Harry Crews – Descente à Valdez / Blood, Bone & Marrow

21 Août 16 Harry Crews – Descente à Valdez / Blood, Bone & Marrow

Si en France, le travail de romancier de Harry Crews est bien connu, sa période journalistique n’a hélas pas encore bénéficié de traductions. Pourtant, deux recueils existent déjà, considérés par certains comme des classiques : Blood & Grits (1979) et Florida Frenzy (1982). Avec Descente à Valdez, les éditions Allia nous proposent le tout premier essai du genre de l’auteur et autant vous dire qu’avec Harry Crews la réalité peut facilement rattraper la fiction. Mais replongeons-nous d’abord un petit peu dans le contexte. Depuis les années 1960, des écrivains américains ont totalement révolutionné l’univers du journalisme en utilisant de nouvelles formes d’écriture, un nouveau langage mêlant fiction et réalité, autobiographie et étude sociale, avec la subjectivité comme nouveau point d’ancrage et tout un tas de techniques que l’on finira par associer dans les années 1970 au courant du Nouveau Journalisme, d’après un manifeste de Tom Wolfe (The New Journalism, 1973) regroupant des articles de Truman Capote, Hunter S. Thompson, Terry Southern ou Norman Mailer entre autres. Tous ces articles étaient publiés dans des revues à gros tirages, notamment Esquire, et le public était friand de ces reportages au contenu hautement littéraire. Nous sommes donc à l’apogée du genre quand à l’été 1974 Harry Crews, écrivain à la mode, est contacté par Playbloy pour écrire un article sur l’oléoduc trans-Alaska. Depuis le succès de ses deux premiers romans, Le Chanteur de Gospel (1968) et Nu dans le jardin d’Eden (1979), l’auteur est reconnu pour son style “gothique sudiste” peuplé de freaks et de personnages grotesques. Avec Car (1972) et Le faucon va mourir (1973), il se caractérise par un univers de plus en plus fou et personnel et son talent visionnaire amène la critique à dire qu’il est le “nouveau Faulkner”, une sorte de génie issu de la pauvreté rurale dont chaque roman serait comme un tableau de Jérôme Bosch perdu au pays des rednecks.

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Drôle d’idée que de confier tant d’argent à un auteur, déjà connu pour sa consommation d’alcool et de drogues, qui n’a pour l’instant basé ses récits que dans les états de Géorgie et de Floride et qui n’a jamais fait de reportages journalistiques. Après quelques heures passées dans un bar avec l’équipe de Playboy à Chicago, Crews accepte. Mais il se retrouve vite confronté à des doutes quant à sa capacité d’aborder le sujet. Descente à Valdez, traduit par Bruno Charoy, est donc la tentative d’un novice à trouver son style dans ce médium qu’est le reportage d’investigation. S’éloignant de toutes formes d’objectivité, le texte, souvent drôle, se rapprocherait plus des romans de l’auteur, à la seule différence qu’il y joue un rôle actif.

Dès son atterrissage, Crews tombe face à un monde surréaliste. Sa première vision est celle d’un cul-de-jatte qui est hissé par deux gars sur la plateforme arrière d’un pickup. Et des personnages hauts en couleurs vont égayer son enquête en territoire hostile. Le casting pourrait être le même que dans tous ses autres textes, avec toujours la prostituée au franc parler un peu cinglée et les culturistes à qui il faut pas la faire. Mais bien plus que l’oléoduc, ce qui intéresse Crews c’est avant tout le bar de l’immense Club Valdez, et inutile de dire que la note de sa consommation d’alcool a dû faire un beau trou dans les caisses de Playbloy. Journaliste en herbe, il décide de se focaliser sur ses expériences au quotidien et de retranscrire ses conversations avec tous ces étrangers (Texans, Californiens…) venus faire leur trou à Valdez, en espérant s’en mettre plein les poches.

Reconstruite après avoir été détruite par un tremblement de terre et un ras de marée, Valdez ressemble à un parking pour caravanes, avec pour décor des machineries industrielles. Déjà, les déchets de la construction font dire à Harry Crews que les poissons risquent d’être perturbés. Et que penser d’Alyeska qui a prévu des souterrains pour la migration des caribous ! Tout cela ressemble à une entreprise grotesque et démesurée. Un campement de 3500 hommes est construit pour Fluor Alaska et des kilomètres de tuyaux attendent alors que les ouvriers boivent “pour rester aussi humides à l’intérieur qu’à l’extérieur”. Malgré la tentative de Crews de parler au maire, au conseiller municipal ou encore au chef de police, les habitants voient d’un mauvais œil sa présence et ne veulent rien donner. Ne reste qu’à retourner au Club Valdez, là où un jukebox joue des airs de Merle Haggard, Charley Pride ou Hank Williams Jr. Un couple y danse le two-step, des clients se racontent des blagues scato tout en se désaltérant avec la bière Olympia, un dealer fournit dans les chiottes, une autre fille a attaché son bébé avec une ceinture en cuir pour pouvoir se mêler au dancefloor. Bref, c’est la fête tendance glauque. Mais les choses vont se corser quand l’auteur tombe sur deux jeunes barbus, l’un est un dingue de gonflette et l’autre un tatoueur. Après une nuit de beuverie, la vie de Crews s’en trouvera totalement changée, et c’est par le biais de la pute Mikki que Crews trouvera la métaphore parfaite pour son article, dans un final sublime comme seul lui en a le secret.

