Coffret Walerian Borowczyk

19 Fév 17 Coffret Walerian Borowczyk

Carlotta a abouti une entreprise faramineuse avec ce coffret superbe Walerian Borowczyk incluant huit DVDs, trois Blu-Rays, deux livres (Camera Obscura, Le Dico de Boro) ainsi qu’une quantité astronomique de suppléments, avec courts métrages, documentaires, analyses, interviews, publicités et autres. Édité en parallèle à l’exposition qui se tiendra au Centre Pompidou du 24 février au 19 mars, il nous permet surtout de découvrir de nombreux pans obscurs de l’œuvre de ce cinéaste polonais expatrié en France trop souvent associé uniquement aux provocations érotiques des Contes immoraux (1973) et de La Bête (1975). Car « Boro », comme les fans l’appellent, a touché à tout, de l’animation à la sculpture, des arts graphiques à la photographie, pour proposer un art total où rien n’est laissé au hasard. On découvre ainsi une grande partie de ses premiers courts métrages avant-gardistes (sûrement sa facette la plus fascinante) et aussi des longs d’une grande richesse, qui restent encore des ovnis inclassables de nos jours.

00. 3D COFFRET WALERIAN BOROWCZYK (8 DVD + 3 BD + 2 LIVRES) DEF AVEC STICKER

Borowczyk se définit avant tout comme un artisan, un touche-à-tout, et surtout quelqu’un de libre. Des délires zoophiles et rabelaisiens de La Bête au conte médiéval de Blanche, de l’humour absurde (Théâtre de Monsieur et Madame Kabal, 1967) à la peinture des pulsions et désirs réprimés (Dr. Jekyll et les femmes, 1981), la palette est large. Malgré cette diversité, le coffret permet de mettre en avant le travail d’un visionnaire et la constance de certains motifs et thématiques : le goût pour les citations, la volonté d’explorer un passé fantasmé, voire surréaliste, l’importance des décors et costumes, l’univers concentrationnaire et les scènes de douche, la fascination du corps féminin, l’anticléricalisme, le thème de la résurrection, la lutte pour le pouvoir, etc. Borowczyk aime l’expérimentation, les trucages à l’ancienne et les études du mouvement. Ses acteurs sont souvent mis au même niveau que les objets ou les animaux, qui contribuent tout autant à la narration. De fait, ses débuts dans l’animation sont décisifs pour tout ce qui va suivre.

Ce qui fascine c’est cette alliance entre musiques et images qu’il développe dès les débuts, avec une utilisation parfois comique (Concert, Les Astronautes, Renaissance) ou perturbante (Jeux des anges) des sons concrets. Ces travaux en compagnie de compositeurs comme Markowski, Avenir de Monfred ou Parmegiani (avec qui il développe une longue collaboration) constituent, à notre humble avis, ses meilleures œuvres car le recours à des musiques classiques dans les autres films peut fonctionner autant qu’il peut irriter (les interminables parties de clavecin). Une chose est sûre, tout est pensé chez Borowczyk, que ce soit le choix du noir et blanc ou de la couleur, ou la juxtaposition de musiques savantes et de séquences triviales. Avec leur bouillonnement d’inventivité, Les Astronautes (1959), Le Concert (1963), Les Jeux des Anges (1964), Renaissance (1964) ou Le Dictionnaire de Joachim (1965) sont autant de perles enthousiasmantes, où les techniques changent à chaque fois, ne s’imposant aucune limite en termes d’imagination. Les ambiances sont délirantes, mi comiques mi terrifiantes, avec parfois des cuivres volontairement faux pour rendre le tout plus grinçant encore. Avec L’Encyclopédie de Grand Maman en 13 volumes (1963) ou Le Phonographe (1969), c’est l’amour immodéré de Borowczyk pour les vieilles machineries qui se fait sentir, tout comme il prouvera son intérêt pour les instruments faits mains dans ses longs métrages Goto, l’île d’amour (1969) et Blanche (1971). Au final, Borowczyk finalisera une trentaine de courts entre 1954 et 1984 (avec une bonne partie représentée dans ce coffret) et c’est dans ce format qu’il sera parcouru de véritables moments de génie, qui ont par exemple marqué Terry Gilliam qui ne manque pas d’éloges à leur égard. Dedans, on y trouve des dessins, posters, photos-montages, découpages, peintures, décalcomanie, grattage de pellicules, sculptures, etc. Pas étonnant d’ailleurs qu’après le cinéma, Borowczyk s’en retourne aux arts graphiques.

