Friedrich Wilhelm Murnau – Faust, une légende allemande (édition Blu-Ray)

03 Avr 18 Friedrich Wilhelm Murnau – Faust, une légende allemande (édition Blu-Ray)

Avec cette édition Blu-Ray de Faust, une légende allemande, Potemkine continue, tout comme avec Le Cabinet du Dr Caligari,  à revisiter la modernité de l’expressionnisme allemand, en proposant non seulement des versions restaurées de toute beauté mais aussi en y apportant des interprétations musicales électroniques recherchées qui mettent en avant la dimension avant-gardiste et hallucinée d’œuvres toujours aussi pertinentes aujourd’hui, même si presque un siècle nous en sépare. Dernière œuvre réalisée en Allemagne par F. W. Murnau (1888-1931), considéré à juste titre comme un des plus grands cinéastes de son époque (Nosferatu le vampire, Le Dernier des hommes…), Faust a bénéficié d’un budget colossal – le but de l’UFA était notamment de séduire Hollywood – et a apporté de nombreuses nouveautés techniques et trouvailles visuelles qui seront reprises plus tard (notamment par Fritz Lang pour Metropolis qui sortira en salles un an plus tard). Le projet n’est pas qu’ambitieux en termes de décors, d’effets spéciaux, de costumes, de maquettes et de portée dramatique, mais s’attaque à un des plus grands monuments littéraires de l’Histoire allemande que Johann Wolfgang von Goethe passera sa vie à écrire. Plus encore, Murnau se dit que pour adapter la légende populaire qu’est Faust, il doit s’en référer à toutes les œuvres, peintures, illustrations, adaptations musicales qui en ont découlé. Du premier livre anonyme qui influencera la tragédie élisabéthaine de Christopher Marlowe, Doctor Faustus (c. 1592), jusqu’aux tableaux de Friedrich, Rembrandt ou de Franz von Stuck, Murnau couvre toute une histoire de l’art, avec une prédilection pour le romantisme et le symbolisme (Gustave Doré, Max Klinger,  Franz Stassen, etc.). En effet, l’expressionnisme a souvent pioché dans le romantisme noir du XIXe siècle et dans les grands mythes fantastiques. Expression des tourments de l’âme et d’états émotionnels intenses, le cinéma expressionniste s’attache à retranscrire ces sentiments en les projetant sur le monde extérieur, et en s’éloignant de toute forme de réalisme. Architectures obliques, perspectives étranges, jeu d’acteurs excessif, triomphe de l’imagination, les films attachés au genre décortiquent l’inconscient collectif et se révèlent parfois extrêmement prémonitoires, à l’instar du Cabinet du Dr Caligari, quant aux maux qui allaient marquer tragiquement le siècle.

Murnau revenait avec Faust au cinéma d’épouvante quatre ans après son Nosferatu le vampire et certaines des séquences d’introduction génèrent des images qui restent cauchemardesques aujourd’hui encore, d’autant plus quand elles sont appuyées par une mise en musique lugubre et menaçante comme celle de Thomas Köner, que l’éditeur a choisi de mettre en avant dans le menu. Création pour l’Auditorium du Louvre, sa bande originale s’affirme comme la plus satisfaisante, bien que celle de Jacco Gardner dans un style plus planant électronique s’en sorte plutôt bien et que celle de Javier Pérez de Azpeitia se contente de reprendre la partition au piano composée par Paul Hensel en 1927. Artiste multimédia bien connu des amateurs de musiques expérimentales et ambient, Köner s’est fait notamment remarquer par ses collaborations avec Asmus Tietchens ou Nine Inch Nails. Il a en parallèle adapté musicalement un grand nombre de films muets, et ce Faust proposé ici dans une version enrichie est une de ses grandes réussites dans le domaine. À base de drones angoissants et de textures obtenues avec des field recordings, la musique s’apparente à un souffle sombre, comme émergeant de la bouche même du Diable, qui monte progressivement jusqu’à atteindre une tension incroyable – une bourrasque – dans les derniers moments du film, évoquant autant le son de la neige implacable que celui des flammes qui brûlent les amants. Une expérience sensorielle, irréelle, qui non seulement colle au caractère allégorique et non rationnel du film, mais qui en plus rehausse certaines séquences un peu plus faibles (en particulier les scènes de séduction entre Faust redevenu jeune et Gretchen ou entre la tante Marthe et Mephistophélès). Même les moments légers sont en effet enrobés par ces nappages ténébreux et prouvent que tous ces personnages vont être condamnés. Car, malgré sa rédemption finale, Faust est un film d’un pessimisme des plus sinistre.