Suite à ce succès d’écriture, Crews continuera pendant plusieurs années dans cette voie journalistique, s’intéressant à des sujets toujours plus fous et sensationnels, des combats de coq jusqu’aux illuminés de Dieu, aux tueurs en série, aux fêtes foraines et aux racistes du Ku Klux Klan, en passant par des articles sur des personnalités comme Charles Bronson, Madonna et Sean Penn ou sur un prisonnier Noir condamné après avoir forcé une matonne à lui faire une fellation.

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Harry Crews et Charles Bronson

En parallèle à ce petit livre, un ouvrage bien plus épais vient de voir le jour : une biographie en anglais de l’auteur. L’excellence du travail de Ted Geltner mérite que l’on s’y attarde. Moi même ayant connu l’auteur et ayant écrit un livre sur lui il y a une dizaine d’années (Harry Crews, un maître du grotesque, K-inite, 2007), je ne peux que souligner la finesse d’analyse quant à la personnalité complexe de Crews. Geltner avoue lui même sa frustration d’avoir rencontré l’écrivain trop tard, en 2010, moins de deux ans avant son décès. À ce moment-là, Crews vivait dans la solitude absolue dans sa maison en bois, ayant épuisé tous les gens de son entourage. Ne marchant que très difficilement, il passait ses journées affalé dans un fauteuil de son salon, avec pour sujets de prédilection la drogue, l’argent et le sexe. En lisant la relation de Geltner avec Crews, impossible pour moi de ne pas faire le lien avec la personne qu’il était cinq ans auparavant, époque où j’étais allé le voir à Gainesville, en Floride. Usé par la vie et bloqué par son incapacité à se déplacer, tous les visiteurs étaient les bienvenus pour lui donner un coup de main, lui porter le courrier, le conduire jusqu’à la banque, lui servir un café ou lui laver ses habits sales. En échange, Crews pouvait raviver l’enseignant fascinant qu’il était, avec son regard électrique et inquiétant, et raconter des anecdotes hilarantes et salaces, ressusciter l’esprit des poètes maudits, philosopher sur l’art de l’écriture et même se transformer en chanteur de blues pour des moments vibrants et magiques.

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Sachant que les jours de Crews étaient comptés au moment où il se lance dans ce projet, Geltner décide de ne pas perdre de temps et de revenir sur toutes les périodes de la vie de l’auteur, pas seulement ses premières années, qui ont été relatées dans le classique Des mules et des hommes : une enfance, un lieu (1978), mais aussi les années ultérieures, dont les années 70 et leurs abus en tous genre s– et qui restent d’ailleurs la décennie où il fut le plus productif.

Bien sûr, parler de Crews sans évoquer Bacon County en Géorgie serait impossible, tant ce lieu a hanté toute son œuvre. Pourtant, cette région, comme le souligne Geltner, réputée pour sa ferveur religieuse, la violence et la marijuana, ne le lui rend pas. Les livres de Crews sont bien trop problématiques, souvent jugés obscènes, et les habitants osent à peine prononcer son nom pour les rares qui savent de qui il s’agit. Ces douze premières années de la vie de Crews, de 1935 à 1947, seront marquées par la maladie, la mort du père remplacé six mois après par son frère (ce qui amènera Crews à se questionner toute sa vie sur la véritable identité de son géniteur) et l’extrême pauvreté. Dans cette région où l’électricité n’arrivera qu’en 1947, la seule littérature accessible pour le jeune Crews était la Bible et le catalogue de ventes par correspondance Sears, Roebuck. La vie moderne était bien loin, et cela permettra à Crews de garder un œil critique sur la technologie et la modernité.

Face à la violence du beau-père alcoolique et inquiétant, dont la joue porte la marque de dents et qui n’hésite pas à tirer des coups de feu dans la maison, la mère de Crews, Myrtice, prend le bus pour Jacksonville avec le jeune Harry et son frère Hoyett pour mettre fin à cette relation destructrice. À partir de ce moment là, la vie de Crews se fera essentiellement en Floride, avec des retours réguliers à Bacon County pour rendre visite à l’oncle Alton et à ses sept enfants.

