Dead Can Dance – Dionysus

31 Oct 18 Dead Can Dance – Dionysus

Ils sont toujours très attendus et scrutés, les albums de Dead Can Dance, Lisa Gerrard et Brendan Perry. Leur retour commun en 2012 avec le plutôt bon Anastasis augurait une continuité de qualité à une carrière qu’il aurait été dommage de finir sur le très peu concluant Spiritchaser de 1996.

Cette fois, le duo annonce qu’il délivre un oratorio.

Selon Sébastien de Brossard dans son Dictionnaire de musique (1703), « C’est une espèce d’opéra spirituel, ou un tissu de dialogues, de récits, de duos, de trios, de ritournelles, de grands chœurs, etc., dont le sujet est pris ou de l’Écriture ou de l’histoire de quelque saint ou sainte. Ou bien c’est une allégorie sur quelqu’un des mystères de la religion ou quelque point de morale, etc. La musique en doit être enrichie de tout ce que l’art a de plus fin et de plus recherché. Les paroles sont presque toujours latines et tirées pour l’ordinaire de l’Écriture sainte. Il y en a beaucoup dont les paroles sont en italien et l’on pourrait en faire en français. »

En étudiant l’œuvre d’Emilio de Cavalieri, d’autres éléments surgissent : « Il n’a pas d’ouverture, mais on peut exécuter un morceau de musique, de préférence un « madrigal religieux » avant le lever du rideau. Un prologue dialogué, mais sans musique, annonce la pièce : celle-ci est composée de trois actes, aux personnages purement abstraits; des solos, duos, trios et quatuors, sont entremêlés de chœurs. Le dernier acte se termine par un cantique auquel la foule prend part en même temps que le chœur – héritage des mystères -. Mais un ballet et un nouveau chœur dansé terminent la représentation. » (source)

On ne fera pas l’affront de se demander si l’utilisation du terme est véritablement dédiée aux spécialistes que nous (ne) sommes (pas) ou si c’est un subterfuge pour se donner un vernis culturel dont le duo n’a pas besoin. Ou encore s’il s’agit là d’un artifice de maison de disques… On laissera les amateurs et les profanes juger de la pertinence ou non de la mise en avant de ce terme.

Les sonorités doucement ethniques du premier acte rejoignent les travaux parus dans Into the Labyrinth (1993). Des nappes de synthé dans les graves donnent cependant une tenue plus gothique au propos, avant que la mélodie principale ne dévoile la dominante agreste recherchée. La voix de Lisa, démultipliée, mixée en second plan, pour des refrains évidents, est belle, mais sans cet éclat incroyable qu’on attend chez elle. Tout au long du disque, les titres, sans véritablement s’enchaîner, glissent de l’un à l’autre. « Liberator of Minds » est la face plus Brendan Perry des travaux, avec cette aspiration à un monde antique et méditerranéen revisité. Les sons des percussions sont profonds et secs à la fois : on sent les peaux et boiseries qui vibrent. La minutie de positionnement des micros donne corps à une musique immersive. C’est toutefois Lisa qui accompagne de sa voix cette seconde partition adroite et travaillée en de multiples mélodies. Là encore, elle reste en retrait, attend pour surgir. Le son est boisé, les instruments multiples, une flûte de Pan ou son équivalent s’amuse avec les cordes et la voix de Lisa en une sorte de répons coquin. Le discours du groupe sur le dieu Dionysos est construit et en dit plus que la musique elle-même. Comme s’il fallait désormais l’artifice des mots pour magnifier la musique. On rappelle que les premiers albums du groupe étaient avares en textes et indications, que les rares clips et la promotion d’alors ne s’embarrassaient pas d’ajouts.

Aujourd’hui, Dead Can Dance sent le besoin de dire plus, d’expliquer, d’ajouter une valeur intellectuelle. Signe des temps ou bien peur de ne pas être totalement compris ? C’est un tournant, une fois de plus.

Le titre trois est celui qu’on guette. Les Bacchanales, les fêtes dionysiaques, Pan, Bacchus et son père Silène – philosophe ivre à la grande sagesse – les satyres, les ménades : tous sont un appel délicat à la bestialité, à l’acceptation des plaisirs du corps et des boissons, tout autant qu’un enivrement des sens par la poésie et les arts. Une subversion et un chaos acceptés et assimilés. Codifiés. La décadence de ce titre « Dance of the Bacchantes » reste malheureusement trop cadrée et pas grand chose ne dépasse. On est loin de la beauté stupéfiante d’un « Summoning of the Muse ».

Le deuxième acte voit apparaître la voix de Brendan. Un bourdon en intro, des fifres ou assimilés – c’est sans doute le fujara (flûte de berger slovaque) annoncé dans la feuille de presse –, un rythme lent, des sonorités plus lointaines, un chœur qui hulule, une montée élégiaque. Enfin quelque chose d’autre se passe, dans la façon dont Brendan et Lisa se confrontent, se font face et s’épaulent. Les notes écrites du groupe font le lien avec l’enfance de Dionysos, élevé par le centaure Chiron. Les clarines des chèvres et le bruit des mouches accentuent l’effet de spatialisation. Sur ce disque, Brendan a souhaité intégrer beaucoup de sons naturels enregistrés au cours de ses voyages, pour revenir à une musique plus naturelle, sans toutefois aller à de l’ambient ou du field-recording stricts, ces enregistrement venant essentiellement en introductions, conclusions, transitions.

« The Invocation » garde l’écho des expériences de Lisa en compagnie du Mystère Des Voix Bulgares (album BooCheeMish, paru en 2018). Toutefois, la basse énorme et la qualité de la mélodie au Yangqin (à confirmer…) sur ce titre – qui crée un chœur antique avec la voix de Lisa – marquent toute la différence entre cette collaboration et l’univers de Dead Can Dance. Avec « The Forest », on revient en spirale aux éléments d’Into the Labyrinth. La voix de Brendan développe une partition déjà connue au moment où on l’entend. « Psychopomp », plus méditatif et introspectif, associe enfin les bruits d’eau, les vocalises d’oiseaux et les deux voix. C’est le final calme dont l’interprétation en concert sera sans nul doute un climax.

Sur l’ensemble de l’album, il n’y a pas de réelles surprises : on est en territoire suffisamment arpenté par le groupe. Le renouveau n’est pas dans la musique, ce que pourtant le groupe savait faire à chacune de ses sorties entre 1984 et 1993 (puis lors des sorties solo de Lisa, bien entourée de personnalités fortes). Seule la thématique de cet album-concept offre du neuf, mais sans atteindre de grande révélation là non plus. Du côté français, le mythe de Dionysos n’est pas une grande découverte. Le fait que la pochette soit également à ce point décalée, sous prétexte d’une ouverture à l’universalité, achève encore de noyer le propos dans un Grand Tout un peu inachevé ; je cite les notes : « un masque réalisé par les indiens Huichol des montagnes de la Sierra Madre Mountains, au Mexique – célèbres pour leurs peintures sur laine et leurs objets méticuleusement décorés avec des perles – qui utilisent le peyotl comme un rite et un rituel sacré dans un but de guérison et d’ouverture d’esprit. »

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Tracklisting :
Act I

01. Sea Born

02. Liberator of Minds

03. Dance of the Bacchantes

Act II

04. The Mountain

05. The Invocation

06. The Forest

07. Psychopomp

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Note : 68%