Jem Cohen et Peter Sillen – Benjamin Smoke

10 Nov 17 Jem Cohen et Peter Sillen – Benjamin Smoke

L’éditeur Blaq Out continue à développer son excellente collection Out Loud avec deux films de Jem Cohen : Instrument sur Fugazi et celui-ci sur Benjamin Smoke. Presque inconnu par ici, Robert Dickinson, plus réputé sous le nom de Benjamin Smoke, a été une figure importante de la scène alternative d’Atlanta dans les années 80 et 90. C’est d’ailleurs Michael Stipe de R.E.M. qui fera découvrir sa musique à Jem Cohen et Peter Sillen. Tourné sur une dizaine d’années, ce documentaire paru en 2000 est devenu un témoignage posthume de cet artiste excentrique et talentueux que l’on serait tenté d’associer à la tradition du « Southern Gothic ». Voix écorchée, héritage blues et country, banjo et violoncelle mélancoliques, prêche habitée, le film laisse une grande place à la musique afin que l’émotion s’installe : répétitions, concerts… Ces séquences sont mises en parallèle avec le lieu où Benjamin Smoke a passé une grande partie de sa vie d’adulte : Cabbage Town, un quartier à la périphérie d’Atlanta. Dans cette Amérique profonde et white trash, beaucoup de bâtiments sont à l’abandon. Les mômes et les chiens errent seuls dans les rues. Certains de ces gosses se destinent très tôt au mitard alors que d’autres ont déjà opté pour le suicide. Pauvreté, consanguinité, drogue, prostitution, l’ambiance est dépressive à souhait, et on comprend d’emblée d’où vient l’inspiration du chanteur. Entre les églises baptistes et mobile homes, un fou de Dieu s’égosille alors qu’un vieil homme lui prend le haut-parleur pour s’exprimer dans une langue inconnue des humains. Une section est même nommée « The Shit » : si on s’y aventure, on est sûr de se faire chercher la merde.

Dans cette communauté, un marginal travesti ne choque personne. Creusé, maladivement maigre mais néanmoins séduisant, Benjamin Smoke n’a que la trentaine quand le film se tourne (il décèdera le 29 janvier 1999 à 39 ans). Il en paraît pourtant au moins dix de plus. Atteint du sida et d’une hépatite C, il veut ne se faire ni porte-parole de la communauté gay ni victime. Il souhaite avant tout être libre de faire ce qui lui plaît, et cela en fait en soi quelqu’un de courageux. Il dit même que la maladie l’a rapproché de sa mère alors qu’avant une grande distance affective les séparait. Sans faire un développement chronologique et biographique, le film nous donne assez de clés pour mieux cerner le personnage (son enfance dans une ferme de Waco dans l’état de Géorgie, son goût très jeune pour les vêtements féminins, son expérience dans plusieurs formations punk, ses déboires avec la police du temps d’Opal Foxx Quartet, sa dépendance au speed, barbituriques et marijuana, sa parenthèse newyorkaise, son plaisir à créer…). L’émotion pointe quand il rencontre enfin son idole, Patti Smith, dont l’album Horses a été une révélation pour lui. C’est d’ailleurs un texte qu’elle a écrit pour lui qui encadre le documentaire : « Death Singing ». La lecture de fin est d’autant plus touchante que Smith s’y connaît bien en artistes torturés partis trop tôt. La lettre de sa mère est un autre moment poignant.

La force de l’attitude de Jem Cohen et Peter Sillen est de ne pas ajouter de voix off et d’aimer profondément les sujets qu’ils filment. Cette générosité se sent notamment dans la confiance que Benjamin Smoke leur porte. Visuellement, les différents formats et supports (Super 8, 16 mm, photographies noir et blanc) contribuent totalement à créer une atmosphère morne et un peu hors du temps. Le photographe Michael Ackerman dit d’ailleurs dans l’interview offerte en supplément qu’il se sentait comme bloqué dans les années 50, et même si Benjamin Smoke mentionne l’ouverture future d’un centre commercial dans le coin, la seule chose que l’on voit c’est une vieille épicerie sans joie. Les cinéastes captent ici un présent que l’on sait éphémère et l’avancée inéluctable du temps, de la maladie et de la mort, mais sans aucune complaisance, avec juste honnêteté et douceur. Autant documentaire que film-essai, on finit le visionnage de Benjamin Smoke en se disant qu’il y a en ce personnage beaucoup de gens que l’on a connu et que l’on connaît. Peut-être un peu de nous mêmes aussi.

L’édition contient également 45 minutes de scènes coupées et même des concerts filmés à Brooklyn de Cat Power et Vic Chestnutt qui rendent hommage à Benjamin Smoke.

Jem Cohen et Peter Sillen – Benjamin Smoke (2000) sorti dans la collection Out Loud chez Blaq Out.

http://www.blaqout.com/

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