Jacques Demange – Les mauvais rêves de Wes Craven

30 Nov 17 Jacques Demange – Les mauvais rêves de Wes Craven

Les éditions Marest viennent de faire paraître un passionnant petit essai (un peu moins de 100 pages) sur le regretté Wes Craven. Ce n’est pas le premier livre sur l’auteur en France, il y avait eu notamment celui de Marc Bousquet en 2002 ou Wes Craven, quelle horreur? d’Emmanuel Lefauvre en 2016, sans parler du coffret collector de La Colline a des yeux paru en fin d’année dernière. Tous ces ouvrages confirment l’importance du créateur de la série des Freddy et des Scream dans l’histoire du cinéma américain. Une des originalités de l’approche de Jacques Demange c’est de ne pas séparer les différentes périodes de la carrière de Craven ou de ne garder que les œuvres les plus fondamentales (La Dernière Maison sur la gauche, La Colline a des yeux, L’Emprise des ténèbres…) mais de considérer l’œuvre du cinéaste comme un tout d’une absolue cohérence.

La métaphore que l’auteur a choisie est celle du rêve, et il nous plonge d’emblée dans l’ambiance de la salle de cinéma, après des citations pleines de poésie de Poe, Maupassant et Craven lui même. Selon lui, la salle de cinéma est le seul lieu où l’on se met volontairement en état de rêve, un royaume des ombres où la limite entre sommeil et éveil est on ne peut plus nébuleuse. Demange souligne fort justement la concordance entre la publication de L’Interprétation du rêve de Freud et la naissance du Cinématographe à la fin du XIXe siècle. L’auteur va ainsi faire des ponts entre psychanalyse, pensée philosophique et histoire du cinéma pour approcher l’œuvre du réalisateur.

La salle de cinéma est un entre-deux, entre rêve et réalité, dedans et dehors, et ainsi un lieu privilégié pour le fantastique. Si les débuts du cinéaste sont associés à une esthétique sauvage et proche du documentaire (La Dernière Maison sur la gauche), il s’illustrera bien par la suite dans le domaine du fantastique. Demange commence par questionner le regard et l’expérience du spectateur : « Assister à un événement comme celui de voir un film, même de loin, même caché, ne peut être considéré comme un acte neutre. Regarder le transgressif, c’est donc être (déjà) coupable. » Il s’appuie notamment sur la scène de douche dans Psychose d’Hitchcock et pose la problématique du « regard-relais », du protagoniste comme spectateur, de l’observation par le truchement d’un autre personnage, de l’intrusion d’un élément perturbateur dans un univers normé ou de l’imagination participative. Il en arrive par cet angle singulier à une définition du fantastique chez Wes Craven.

L’auteur fait ensuite une analogie entre se plonger dans le film et traverser le miroir, toujours à l’aide d’exemples tirés des films du maître. Chez Craven, il y a toujours des surfaces à franchir pour atteindre le monde onirique. L’écran devient alors un lieu de passage, un seuil, une surface de cadre à creuser. Ici le visible et l’invisible ne font qu’un, et Demange décrypte une rhétorique de l’ombre et du reflet tout en offrant un parallèle fort intéressant avec Jean Cocteau et en s’appuyant sur le bagage critique psychanalytique. Il ne met pas de côté pour autant la dimension citationnelle, allusive et postmoderne du cinéma de Craven, en démontrant aussi que tous ces échos trouvent leur fondement dans le rêve. Le spectateur se fait alors somnambule dans des espaces fantasmatiques qui nous renvoient à la puissance même du médium cinématographique. Comme vous vous en doutez, les réflexions de Jacques Demange dépassent la seule œuvre de Wes Craven et portent en elles une vision singulière et poétique de l’expérience de la salle, qui nous rappelle qu’un film est fait pour être projeté dans ces lieux dédiés et non pas sur un écran d’ordinateur ou en sirotant son thé devant le téléviseur.

www.marestediteur.com

Be Sociable, Share!

Tracklisting :
Be Sociable, Share!























Tweet

Note : 72%

Site du groupe / MySpace :

www.marestediteur.com

 

Be Sociable, Share!

Laisser une réponse