film musical, à la fois carnet de route, collection d’archives et immersion dans le son, qui ici se déploie essentiellement lors de performances live énergiques et habitées.

Dès la naissance du groupe en 1987, Jem Cohen, ami depuis le collège avec Ian MacKaye, ex-Minor Threat et chanteur/guitariste de Fugazi, a pris sa caméra Super 8 pour témoigner des premiers concerts et répétitions. Ce n’est que quelques années plus tard, en voyant le matériau visuel accumulé qu’il aura la volonté de faire un film en collaboration avec Fugazi. Le montage prendra au final cinq années, et les dernières images seront tournées en 1997. Les sources et formats sont divers et le résultat s’apparente à un collage ou un patchwork, parfois très arty (les ralentis et séquences teintées, les portraits de fans…), parfois plus drôle (les interviews maladroites, les anecdotes prises dans les loges…), mais laissant une grande part aux concerts filmés principalement du bord de la scène et à une tournée dans les États du Sud (avec même une courte visite de la maison de William Faulkner à Oxford, dans le Mississippi, et une excursion dans les bayous de Louisiane).

Issu totalement de l’éthique do-it-yourself et de la scène punk et hardcore, Fugazi était avant tout une incroyable machine scénique, que j’ai eu la chance de voir dans ces années là. Tendus, bouillonnants, énergiques jusqu’à la fièvre, les concerts du groupe ont d’emblée ramené beaucoup de monde, et on peut voir dans le film que le public est toujours serré jusqu’à l’asphyxie dans des salles aussi variées que des gymnases, des établissements pénitentiaires, des parcs, des lycées ou des salles de concert plus conventionnelles. Assez rare en interview, la formation parlait peu mais agissait beaucoup pour témoigner de son approche anti  business (concerts gratuits ou à petits prix, pas de merchandising) et de son engagement politique. Pour preuve certains passages du film : un concert pour les sans abri, un autre pour une clinique gratuite, une soirée caritative anti apartheid…

Comme à son habitude, Jem Cohen joue du grain de l’image (16 mm, vidéo, Super 8) et propose un vrai cinéma brut, équivalent de la musique du quatuor de Washington DC. Si Fugazi ne met pas de distance avec le public, assurant son propre service d’ordre, Jem Cohen ne se voile pas derrière sa caméra. Il est avec le groupe et partage totalement l’expérience. Sur presque deux heures, nous voyageons à travers les années, sans souci chronologique, et à travers les lieux (États-Unis, Canada, Europe, Australie…) mais où sommes-nous vraiment? Si cela n’était pas mentionné, nous n’en saurions rien. Et est-ce vraiment important ? Car la seule chose qui compte ici c’est le partage d’un instant présent, une essence, un concentré d’énergie pure, presque primale, mais non dénuée de poésie. On appréciera d’ailleurs les cartons sur fond noir qui, par cette référence au cinéma muet, créent une narrativité totalement abstraite et impalpable. En sait-on plus sur les musiciens en tant que personnes à la fin? Pas vraiment. Le film pourra-t-il parler à des personnes hermétiques à la musique de Fugazi? Pas sûr non plus. Mais on ne peut nier le caractère original du travail de Jem Cohen, entre cinéma punk, approche archiviste et touches d’expérimentations visuelles. Nous sommes nous-mêmes constitués de souvenirs épars, parfois irradiés par une lumière crue, juxtaposant tout un tas d’émotions contradictoires. Le cinéma de Cohen est en ce sens-là terriblement humain, mais funeste aussi, car il parle de la course inexorable du temps à travers cette succession d’instants présents qui ne sont déjà plus que des cartes postales d’une époque révolue.

Jem Cohen et Fogazi – Instrument (1999) sorti dans la collection Out Loud chez Blaq Out.

http://www.blaqout.com/

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