David Lynch : Crazy Clown Time

18 Nov 11 David Lynch : Crazy Clown Time

Ce qui me fascine avant tout avec cet album de David Lynch, c’est que le personnage a soixante-cinq ans et qu’il propose une œuvre d’une spontanéité et d’une innocence qu’on aurait crue le simple privilège de la jeunesse. Je fais partie de ceux qui ont suivi le travail cinématographique, et donc musical, de Lynch depuis longtemps, et je dois avouer que j’avais des attentes quant à ce « premier » album en « solo » du réalisateur. Il y assure non seulement la production mais aussi l’écriture, le chant et la guitare! J’appuie donc sur le bouton Lecture avec mes oreilles grandes ouvertes, très curieux du résultat. D’emblée, le rythme se fait puissant, primitif, mené par des guitares slide noyées dans la réverb qui renvoient directement à la BO de Sailor et Lula et au fameux « Wicked Game » de Chris Isaak. Puis la voix de Karen O des Yeah Yeah Yeahs vient trancher de sa voix douce et éthérée avec la lourdeur martelante et la tension des percussions. On pense de suite au titre « Machine Gun » sur l’album Third de Portishead.

Vient ensuite le titre « Good Day Today », qui était déjà sorti en format single il y a un an. Autant j’avais détesté ce titre à la première écoute, autant je trouve que dans le contexte d’un tel album, il a tout à fait sa place et, de par son discours positiviste forcené, gagne une dimension hautement subversive au regard du reste du disque, bien plus sombre. C’est tout un univers cinématographique qui est évoqué et on sent que les chants y incarnent des personnages. La voix vocodée reviendra d’ailleurs à deux reprises, tout d’abord sur l’assommant « Strange and Unproductive Thinking » où elle se lance dans une litanie interminable et humoristique, puis sur « She Rise Up » où elle se fait plus inquiétante.

Dès le troisième morceau, « So Glad », les anciennes collaborations de Lynch, que ce soit avec Angelo Badalamenti ou John Neff, nous reviennent à l’esprit. Les nappes synthétiques nocturnes, la batterie lourde mise très en avant et les guitares bluesy servent de support à la voix de Lynch, il semble nous chanter les plaisirs de la rupture amoureuse. Pour une fois, ça change! Si l’ambiance est pesante et lancinante, le chant est, quant à lui, bien délirant, et l’humour étrange et décalé n’est pas sans nous déplaire. Musicalement, le disque va reprendre cette formule d’un « blues moderne », selon le qualificatif que Lynch a donné à sa musique. « Movin’on », « Football Game » ou encore « The Night Bell with Lightning » n’apportent pas tellement de variante à ces sonorités proche d’un blues pataud et marécageux, sur lesquelles des textes mi absurdes mi poétiques ont été greffés, et le brumeux et urbain « I Know » est une réussite indéniable quant à ce mélange d’un trip hop revu à la sauce gothique américaine et un blues hypnotique. La ressemblance entre ces titres crée, cela dit, un sentiment de répétition et d’ennui quand on arrive vers la fin du disque.

Le tempo est celui d’un slow éternisant, où les camarades de piste seraient des unijambistes aveugles tournant tels des derviches au son d’une guitare jouée avec des moignons. Il y a une sensation de carnaval grotesque qui se dégage de l’ensemble, qui fait directement écho aux classiques du maître, d’Eraserhead jusqu’à Inland Empire. « Noah’s Ark » est un autre des grands moments de l’album, l’électronique y est plus ténébreuse que jamais, presque mentale, et les interférences parasites sur la voix susurrée sont du meilleur effet. Seul « Stone’s Gone Up » aborde un aspect plus électro-rock, mais on lui préfèrera le plus destroy « Crazy Clown Time ». Est-ce la diction d’une vieille dame ou d’un ivrogne? Difficile à dire.

Dans l’ensemble, on peut regretter que ce travail ne soit pas plus expérimental et dissonant. Lynch lance des idées intéressantes, mais on sent qu’il a voulu faire un album pour danser et faire la fête. Ces notions dans la tête de Lynch sont évidemment à prendre avec des pincettes. Comme le titre de l’album l’indique, le réalisateur a, semble-t-il, essayé de proposer une musique pour divertir comme on irait voir un spectacle de clown. On entre dans ce disque comme dans un chapiteau de cirque, on ouvre grand les yeux devant le spectacle et on se délecte quand la caricature se dessine à renfort de gros traits de crayon.

Be Sociable, Share!

Tracklisting :
Be Sociable, Share!























Tweet

Note : 75%

Site du groupe / MySpace :
Be Sociable, Share!