À 14 ans, Crews se lance dans sa première tentative d’écriture, mais les années seront longues et difficiles avant que son premier livre paraisse. Il doit d’abord voir le monde et s’engage dans les Marines. Durant ces trois années, il alternera un entraînement sévère avec la lecture de tous les livres qu’il trouve à la bibliothèque. Il se lancera par la suite dans une vie sur les routes en mode vagabond. C’est là qu’il se fera battre par un Indien Blackfoot unijambiste. Californie, Mexique, Colorado, il apprendra à mieux connaître son pays, et travaillera notamment pour un carnaval itinérant, moment décisif d’où naîtra sa passion pour les freaks. Il s’investira aussi dans les compétitions de boxe avant de reprendre ses études à la fac et faire une rencontre décisive : Andrew Lytle, écrivain et mentor, qui avait déjà eu parmi ses élèves Flannery O’Connor. Il se livre alors à des improvisations poétiques dans un bar près du campus, se met à lire avidement tout Shakespeare, tout Freud, tout Flannery O’Connor et s’évertue à comprendre comment un livre fonctionne en déconstruisant et en retapant entièrement La fin d’une liaison de Graham Greene.

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Harry Crews au sortir des Marines

Coureur de jupons, il se trouvera face à un dilemme en 1960 quand deux de ses petites amies tombent enceintes en même temps. Il se marie à Sally mais c’est un échec. Sa seule obsession est l’écriture et la fidélité ne semble pas faire partie de ses gènes. De plus, la tragédie va s’abattre sur la famille quand leur enfant Patrick Scott se noie accidentellement dans la piscine d’un voisin. À partir de ce moment là, Crews change, il devient un personnage plus sombre et tourmenté, une ombre de lui même. Cet événement marquera de nombreux de ses livres ultérieurs, notamment Le faucon va mourir.

À force d’acharnement, la carrière de Crews va être lancée, les publications s’enchaînent au rythme d’un roman par an à partir de 1968. Il gravit les échelons universitaires et devient à son tour enseignant en création littéraire. Ses méthodes en font un des favoris des élèves et ses classes sont toujours pleines. Un jour, une étudiante lui soumet une histoire avec une scène de fellation. Il lui demande alors si elle a déjà taillé une pipe. Elle répond non, ce à quoi il s’exclame : “N’écrivez jamais sur quelque chose que vous n’avez jamais fait ou vu”. Malgré une presse enthousiaste et un succès grandissant, la vie personnelle de Crews est bien plus chaotique. Il passe son temps à boire du whisky au Lillian’s et à se donner en spectacle, tout en tombant dans la coke et les amphétamines. Hollywood le courtise mais tous les projets tombent à l’eau, dont une adaptation du Chanteur de Gospel avec Tom Jones dans le rôle principal (Elvis avait été évincé). Cela dit, il apprend une façon facile de gagner de l’argent en écrivant des scénarios. Il se lance dans tout un tas de passions passagères qui lui serviront pour ses livres, comme l’entrainement des faucons ou des sports comme le karaté, le culturisme ou le jogging. Il commence un peu à perdre pied et à faire un peu n’importe quoi. Il peut ne pas se présenter en cours pendant un semestre ou alors apparaître en costume de gorille et balancer des peaux de bananes sur les élèves. Avec son mode de vie dissolu, il attire aussi les cinglés, le plus marquant est sans nul doute Gerard J. Schaefer, un étudiant qui se révélera être un tueur en série particulièrement pervers et sadique.

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Le journalisme marquera une nouvelle étape dans sa vie, l’amenant à reprendre la route, voyager, chaque article en révélant un peu plus sur l’auteur à l’œuvre déjà conséquente. De son expérience à un rattlesnake roundup à Claxton, il tirera par exemple un de ses romans les plus fameux, La foire aux serpents (1976), qui sera également un choc, le livre étant interdit en Afrique du Sud pour obscénité. Après cette période très intense, Crews obtiendra une reconnaissance mondiale dès la fin des années 80. Madonna citera Le roi du Ko (1988) comme son roman préféré alors qu’elle accepte de jouer le rôle principal de l’adaptation cinématographique de Body (1990). Robert Altman s’engage pour réaliser Car. Michael Cimino emploie Crews comme scénariste. Mais rien de cela n’aboutit. En revanche, une nouvelle génération d’auteurs se revendique de Crews : Larry Brown, Tim McLaurin, Barry Hannah. Il semble avoir initié une tradition littéraire à lui seul. Même des musiciens comme Sonic Youth et Lydia Lunch lui rendront hommage.

Alors que les romans des années 90 se vendent très bien (Body, Scar Lover, Des savons pour la vie, Celebration), Crews finit par se reclure chez lui dans les années 2000, se focalisant sur la suite de son autobiographie, Assault of Memory. Un livre colossal mais qu’il ne souhaitait pas voir publié tant que toutes les personnes dedans ne seraient pas décédées, notamment son frère Hoyett, un pasteur, avec qui les relations étaient plutôt très tendues. La biographie de Ted Geltner explore toutes ces facettes de la vie de Crews, jusqu’à cette fin dans la solitude et la douleur, arrivant au final à offrir un portrait du personnage très fidèle à la réalité que moi même j’ai pu connaître. Un très bon livre à conseiller à tous les anglophones.

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