Coffret Richard Fleischer

29 Déc 16 Coffret Richard Fleischer

Terreur aveugle / L’Étrangleur de Rillington Place / Les Flics ne dorment pas la nuit

Le fort recommandable éditeur Carlotta a fait paraître en novembre dernier un superbe coffret consacré à trois joyaux noirs un peu oubliés de Richard Fleischer. Réalisateur connu pour sa capacité à embrasser tous les genres (western, comédie, thriller, film de guerre, péplum, SF, biopic, horreur, etc.), Fleischer, en dehors de grands succès comme 20 000 lieues sous les mers, Le Voyage fantastique ou Soleil vert, avait une obsession pour les faits divers sordides (La Fille sur la balançoire, Le Génie du mal, L’Étrangleur de Boston et L’Étrangleur de Rillington Place) et s’est intéressé à montrer la misère sociale et les méandres les plus sombres de l’âme humaine. Les films rassemblés ici, tous disponibles pour la première fois en édition Blu-ray et DVD (séparément ou ensemble) en sont la preuve criante, mêlant avec une dextérité sans pareille une mise en scène stylisée au possible et une analyse presque documentaire de l’humain. Les trois ont d’ailleurs été réalisés en un court espace-temps entre 1971 et 1972, soit juste avant le tout aussi pessimiste Soleil vert. Il est à préciser que chaque combo Blu-ray/DVD est accompagné de suppléments passionnants. Outre les présentations et analyses de Nicolas Saada, des metteurs en scène comme Christophe Gans, Fabrice Du Welz et Nicolas Boukhrief apportent leur ressenti quant à l’œuvre de Fleischer qu’ils considèrent comme un maître. À cela s’ajoutent aussi des documentaires, interviews des acteurs, bandes annonces, galeries, etc.

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Le premier film, Terreur aveugle, pourrait juste être un thriller traditionnel mais Fleischer en fait une expérimentation visuelle fascinante et effrayante, quelque part entre le giallo italien, le slasher avant l’heure et le cinéma de De Palma. Il prend tout d’abord ce parti pris de faire de son héroïne (Mia Farrow) une aveugle et de donner à ressentir au spectateur sa condition de non voyante. Elle trébuche, se trompe de porte, tombe et se casse la figure. Mais par un jeu habile sur les détails, Fleischer nous met dans la position de voyeurs qui savent des choses auxquelles elle n’a pas accès – nous apercevons l’horreur alentour, alors qu’elle ne se doute de rien – mais nous sommes aussi, par le biais d’une utilisation maline du hors-champ, dans une impossibilité de découvrir le visage du tueur, toujours filmé à hauteur de pied (de santiags plus exactement) et de poignets. L’histoire est assez sommaire, reprenant presque le schéma classique des contes : une jeune femme au sein d’une grande maison luxueuse que jouxte une forêt sauvage est menacée par un tueur aux motifs ambigus mais probablement sexuels (les premiers plans nous amènent à voir l’affiche d’un cinéma de quartier d’où sort le criminel où sont projetés les films d’exploitation Meurtre au Couvent et Le Culte du Violeur avant de retrouver celui-ci dans un bar où il feuillette un magazine érotique). Par son génie de réalisation et par la performance physique de Mia Farrow, qui devient une effigie de boue, rampant pieds nus au milieu des feuilles, ronces et de la vase, cherchant désespérément de l’aide, Fleischer nous offre une vraie expérience immersive, terrible, de ce que peut ressentir une personne dans la même situation psychologique et physique. Les moments où la jeune femme appelle à l’aide au milieu de nulle part sont poignants. Plans séquences, détails perturbants, caméra au ras du sol, tout est calculé au centimètre près pour susciter l’angoisse. La scène où l’héroïne veut prendre un bain alors que le cadavre ensanglanté de son oncle s’y trouve déjà est juste prodigieuse. Les moments de bravoure se succèdent dans cet exercice formel qui a pour originalité aussi d’être totalement diurne. À cela, il faut ajouter un contexte sociologique que Fleischer va développer plus encore dans les deux autres films (constat de la violence culturelle et dans les médias, peinture d’un monde hiérarchisé, où les classes sociales sont bien définies, etc.).