THEATRE DE MONSIEUR & MADAME KABAL 02 (C) FRIENDS OF WALERIAN BOROWCZYK

Théâtre de Monsieur et Madame Kabal © Friends of Walerian Borowczyk

Mais si le court est sa forme de prédilection, cela ne veut pas dire que les longs formats sont moins intéressants. Ils jouent juste sur une autre temporalité, bien moins dynamique si ce n’est peut-être Théâtre de Monsieur et Madame Kabal (1967), film fait à moitié d’images d’animation et de prises de vue réelles, qui hypnotise totalement le spectateur avec son absence de narration et sa peinture tragicomique de la vie de couple. Représentant plus de deux ans et demi de travail, ce premier long ne fait au bout du compte qu’étendre ce que disait déjà Le Concert de 1963 d’une façon beaucoup plus directe, frontale et resserrée. L’esthétique y est dépouillée, ce qui caractérisera les films suivants.

Goto, l’île d’amour se situe dans un pays imaginaire, datant peut-être du XIXe siècle, une sorte de monde utopique où les images du stalinisme et du fascisme restent bien présentes. Utilisant le langage du conte, on ne s’étonne pas que ce film figurait parmi les préférés de la romancière Angela Carter. Et ce premier long entièrement en prises de vue réelles se déroule déjà dans ce territoire entre irréalité et réalisme, entre gravité et absurde qui caractérisera toutes les œuvres à suivre. Tourné dans les ruines du laboratoire de Pierre et Marie Curie, Goto nous plonge dans un univers imaginaire régi par le désir et s’intéresse surtout au personnage de Grozo, un attardé gracié qui va gravir les échelons de cette micro société. Se réinsérant comme attrapeur de mouches, il va ensuite manipuler son monde afin de devenir gouverneur et posséder la femme qu’il convoite. Exécutions à la guillotine, meurtres, suicide, bains érotiques, Boro convoque Eros et Thanatos pour une histoire où tout converge vers un dernier plan profondément beau, renvoyant au thème de la renaissance qui obsède tant le cinéaste.

Avec Blanche, le réalisateur poussera encore plus loin sa fascination pour le passé et retranscrit un drame romantique polonais dans la France médiévale. Ici, plus que dans tous les autres films, les personnages deviennent des costumes et se définissent par ce qu’ils portent. L’esthétique est plate, frontale comme dans une tapisserie. Le château, les personnages et l’ambiance renvoient là encore aux contes, le tout magnifié par des musiques jouées par de vrais troubadours où la voix de haute-contre prononce quelques obscénités dans un langage étrange aux consonances sacrées. Les premières minutes du film sont à elles seules un très grand moment de cinéma, à voir impérativement.