Après des séquences d’ouverture époustouflantes qui mènent au fameux pacte de sang entre le vieux Faust (Gösta Ekman), désireux de connaissance et de sauver les pauvres mortels de la peste, et Mephistophélès (Emil Jannings), le bien intentionné Faust va devenir le martyre même de la population qu’il veut sauver. Désespéré par la cruauté du monde, il cède aux plaisirs que le Diable lui propose : la jeunesse, la luxure (avec l’apparition d’une femme dénudée qui avait dû créer de vives réactions en son temps) sans savoir qu’il va découvrir l’amour et que cela va l’amener à des tourments plus terribles encore. La pécheresse Gretchen (Camilla Horn) devient à son tour la victime d’une population intolérante, brutale, lui faisant connaître le pilori puis le bûcher. Le recours à une imagerie religieuse (Faust en figure christique, Gretchen en Marie) semble souligner l’injustice et l’insensibilité de ces dogmes spirituels basés sur un manichéisme absurde et intransigeant. Tous ces dilemmes entre le bien et le mal sont rendus par un travail splendide sur les ombres et les lumières. Murnau laisse libre cours à son imagination pour souligner les doutes et les peurs qui agitent l’Allemagne d’alors. Ces villageois justiciers et intolérants en quête de bouc-émissaires apparaissent comme une masse manipulée par des forces obscures, ce qui résonne de façon presque prophétique dans cette période d’entre deux guerres.

En élargissant les possibilités de la profondeur de champ, en s’éloignant de la vraisemblance pour chercher une vérité plus profonde, en stylisant le monde, Murnau n’a pas juste proposé un spectacle basé sur des grands thèmes populaires mais aussi une œuvre d’art exigeante, qui manifeste de son goût poussé pour le perfectionnisme, faisant parfois rejouer les scènes aux acteurs jusqu’à épuisement total. Il est d’ailleurs passionnant de voir le documentaire Le langage des ombres proposé en supplément car, en plus des photos de tournage, croquis, maquettes, y sont exposées les différences entre les nombreuses versions du film (la française bâclée, l’américaine très chiadée…) mais aussi les références iconographiques et les secrets de certains trucages. De son côté, l’historienne Élisabeth Brisson, dans un entretien inédit fourni dans cette édition, apporte des éclairages précieux quant à l’évolution de la figure de l’homme faustien aussi bien dans la culture populaire que dans les réseaux plus cultivés. De par sa richesse picturale, le Faust de Murnau nous donne parfois cette impression de déjà vu, comme si on avait déjà apprécié tel ou tel plan ailleurs. C’est là aussi la force du film : en appeler à une banque d’images profondément ancrée dans notre subconscient (comme les grimaces d’Emil Jannings avec sa langue de serpent qui nous renvoient au Häxan de Benjamin Christensen).

Avec cette brillante allégorie de la complexité de l’homme et des dilemmes qui l’assaillent, ce désir de dépasser l’imperfection, les faiblesses et la mortalité qui constituent chaque être humain, Murnau avait déjà en tête sa venue aux États-Unis, qui résultera dès l’année suivante dans la réalisation d’un autre chef-d’œuvre, L’Aurore. Même si les réactions furent très contrastées à la sortie du film – tout le monde ne peut pas s’attaquer à Goethe ! -, Faust est devenu un classique de par ses idées visuelles brillantes (les ailes de l’ange noir Méphistophélès recouvrant le village de leurs ombres, l’apparition des quatre cavaliers de l’Apocalypse, le voyage sur la cape du Diable, le vieux Faust attendant à un croisement à la lumière de la pleine lune, Gretchen épuisée dans la neige posant son enfant dans un berceau imaginaire, etc.). La preuve qu’innovations techniques et émotion peuvent fonctionner ensemble, d’où la pertinence d’avoir intégré des accompagnements sonores qui en font appel aux techniques électroniques contemporaines, comme les drones vibrants, maléfiques et tétanisants de Thomas Köner. Faust se révèle alors aussi inspirant qu’il avait pu l’être à l’époque, et Potemkine s’amuse encore une fois à brouiller les repères temporels et à suspendre la réalité avec cette édition soignée et riche en contenus.

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