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L’Étrangleur de Rillington Place s’inspire, pour le coup, d’une histoire vraie, tel qu’il est stipulé sur le carton d’introduction : l’affaire John Christie, un meurtrier nécrophile qui a fait accuser un innocent à sa place, Timothy Evans, qui fut exécuté en 1950, avant que Christie ne soit lui même condamné à mort en 1953. Cette histoire avait traumatisé l’Angleterre et contribué à l’abolition de la peine de mort. Il s’agit pour le coup d’un vrai film politique sur un sujet fortement macabre : l’inquiétant John Christie, homme marié et d’apparence respectable, piégeait les jeunes femmes en se faisant passer pour un médecin, les tuait, faisait l’amour à leurs cadavres et les enterrait dans son jardin. Manipulateur, il tua la femme et la fille de son locataire Timothy Evans et le fit accuser des meurtres. Face à cet être infâme s’il en est, joué admirablement par Richard Attenborough, John Hurt, dans le rôle du jeune analphabète niais, est bouleversant. Fleischer prouve qu’en plus d’être un virtuose de la mise en scène, il savait aussi obtenir le meilleur de ses comédiens. La réalisation est encore une fois éblouissante, utilisant la caméra portée, les plans séquences, le grand angle afin de rendre dynamique un film qui se passe essentiellement entre les trois niveaux d’une même maison, avec ses escaliers étroits, ses petites chambres miteuses, ses WC extérieurs et ses salles de séjour glauques et misérables. Le sentiment de claustrophobie et d’étouffement est d’autant plus fort. De plus, à l’instar de films comme La Panthère noire ou Schizophrenia, le réalisateur nous fait pénétrer le quotidien du criminel, nous entrons dans sa tête malade et, comme dans la vie, les plans ne se passent pas toujours comme prévus (des ouvriers arrivent pendant le crime ou la copine de la victime…). Ces effets de réel sont particulièrement efficaces et ajoutent à la tension générée par ce film tellement britannique bien qu’il soit fait par un Américain. On comprend plus aisément aussi pourquoi Fleischer se destinait initialement à devenir psychiatre. Chacun de ses films présents dans le coffret explore ces pulsions, parfois animales et inexplicables, qui menacent en nous, et encore une fois la dimension sociale est très présente, nous faisant le portrait d’une Angleterre d’après-guerre pauvre et régie par un système de classes où les apparences ont parfois plus de pouvoir que la réalité.

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Autre contexte mais vision toujours aussi noire et désespérée avec Les Flics ne dorment pas la nuit, situé cette fois ci à Los Angeles. Construit autour d’une suite d’épisodes, le film nous présente le quotidien de brigades de nuit et la transmission entre anciens des forces de police et nouvelles recrues. On suit trois paires de flics et notamment Roy Fehler (Stacy Keach), étudiant en droit qui tâche de faire vivre sa famille en entrant dans la police, et Andy Kilvinski (George C. Scott), un ancien à qui on ne la fait pas sur le point de prendre sa retraite. Entraînés comme des surhommes, les jeunes se retrouvent vite face à la réalité du métier et à tout un tas de petits délits. Prostitution, cambriolages, homosexualité, maltraitance, pauvreté, alcoolisme, racisme, on passe ainsi de moments légers (un couple qui ne se supporte plus et souhaite divorcer) à des séquences bien plus brutales (les émeutes et bavures policières). Le métier est décrit sans manichéisme. Il pourrait s’agir d’un milieu ouvrier, cela ne surprendrait pas, à la seule différence qu’ici les employés peuvent se faire tirer dessus d’un moment à l’autre. Les relations familiales n’y survivent pas, et quand l’adrénaline disparaît, le suicide semble la seule option. Fleischer y développe là aussi une ambiance triste et pessimiste, et fait un constat sur les relations entre forces de l’ordre et population afro-américaine qui reste incroyablement d’actualité, comme si les choses n’avaient pas du tout changé en quarante ans.

Il semble évident que l’éditeur a joint ces trois films pour montrer la cohérence de l’œuvre de Fleischer mais aussi son talent à gérer les espaces, aussi bien sur le plan géographique, physique que mental. Que l’on soit dans une petite maison anglaise délabrée, dans une grande demeure bourgeoise à la campagne ou dans la vie urbaine nocturne, l’environnement est hostile et les dangers permanents. Fleischer installe ainsi le malaise tout en donnant à voir une misère sociale, parfois sordide, que peu d’autres cinéastes ont osé montrer. Le coffret vaut ainsi autant pour la virtuosité formelle où chaque plan est un régal que pour les ambiances et le contenu des films où la violence est toujours approchée avec un regard humaniste, moral sans être moraliste.

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http://carlottavod.com/

Crédits photos :

TERREUR AVEUGLE © 1971, RENOUVELÉ 2000 COLUMBIA PICTURES INDUSTRIES, INC. Tous droits réservés.

L’ÉTRANGLEUR DE RILLINGTON PLACE © 1970, RENOUVELÉ 1998 COLUMBIA PICTURES INDUSTRIES, INC. Tous droits réservés.

LES FLICS NE DORMENT PAS LA NUIT © 1972, RENOUVELÉ 2000 COLUMBIA PICTURES INDUSTRIES, INC. Tous droits réservés.

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