Dario Argento – Peur

04 Avr 18 Dario Argento – Peur

Quoi de plus logique que de voir l’autobiographie du grand maître du frisson paraître chez l’éditeur Rouge Profond, dont le nom s’inspire de son film Les Frissons de l’angoisse (Profondo rosso)? Le livre, forcément important, arrive presque à point nommé pour célébrer les quinze années d’existence de la maison d’édition aixoise devenue incontournable pour tous les amateurs d’histoire du cinéma. Traduit par Bianca Concolino Mancini et Paul Abram, le texte, publié originellement en Italie en 2014, porte un titre plus qu’approprié. En effet, la peur est un sentiment qui a régi non seulement l’œuvre du cinéaste mais aussi toute sa vie. Il revient ainsi sur des tas de rêves, de visions ou d’événements qui l’ont amené à enfanter des cauchemars sur pellicule aussi marquants que Suspiria, Ténèbres ou encore Phenomena. Car son cinéma travaille avant tout sur le subconscient – il avoue l’influence majeure de Sigmund Freud -, les pulsions et les angoisses les plus secrètes, troublantes et insondables. Forcément, l’écriture de soi impliquait une mise à nu totale dans un tel contexte, et Argento ne nous déçoit pas, révélant non seulement des épisodes jamais évoqués jusqu’alors, avec un engagement passionné qui en fait un personnage attachant. Dès le lycée, il sait ce qu’il fera de sa vie : « Voir des films, écrire et lire… je n’aurais voulu rien faire d’autre ».

Né à Rome dans un environnement privilégié et très bourgeois, le jeune Argento grandit au sein de la culture et du monde du cinéma. Sa mère photographie les plus grandes stars et divas – il gardera une fascination pour le visage maquillé des femmes -, son oncle Elio est photographe aussi alors que son père se charge de la promotion du cinéma italien à l’étranger. Très tôt, il suit ses parents dans les opéras et les théâtres. C’est dans ce contexte qu’à l’âge de quatre ans, il voit Hamlet et se sent terrifié par le fantôme. Les spectres et les opéras n’allaient pas finir de le hanter, tout comme les longs corridors obscurs, comme celui de l’immense appartement familial où il a l’impression que les pires horreurs vont lui arriver. Fort logiquement, le cinéma d’épouvante va l’attirer – de Hitchcock à Mario Bava -, tout comme la lecture des nouvelles d’Edgar Allan Poe, le visionnage des épisodes de La Quatrième Dimension (notamment celui où un homme se retrouve seul survivant sur Terre mais il casse ses lunettes et ne peut lire tous les livres amassés autour de lui) ou les récits plus exotiques des 1001 Nuits sur lesquels il avoue de bonnes parties de branlette ! Car oui, Argento nous livre aussi des parts importantes de sa vie sexuelle, des différentes femmes de sa vie et de sa consommation de drogue (il avoue que quarante ans de haschich lui ont permis de garder l’enthousiasme et de voir le côté ironique de la vie). Le récit lui même commence par l’évocation de pensées suicidaires alors qu’il est en train de terminer Suspiria, son « chef-d’œuvre » selon ses propres termes.

Contrairement à la structure en puzzle de ses longs métrages, Argento opte pour un fil chronologique très plaisant. On peut suivre ses rapports conflictuels avec le milieu de l’éducation et l’école. « Chanceux » comme il le dit lui même, il partira six mois à Paris pendant ses années de lycée, à passer son temps à la cinémathèque et vivre la vie de bohème avec une prostituée qui lui apprend tout ce qu’il faut savoir sur le sexe. Car même s’il se dit communiste au sein d’une famille fasciste, il fait tout cela avec l’accord de ses parents et le soutien de son père sera indéfectible tout au long de sa carrière. La famille c’est tout pour Argento, et il consacre de nombreuses pages à ses deux filles (même s’il avoue dans les remerciements que ses rapports avec Asia sont devenus très tendus), tout en revenant sur la douleur de la mort de son père d’abord puis de sa mère. Il retrace également sa carrière dans le journalisme qui l’a amené à côtoyer aussi bien John Huston, Fritz Lang, John Wayne que les Beatles. À tout juste vingt ans, il fréquente les plus grands, assiste à un tournage de Fellini et se retrouve à 26 ans à être appelé par Sergio Leone pour écrire en compagnie de Bernardo Bertolucci le scénario d’Il était une fois dans l’Ouest. Sa carrière est alors lancée, il quitte sa carrière de rédacteur pour la presse et se lance dans l’écriture de son premier film, L’Oiseau au plumage de cristal (1970), dont l’intrigue lui sera inspirée à la fois par un roman de Fredric Brown et par un cauchemar dû à l’insolation en Tunisie : un homme piégé entre deux murs de verre assiste à un crime, mais la victime se révèlera être l’assassin. Épaulé par son père avec qui il crée une société de production et qui lui apporte Ennio Morricone à la musique, il va enchaîner les succès jusqu’à devenir LA référence en termes de giallo et le chef de file d’un nouveau genre cinématographique qu’Argento qualifie lui même d’ « invasion zoologique ». En quête du grotesque et de l’onirisme plus que de la réalité, attiré par les énigmes et les récits fragmentés, il concrétise ses obsessions sur pellicule et construit une œuvre qui fera frissonner des générations de spectateurs. Lui même se transforme avec chaque film en peintre, et son travail sur la couleur atteindra une apogée avec Les Frissons de l’angoisse et Suspiria.

On notera l’importance toute particulière qu’il apporte aux lieux, aux villes et aux architectures. On sera aussi surpris de voir que de nombreuses intrigues ont été basées sur des faits vécus (il narre certains harcèlements dont il fut victime). Mais Argento lui même semble voir ses films comme des mystères à élucider, notamment quand il parle de cet étrange objet cinématographique qu’est Inferno. L’existence est faite d’événements fantastiques et incompréhensibles et c’est ce domaine qu’il a fait le choix d’explorer. Sûrement pour des raisons de place, l’accent est surtout mis sur les films classiques des années 70 et 80 et moins sur ceux qui viendront après. Mais c’est vrai qu’Argento a beaucoup à dire, entre les amitiés et les rencontres (George Romero, Lamberto Bava, Stephen King…), les acteurs avec lesquels il a travaillé (David Hemmings, Karl Malden, Mimsy Farmer, Donald Pleasence, Jennifer Connelly, Piper Laurie, Harvey Keitel…), les muses éphémères, la révélation de certains trucages et le parcours d’un cinéma italien de la grande époque. Il nous offre tout cela avec honnêteté et surtout il partage avec nous sa passion, ses méthodes d’écriture, ses recherches, ses voyages et ses conseils (« pour faire du cinéma, en plus de la passion et du talent, il faut parfois de la patience, mais à un degré qui n’a plus rien d’humain »), et c’est ce qui en fait un livre captivant, qui comblera aussi bien les fans que les novices.

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