Gregg Araki – Mysterious Skin (nouvelle édition DVD)

05 Nov 17 Gregg Araki – Mysterious Skin (nouvelle édition DVD)

La réédition en DVD chez Potemkine de Mysterious Skin est l’occasion rêvée pour se replonger dans ce qui est sans aucun doute le meilleur long métrage de Gregg Araki. À l’époque où le film est sorti sur les écrans, en 2004, le nom de Gregg Araki avait été un peu oublié, relégué à un cinéma de la transgression et du malaise adolescent si présent dans les années 90 (Larry Clark, Todd Solondz, Gus Van Sant…) et teinté de culture indie pop. Avec son huitième film, adaptation du roman de Scott Heim du même titre paru en 1995, il allait changer complètement la donne. En effet, c’est ici l’œuvre d’un réalisateur en pleine possession de son art, ne niant pas son passé mais s’ouvrant à un plus large public de par la puissance visuelle, dramatique et émotionnelle qui s’en dégage. Car Mysterious Skin est un film poignant à la fois sur l’adolescence, le trauma, le désir et l’amitié. Jamais on aura parlé de la pédophilie avec autant d’élégance et de tendresse pour les victimes et leur entourage.

La force du récit est d’abord de montrer deux parcours différents, deux façons très distinctes de vivre l’après quand on a été abusé très jeune. Neil McCormick (Joseph Gordon-Levitt) se lance dans une homosexualité affirmée et effrénée quitte à faire sortir le fusil aux rednecks de Hutchinson, Kansas. Dès quinze ans, il se prostitue et refuse l’attachement. Brian Lackey (Brady Corbet), de son côté, est presque asexué. Il pense s’être fait enlever par des extraterrestres, note ses rêves dans un cahier et tente désespérément de comprendre ce qui s’est passé pendant ces cinq heures qui ont profondément marqué ce qu’il est devenu. Le film se fait donc en-quête, Brian cherchant à travers le jeune garçon qui lui apparaît la nuit de revenir à l’origine du trauma. Et si la révélation finale est particulièrement crue et brutale – tout comme le viol de Neil alors qu’il tente d’échapper au bled en allant à New York City -, l’ambiance générale baigne dans la couleur bleue et un onirisme halluciné, porté par les voix off, les gros plans de visages qui semblent détachés de ce qui leur arrive et une musique shoegaze/dream pop qui comprend quelques uns des plus grands noms en matière de guitares aériennes et veloutées – la BO est signée Harold Budd et Robin Guthrie et fait la part belle aux chansons de Slowdive, Cocteau Twins, Sigur Rós ou Ride. Certaines images relèvent d’ailleurs tout simplement du fantastique comme la main de l’extraterrestre caressant le visage de Brian, la soucoupe volante au dessus du jardin, le bétail mutilé et vidé de son sang par on ne sait quelle entité, sans parler du générique du début, abstraction de formes sur fond blanc avant qu’on ne s’aperçoive qu’il s’agit de céréales tombant sur le visage de Neil alors que la reprise du « Golden Hair » de Syd Barrett par Slowdive et son chant révérbéré, perdu dans les limbes, ajoute à l’irréalité.

Mysterious Skin joue donc sur deux registres, celui du film-trip et celui beaucoup plus terre-à-terre d’adolescents qui s’ennuient dans une petite ville et qui passent le temps en regardant des films d’horreur et, comme dans le roman, en écoutant des groupes aux noms aussi évocateurs que Suicide ou Throbbing Gristle. Outre les performances d’acteurs impeccables de Brady Corbet et Joseph Gordon-Levitt, on est aussi touché par la sensibilité de leurs mères qui essaient de les élever comme elles peuvent en leur donnant tout l’amour possible et de leurs amis, Eric (Jeffrey Licon) et Wendy (Michelle Trachtenberg). Les scènes de complicité entre Wendy et Neil ou entre Brian et Eric visent juste. On pourrait citer la séquence dans le drive-in où Neil et Wendy regardent l’écran blanc et fantasment d’y voir le film de leur vie alors que la voix de Dieu résonne dans le haut-parleur.

Pour un film tourné en trois semaines avec un tout petit budget, Araki impressionne et atteste d’une belle compréhension de l’écriture de Scott Heim, mi poétique mi naturaliste. La réalité peut toucher au mythe, et comme Brian le sait avec sa myopie, personne ne voit le monde de la même manière et chaque expérience n’est que question d’interprétation. Le réalisateur ne tombe jamais non plus dans la dénonciation facile. L’entraîneur sportif lui même ne ressemble pas à un monstre mais plutôt aux hommes séduisants et moustachus qu’on trouve dans Playgirl. Il ne fait jamais preuve de véritable agressivité envers les enfants. On s’étonne presque de voir tant de bienveillance dans un film d’Araki, notamment entre les jeunes et leurs familles. Des personnes qui se respectent, qui s’acceptent et qui s’aiment sans se juger. Au-delà de cette étude de personnages, Araki et Heim prouvent que, même si nous sommes définis par nos expériences de l’enfance, rien n’est une fatalité, et Mysterious Skin réconcilie surtout avec la vie. À la fin, les garçons ne sont plus seuls, ils sont ensemble, et cela change tout. Le monde a beau être cruel, le lyrisme demeure et l’amitié pourrait bien être l’ultime geste romantique.

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