Guy Astic – Images et mots de l’horreur

24 Avr 17 Guy Astic – Images et mots de l’horreur

Fondateur des éditions Rouge Profond, Guy Astic explore depuis vingt ans tous les pans du cinéma et de la littérature horrifique. Outre des ouvrages sur David Lynch ou Stephen King, on lui doit de nombreux articles et interventions dans des séminaires. Avec ces deux ouvrages publiés en même temps, il a choisi de se replonger dans ses archives écrites entre 1997 et 2011, de les retravailler et de les mêler à quelques textes inédits. En ressortent des obsessions pour une esthétique de la douleur, de la mort et des seuils qu’il a décidé d’ordonner autour de deux grands thèmes : le corps pour le premier volume, les lieux pour le second. Respectivement, Clive Barker et Stephen King servent de guides à ce diptyque qui pourrait s’apparenter à une « épouvanthologie » ou un « horror show ». Entre les deux ouvrages, de nombreux liens se tissent, des allers-retours, où derrière les aspects variés de l’horreur abordés ici, on décèle une permanence : une confrontation entre la modernité et les mythes ancestraux. L’auteur questionne lui même notre attirance pour la peur, les bas instincts, les monstres et le morbide, et va chercher d’où provient cette fascination en prenant pour exemple non seulement des films ou de la littérature (principalement des nouvelles), mais aussi la peinture, la photographie et les séries télévisées.

Pour Outrance et Ravissement, on commence donc le périple en compagnie de Clive Barker, grand maître des tortures faites au corps et d’un art cruel qui explore, comme nous le disions plus haut, les mondes parallèles quelque part entre archaïsme et modernité. L’horreur chez lui est organique, sanglante, abjecte. Elle gicle au visage et se sexualise. En se basant notamment sur les écrits de Georges Bataille, Guy Astic analyse ces territoires où physiologie et topographie se conjuguent, notamment dans Cabale (1988), Sacrements (1996), Coldheart Canyons (2001). Cela fait plaisir car, au bout du compte, les textes qui explorent l’œuvre de l’auteur de Liverpool sont rares. Sa carrière au cinéma est également abordée. De Salomé (1973) à Lord of Illusions (1995) en passant par Hellraiser (1987) et Cabal (1990), l’homme y est toujours malmené dans sa chair et dans son âme. La thématique de la nouvelle chair mène bien évidemment aux films de David Cronenberg, en particulier La Mouche (1986). Avec Candyman (1992), adapté de Barker, les légendes urbaines en appellent à un traumatisme ancestral. Guy Astic part ensuite dans d’autres directions. Un premier article traite de la progéniture monstrueuse et l’enfance perverse dans le cinéma d’horreur, en faisant un lien avec l’imaginaire du cirque et de la foire. C’est ensuite le motif de la tuerie et de la mort dans la série Buffy contre les vampires qui intéresse l’auteur avant de nous plonger dans les pages les plus passionnantes de cette collection de petits essais : un chapitre consacré aux morgues, ce lieu de transfert entre deux mondes, là où imaginaire médical et horrifique s’entremêlent. Il y aborde notamment le film Aftermath où la limite entre l’humain et le non humain, l’animé et l’inanimé devient floue, notamment quand les instruments semblent faire revivre les corps qui bougent alors que les praticiens se cachent derrière des masques qui les font paraître déshumanisés. Les frontières « nébuleuses et floues » comme dirait Edgar A. Poe entre le mort et le vivant sont étudiées aussi dans la nouvelle La mort d’Olivier Bécaille d’Émile Zola. Guy Astic s’attarde ensuite sur le tableau Andromède par Pierre Peyrolle puis finit par analyser l’humour noir dans les nouvelles de Robert Bloch, Dennis Etchison, William Fryer Harvey et Stephen King.

Le second volet, Territoires de l’effroi, continue à s’attarder sur l’expérience de l’altérité, les pulsions, la hantise  et la terreur, mais sous l’angle des « zones frontières et bouts du monde ». Pour cela, le livre ne se contente pas d’être illustré de photos de films, mais aussi d’images que Sébastien Clerget et Dorothée Provost ont ramenées de États-Unis, notamment dans le Massachusetts, le Maine, à Providence ou Portsmouth en s’inspirant des lieux des récits de Stephen King. Car c’est un gros chapitre sur le King qui est au cœur de ce livre. Les résurgences gothiques, maisons hantées, lieux de régression et trous perdus sont analysés, avec un parallèle entre les êtres et les espaces qu’ils habitent, notamment autour des personnages féminins (Misery, Dolores Claiborne, Rose Madder, Jessie). Les photographies elles mêmes éveillent cet imaginaire des spectres avec tous ces lieux entièrement déserts si ce n’est pour la présence de quelques voitures. Le livre va, cela dit, bien au-delà du seul paysage américain. On commence d’ailleurs en Irlande et en Angleterre avec un chapitre sur la nouvelle L’enterrement des rats (1896) de Bram Stoker, puis un autre sur Richard Matheson et la Hammer, et enfin sur le métro londonien au cinéma. On part ensuite au pays du soleil levant pour survoler la J-Horror, avant de s’installer Outre-Atlantique pour cette passionnante analyse de l’œuvre du King, suivie d’articles sur le roman gothique expérimental La Maison des feuilles (2000) de Mark Z. Danielewski, sur la Californie de Mulholland Drive (2001) de David Lynch, puis sur l’Amérique « intraterrestre » de la série X-Files. Suite à l’étude de trois nouvelles de Dan Simmons, où le rapport au primitif est encore une fois souligné, un autre chapitre passionnant nous attend avec celui consacré aux représentations infernales. On quitte alors définitivement les espaces réels pour toucher aux espaces imaginaires. Ces passerelles fantasmatiques sont ensuite développées à travers l’ouvrage Le Grand Dieu Pan (1894) d’Arthur Machen puis la peinture L’île des morts (1883) d’Arnold Böcklin. Guy Astic crée ainsi plein de ponts entre l’imaginaire fantastique post-romantique du XIXe siècle et le cinéma d’horreur contemporain.

Au final, ces deux recueils se révèlent très stimulants malgré le format un peu puzzle ou patchwork de l’ensemble. Ils sont plus à appréhender comme des bases de réflexion sur lesquelles on pourra poser nos propres références culturelles. Il nous en disent surtout long sur les passions d’un auteur curieux, érudit, toujours en quête de comprendre la fascination derrière la répulsion, l’attraction derrière l’abjection. Ils finissent aussi par prouver qu’au delà de cet amas de chairs mortes et de cauchemars épouvantables se cachent souvent de grand artistes et de grands visionnaires.

Guy Astic – Outrance et ravissement. Images et mots de l’horreur 1 –

Territoires de l’effroi. Images et mots de l’horreur 2 (Rouge Profond)

http://www.rougeprofond.com/

Be Sociable, Share!

Tracklisting :
Be Sociable, Share!























Tweet

Note : 75%

Site du groupe / MySpace :

http://www.rougeprofond.com/

Be Sociable, Share!

Laisser une réponse