Christopher Moore – Fou !

01 Déc 17 Christopher Moore – Fou !

Une nouvelle traduction de Christopher Moore ça se fête toujours, d’autant plus que ce n’est jamais facile tant l’auteur américain aime jouer sur les différents registres de langue. C’est Anne-Sylvie Homassel qui s’est attelée à la tâche pour L’Œil d’or et on peut la remercier car il y a de quoi s’arracher les cheveux tant l’humour de Moore passe par les jeux de mots et les anachronismes langagiers. Avec une quinzaine de romans à son actif, Moore a su générer un mythe à lui tout seul tant son sens de l’absurde, de la satire et de la fantasy se mêle à une érudition rare et à une recherche pointilleuse sur le sujet qu’il va parodier. Avec Fou ! initialement paru en 2009, il s’attaque directement à ce monument qu’est William Shakespeare et sa pièce King Lear, sauf qu’il a pris le parti de tout raconter du point de vue du fou, et cela change bien des choses. Moore n’a pas peur des défis ambitieux, il s’en était déjà pris au Nouveau Testament avec L’Agneau (2002) ou aux peintres impressionnistes dans Sacré Bleu (2012), et il précise que ce livre est avant tout un hommage à la comédie anglaise. Vous y trouverez du Monty Python, du Blackadder, du Benny Hill mais aussi un sens de l’humour qui aurait sûrement plu au grand William en personne, et du cul, du cul et encore du cul… Ce n’est pas Le Lézard lubrique de Melancholy Cove mais on n’est pas loin.

Moore reste fidèle à la construction en cinq actes et on retrouve la trame de base et tous les personnages de King Lear. Autour de Pochette, le fou du roi toujours vêtu de noir, s’ajoutent néanmoins de nouveaux personnages – et parmi les plus savoureux -, comme Bave, son apprenti géant et débile totalement porté sur la chose qui, quand il ne se branle pas dans les buanderies ou contre les troncs d’arbre, s’attaque aux filles du roi, qui n’en demandent pas moins. On croise aussi les trois sorcières de Macbeth rebaptisées Romarin, Persil et Sauge, ainsi qu’un spectre de la Tour Blanche (référence à Hamlet ce coup-ci) et un corbeau atteint de la maladie de Gilles de la Tourette. Moore s’amuse ainsi avec les codes des tragédies élisabéthaines. Ses personnages sont tous plus pourris les uns que les autres, avides de pouvoir. Trahisons, meurtres, énucléations, empoisonnements, emmurées vivantes, viols, Moore ne lésine pas sur la violence propre au genre et en rajoute même : on frise la nécrophilie dans une scène proprement hilarante.

L’auteur garde l’idée majeure de la pièce de Shakespeare : un roi perdu par sa vanité qui plonge peu à peu dans la folie et se retrouve confronté à sa propre ignominie. Il partage ainsi ses terres entre ses deux filles aînées, Goneril et Regan, et déshérite la cadette Cordelia – pourtant sa préférée – car elle ne se prête pas au jeu des flatteries outrancières. Les deux sœurs lui prennent tout avec la complicité du bâtard Edmund, et le roi ne se rendra compte que trop tard de son erreur alors que Pochette use de ses multiples talents – et de sorcellerie – pour éviter que les harpies ne mènent l’Angleterre à sa perte. Pas besoin d’en révéler plus sur l’intrigue, les romans de Christopher Moore se découvrent à la lecture, avec leurs retournements ahurissants et un minimum de deux actions à la page. On peut juste préciser que l’évolution de l’intrigue est bien différente de celle du Roi Lear et que, dans un tel contexte, même les pires horreurs peuvent aboutir à un happy end.

Divertissant et d’une liberté qui fait du bien, le livre de Moore fait mouche. On se délecte des dichotomies entre les tirades exagérément lyriques et la vulgarité de certaines séquences. Le franc-parler de Pochette est sans restriction, d’où les menaces de mort qu’il reçoit en permanence. Même quand l’humour tombe à plat, une drôlerie s’en dégage. C’est rabelaisien à souhait, décalé, malin, obscène, grivois, ironique, exubérant et l’auteur s’affirme encore une fois comme le maître du pastiche. C’est d’ailleurs en soi un tour de force de s’attaquer à Shakespeare quand on sait que Moore est originaire du fin fond de l’Ohio ! Mention spéciale à la très jolie couverture assurée par Etienne Garnier.

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