CONTES IMMORAUX 03 (C) ARGOS FILMS

Contes immoraux © Argos Films

Si la frustration sexuelle comme déclencheur de violence était déjà centrale dans ces films de facture arty, Borowczyk va ensuite se tourner vers un cinéma plus accessible pour le grand public et plus ouvertement sexualisé. Même si des monstres sacrés comme Michel Simon ou Pierre Brasseur ont soutenu son cinéma, tout comme la critique, il ne manque plus à Boro que le succès commercial. Celui-ci va arriver avec les Contes immoraux et La Bête. La mode des films érotiques et l’abolition temporaire de la censure vont permettre également à des films sexuellement explicites d’éclore. Y sont explorés la fellation, la masturbation, la zoophilie, le lesbianisme et l’inceste. Mais les vieilles obsessions sont toujours là : l’univers concentrationnaire souligné par des scènes de douche, le goût pour le décalage et l’excès, le voyeurisme, l’insertion de nombreuses citations et de références à des textes, gravures ou tableaux, la dénonciation de l’hypocrisie de l’Église, l’exploration de la frontière nébuleuse entre tabous et rêves et ce goût à filmer la nudité féminine. Il est d’ailleurs intéressant de savoir que le documentaire Une collection particulière (1973) – la démonstration d’objets érotiques vintage – présent dans le coffret aurait dû figurer parmi les courts des Contes immoraux. Cela aurait apporté une toute autre dimension au film construit comme une sorte de chronologie inversée. La Bête était lui même un court issu des Contes qui a été ensuite transformé en long métrage. Au lieu d’être en rupture avec ce qui a précédé, ces fictions continuent à explorer les décors de conte et l’univers campagnard, le rapport à un passé réinventé, l’objet et l’animal. Certaines scènes restent bien troublantes comme la masturbation au concombre de Charlotte Alexandra ou le bain de vrai sang de Paloma Picasso – on apprend d’ailleurs dans les suppléments que ce sang aurait ensuite servi à faire des boudins. Classifiés comme soft-core, ces films vont quand même loin et La Bête parodie allègrement les pénétrations et éjaculations à répétition du hard. Borowczyk y reprend le thème classique de la littérature gothique, celui de la malédiction familiale et de la dégénérescence, mais y ajoute de vrais éléments de comédie et d’incongruité – les jets de sperme du monstre mi chien mi ours sur les compositions baroques de Scarlatti – qui font toujours bien délirer plus de quarante ans après la sortie du film.

Borowczyk reste imprévisible et c’est ça que l’on apprécie dans le personnage, et c’est sûrement avec le long métrage Dr. Jekyll et les femmes qu’il nous offre son œuvre la plus envoûtante et inclassable, malgré un récit de base qu’on associe volontiers au fantastique et à l’épouvante. Plus que jamais avec ce film, il mêle les deux facettes de son travail (l’animateur avant-gardiste, le pornographe) autour d’une composition de Bernard Parmegiani, omniprésente et hypnotique avec ses drones qui entrent si bien en écho avec la photographie floutée et étonnamment sensorielle. Plus que les autres, ce film est un véritable trip et une variante sur ce retour au chaos qui obsède le cinéaste (déjà présent dans le court Renaissance). Un envoûtement pur et simple, et il est judicieux de la part de Carlotta d’avoir conclu le coffret avec ce petit bijou tant il est représentatif du génie de Borowczyk pour le cadre, le montage et un condensé de ses obsessions (là encore la scène de métamorphose et du bain est mémorable).

DR JEKYLL ET LES FEMMES 02 (C) AB DROITS AUDIOVISUELS

Dr. Jekyll et les femmes © AB Droits audiovisuels

Nous ne pouvons revenir en détails sur l’intégralité de ce coffret tant il est riche – y figure aussi le long Histoire d’un péché (1975) -, mais les textes réunis et présentés par Daniel Bird et Michael Brooke ainsi que les nombreux documents rassemblés offrent encore des tas de perspectives et de questionnements : l’œuvre de Boro est-elle morale? féministe? engagée? fétichiste? entièrement portée sur un rapport aux sons? Les nombreux intervenants apportent des tas de pistes et de réponses. Au fil de ces sept longs et quatorze courts – d’ailleurs certains ont bénéficié de restaurations juste exceptionnelles -, l’audace du personnage se révèle à chaque fois un peu plus. C’est passionnant, novateur, sulfureux, halluciné et toujours ultra personnel. Une immersion inspirante.

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Le coffret est disponible à partir du 22 février chez Carlotta Films : http://carlottavod.com/

La rétrospective au Centre Pompidou se tient du 24 février au 19 mars, avec 11 longs métrages et 26 courts métrages. https://www.centrepompidou.fr/

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