Evoked Response + Flesh:On:Steel – Dystopia

24 Juin 18 Evoked Response + Flesh:On:Steel – Dystopia

Dystopia est un split single ou, si l’on veut, un album duel. Alors que Thomas More en 1516 et après lui Rabelais, Fénelon ou encore Marivaux imaginaient des mondes idéaux à travers leurs utopies (οὐ-τόπος « en aucun lieu », mot forgé à partir du grec ancien), nos XX° et XXI° siècle ont érigé les dystopies en porte-étendards des revendications sociétales.

Comme s’il n’y avait plus de place pour un imaginaire positif. Le miroir de ces non-lieux est de plus en plus proche de notre monde ; pas besoin d’aller avoir au siècle prochain ou sur une autre planète : un simple saut de dix ans en avant vaut pour futur.

Le visuel de la pochette évoque au premier abord une forme abstraite, faite de courbes et de niveaux de gris. C’est le sommet gauche d’un crâne, cavité oculaire creuse, absence d’oreilles, cavité nasale découpée, bouche hors-cadre. Une alternative morbide aux trois singes censés exprimer la sagesse : on ne voit rien, on n’entend rien, on ne dit rien. Là où le symbole asiatique condamnait le Mal (ne pas le voir, ne pas l’entendre, ne pas le dire), on a désormais une posture face au Réel pour le moins inquiétante.

Là-dessus, Evoked Response (Albérick et Eric Boivin) et Flesh:On:Steel (dont c’est le retour après douze ans d’absence en support physique ! Et une sortie digitale l’an passé) sont bien d’accord et se retrouvent pour créer ensemble deux titres.

Le premier interroge une question d’aujourd’hui avec les in-faux, les docu-menteurs, les thèses complotistes ou tout bonnement les vérités qui dérangent. Sous ce terme d’« Alternative Facts » se cache une somme de questions problématiques. Qui informe ? Qui vérifie ? Qui contrôle ? Question subsidiaire : une fois l’information répandue, qu’en fait-on ?

Le second place sa vision de l’avenir au lendemain. Le futur, c’est déjà demain semble nous dire « Is this Tomorrow ? ». Les nouvelles technologies et les réseaux ont une telle emprise que notre système de pensées et nos valeurs en sont modifiées sur l’instant. La rapidité d’évolution des décisions, tout autant en géopolitique qu’à titre individuel, modèle une société de l’Instant dans laquelle, oui, le futur arrive bien vite.

Le disque (format cassette ou digital) est duel, dans sa forme-même. Deux titres et une même durée (ne chipotons pas pour une seconde!) de dix minutes.

« Alternative facts » diffuse des craquements comme du bois incendié, de vagues bruits de moteurs, des grincements, des nappes symphoniques, le déplacement cadencé d’objets métalliques et quelques voix en échos répétés. On est dans le lieu où se font et se défont les choses, loin de la beauté donnée à entendre ; dans l’arrière-cuisine, dans l’ombre. Etrangement, ce n’est pas inquiétant. Il se dégage un charme de ces triturations, une torpeur hypnotique. On fouille dans les sons, on tente de relier les bribes de mots entendus, de faire sens. Une démarche qui mènera tout autant à une autre vision du Réel, à de la déformation ou bien à une information plus complète, retrouvant les sources… « Tomorrow in the papers, tonight on TV, make sure everyone can see » chantaient Neon Judgement en 1985, sur un thème proche, celui du pouvoir médiatique. Actuellement une partie des programmes de français en 4° a pour titre et objectifs « Agir sur le monde : informer, s’informer, déformer. Comprendre l’importance de la vérification et du recoupement des sources, la différence entre fait brut et information, les effets de la rédaction et du montage. On peut également exploiter des textes et documents produits à des fins de propagande ou témoignant de la manipulation de l’information. ». Un projet au cœur du clip qui accompagne ce titre (voir en fin de chronique).

« Is this tomorrow ? », placé en deuxième position – mais avec une cassette, rapidement il n’y aura plus de titre 1 ou de titre 2, sans hiérarchie, donc – présente des ondes radio perdues dans les parasites. Là aussi, elles sont répétées. Les nappes sont plus fortes, forment une densité problématique. Comme chez Ichtyor Tides, ou bien la vague ANW (Ambiant Noise Wall), on a le sentiment d’une captation fantôme : cela s’est passé ailleurs, et surtout avant. Cette question fermée, au présent, is this tomorrow ?, prend alors un sens métaphysique, angoissant : nos lendemains ne seront qu’un passé recomposé aléatoirement. La proposition, choquante, pousse à la réflexion. Si l’on veut plus que ces harmonies du néant (très beau passage aux six minutes), il faudra maintenir de l’humain.

Avec ces deux faces d’un présent conduisant au pire, le split Dystopia offre un espace aux rêves les plus lucides.

Une vidéo accompagne « Alternative Facts », créée par Dominic F. Marceau (de F Squared Media). Images vieillies, pellicule brûlée, montage rapide, c’est tout un monde sépia d’employés, de soldats, de journaux et d’entreprises, de gares, de tirs de DCA (Défense Contre Avions) qui s’anime et s’autodétruit simultanément sous nos yeux.

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Tracklisting :
01. Alternative Facts

02. Is this Tomorrow ?

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