Jean Foubert – Twin Peaks et ses mondes

19 Déc 17 Jean Foubert – Twin Peaks et ses mondes

À l’heure des bilans de fin d’année, on ne peut nier cette expérience puissante et incroyable qu’a été le visionnage de la troisième saison de la série Twin Peaks. À la fois condensé d’une œuvre extrêmement riche (celle de David Lynch bien sûr), poème visuel et sonore de dix-huit heures à la créativité sans limites, réflexion sur le vieillissement et la mort des mythes, ce retour inespéré compte parmi les moments les plus forts que les cinéphiles ont pu vivre ces derniers temps, même s’il s’agit d’une série télévisée. La dimension expérimentale et hermétique de l’ensemble a, cela dit, déboussolé certains, pas habitués à ce rapport au temps et à l’espace, ou alors regrettant un certain glamour et une ambiance soap opera que les deux premières saisons avaient largement exploités. Afin de rester dans cet univers qui nous a tous un peu chamboulé, la collection Champs visuels de L’Harmattan publie un petit livre de Jean Foubert, Twin Peaks et ses mondes. Plus tôt dans l’année, un bon paquet de parutions ont vu le jour : Voyages à Twin Peaks d’Axel Cadieux chez Capricci, Retour à Twin Peaks de Brad Dukes chez Fantask, Mystères en cuisine : plus de 100 recettes inspirées de Twin Peaks chez Huginn & Muninn, ou encore en fin d’année dernière, L’Histoire secrète de Twin Peaks de Mark Frost chez Michel Lafon. À cela, on peut ajouter les superbes versions restaurées d’Eraserhead, Twin Peaks, Fire Walk With Me et des courts métrages en DVD/Blu-Ray chez Potemkine/agnès b., ainsi que le documentaire David Lynch : The Art Life, et on peut dire sans crainte que Lynch a été LA personnalité de l’année 2017.

Jean Foubert est un fin connaisseur de l’œuvre de Lynch, ayant lui même écrit une thèse sur l’artiste et publié un livre en 2010 chez L’Harmattan intitulé L’Art audio-visuel de David Lynch. Ce nouvel opus, au style fort agréable, sera stimulant pour les fans, mais semble plus s’adresser aux novices ou ceux qui sont arrivés sur le tard à la série Twin Peaks. Pas d’analyses de détails ésotériques ou maniaques ni de bibliographie, les fans hardcore pourront donc rester sur leur faim – même s’ils achèteront de toutes façons ce livre pour ne pas quitter ce monde qu’ils aiment tant -, en revanche l’auteur revient sur des thématiques majeures et offre une introduction concise à cet univers sans équivalent. Il y est question du genre, que ce soit le polar, le thriller ou le fantastique. Le travail de Lynch et Frost est mis en parallèle avec des films noirs comme Laura, Boulevard du Crépuscule ou encore le Sueurs froides de Hitchcock. À travers la dimension d’enquête (la fameuse question des premiers épisodes : « Qui a tué Laura Palmer? »), c’est aussi le regard qui est questionné, ainsi que la notion de surveillance. De la même façon, Foubert en revient aussi à la définition du fantastique selon Todorov, l’exploration d’une incertitude, la fiction s’offrant tel un rêve ou un cauchemar, un monde peuplé de doubles et de fantômes.

Au-delà des références aux autres cinéastes (Kubrick, Tati…) ou à la musique (l’auteur aime citer des phrases de chansons, allant des Severed Heads à Jesus & Mary Chain en passant par New Order, Sonic Youth ou The Soft Moon, et chez Lynch, même le silence est un bruit, habillage sonore fait de drones, de vibrations et du souffle du vent), il est aussi fait mention de certaines influences majeures : Edward Hopper ou Francis Bacon en peinture, William Eggleston en photographie… Foubert s’attarde sur d’autres inspirations importantes : les petites villes américaines, les années 50, ou les anciens films de Lynch lui même, notamment ceux de ses débuts à mi chemin entre art abstrait, animation, divertissement et film de genre. Il débute aussi son ouvrage sur un parallèle avec Blue Velvet, Twin Peaks n’étant peut-être que le reflet de la ville de Lumberton, les rideaux bleus ayant été remplacés par des rideaux rouges. Blue Velvet et Twin Peaks gardent surtout le même personnage central : un enquêteur incarné par l’acteur Kyle MacLachlan.

L’auteur débute logiquement avec le générique de la première saison, puis suit une approche chronologique, consacrant un chapitre au chef d’œuvre incompris qu’est le film Twin Peaks, Fire Walk With Me jusqu’à s’arrêter au final bouleversant de la dernière saison, nous laissant face à une Laura Palmer qui n’est plus, qui n’a jamais été et n’existera jamais. En chemin, il se sera intéressé aux gros plans chez Lynch, sa façon de remplir le cadre ou d’isoler des éléments de décor, sa technique d’échantillonnage en musique mais aussi en images : le grésillement d’une ampoule, le clignotement d’un néon… Les parallèles entre son et image vont d’ailleurs être constants. Il est aussi question d’americana et de nostalgie des lieux. On creuse sous la surface d’une Amérique proprette (l’odieux meurtre de Laura Palmer remet en cause tout un équilibre d’apparences) pour découvrir l’immonde et l’obscène, la pureté s’y oppose à la saleté comme le film Twin Peaks, Fire Walk With Me le montre si bien.

Jean Foubert nous invite alors à explorer ces mondes sombres et souterrains, ces « darklands » dans lesquels on entre souvent par la forêt. On passe par des moments de conscience altérée, d’hallucinations dues à un état hypnagogique. L’essayiste convoque même l’ufologie et des tas d’autres domaines auxquels la série touche, afin de témoigner de sa richesse infinie. Une lecture plaisante, qui entre en écho avec les autres sorties récentes (voir par exemple les excellents propos d’Hervé Aubron sur le nouveau Blu-Ray/DVD de Twin Peaks, Fire Walk With Me quant à la dichotomie public/privé, propre/sale illustrée notamment par la scène de repas entre Leland Palmer et sa fille, et ses ongles qu’il juge « dégoûtants »), et avec suffisamment de pistes à suivre pour que les aficionados puissent continuer les réflexions avec leur propre imaginaire.

http://www.editions-harmattan.fr/

Be Sociable, Share!

Tracklisting :
Be Sociable, Share!























Tweet

Note : 69%

Site du groupe / MySpace :

http://www.editions-harmattan.fr/

Be Sociable, Share!

Laisser une réponse