Céline et Julie vont en bateau de Jacques Rivette (édition Blu-Ray)

25 Avr 18 Céline et Julie vont en bateau de Jacques Rivette (édition Blu-Ray)

De Jacques Rivette, on a surtout gardé l’image Nouvelle Vague et Cahiers du cinéma avec tous les mauvais clichés que cela peut impliquer : un cinéma daté, ennuyeux, prétentieux et hermétique. Pourtant, il est passionnant de redécouvrir aujourd’hui la veine la plus fantastique et « magique » de son œuvre, très bien représentée par Duelle (1976) et ce Céline et Julie vont en bateau (1974), considéré souvent comme une de ses plus grandes réussites. Sorti en Blu-Ray, en parallèle ou en combo dans le même coffret avec le plus rare Le Pont du Nord (1981), les deux films partagent un même décor parisien (une ville qui l’obsède depuis son premier film, Paris nous appartient), et un sens de l’étrange où derrière l’esthétique « réaliste » à première vue se cache un univers qui en est tout le contraire. Céline et Julie vont en bateau, tout comme Duelle, acquiert aujourd’hui une dimension qu’il n’avait pas à l’époque : les prémices d’un cinéma des mondes parallèles qui annoncent le travail que ferait David Lynch des années plus tard, notamment dans Mulholland Drive, ce que soulignent fort justement l’écrivain Pacôme Thiellement et le cinéaste Bertrand Mandico dans les suppléments de cette édition. C’est aussi la combinaison d’influences disparates, qui vont d’un humour slapstick et burlesque à un récit néogothique de maison hantée inspiré du roman L’Autre Maison de Henry James où la théâtralité mélodramatique se fait parfois très amusante. Car Céline et Julie vont en bateau est une comédie, du moins là était l’intention du réalisateur même si on ne rit pas beaucoup. De toutes façons, la durée du film (3h15) aurait dû nous mettre sur la voie. L’intérêt du long métrage n’est ni dans ses gags (comme les cartons qui répètent les mêmes phrases pour ponctuer chaque jour) ou les fous rires de ses deux comédiennes principales Juliet Berto et Dominique Labourier (dont l’infantilisme se révèle plutôt navrant, voire exaspérant) mais dans son inventivité à faire se croiser deux réalités, deux histoires, par le prisme d’un montage qui utilise les ellipses, la répétition ou les écrans noirs. Avec des moyens modestes, Rivette parvient ainsi à impliquer le spectateur dans le film et à proposer une expérience unique qui brasse des influences hétéroclites et originales : Lewis Carroll, Louis Feuillade, les romans-feuilletons et la bande-dessinée, le théâtre, le music-hall, le soap opera ou même l’histoire du cinéma, du muet jusqu’au style libre de ses contemporains, en passant par les classiques hollywoodiens.

Appliquant sa méthode où les actrices participent activement à l’écriture du film, les rôles de Juliet Berto, Dominique Labourier, Bulle Ogier et Marie-France Pisier y sont primordiaux. Alternant passages improvisés et séquences totalement écrites et répétées, Céline et Julie est en soi la confrontation de deux formes de travail totalement différentes. Le récit, quant à lui, est simple au premier abord : la rencontre de deux jeunes femmes qui vont vite devenir amies. Les deux sont passionnées par la magie. L’une, Julie (Dominique Labourier), bibliothécaire, l’appréhende dans les livres et s’exerce parfois au tarot. L’autre, Céline (Juliet Berto), illusionniste, la met en pratique dans un petit cabaret de Montmartre. Déambulant dans la ville, elles tombent sur une maison, au 7 bis rue du Nadir aux Pommes, qui ramène Julie à ses souvenirs d’enfance. En avalant des bonbons verts aux vertus magiques proches des acides (le look des actrices nous renvoie aussi aux années post-hippie), elles vont faire revivre les fantômes de la demeure et le drame qui s’y est produit, qui se répète alors comme dans une boucle. C’est là que le récit de Henry James intervient. Un riche aristocrate, Olivier (Barbet Schroeder) a promis à sa défunte épouse de ne jamais se remarier pour le bonheur de leur enfant Madlyn, mais deux femmes rivales, Camille (Bulle Ogier) et Sophie (Marie-France Pisier), n’ont d’yeux que pour lui et l’une d’entre elles va tuer l’enfant, alors que la maladie et la décadence envahissent peu à peu le lieu. Le but des deux copines, Céline et Julie, sera alors de sauver la petite fille de cet environnement mortifère et meurtrier en pénétrant dans cette réalité passée pour revenir avec Madlyn dans le monde présent.

Film coloré, estival, en apparence optimiste, Céline et Julie n’en ramène pas moins, dans un plan qui intervient vers la fin du film, les fantômes dans le monde réel comme pour rappeler que les enjeux de pouvoir ne disparaissent pas comme ça, par un simple coup de baguette magique. Les mondes se contaminent alors, telle une menace qui ne s’annonce pas, car Céline et Julie aiment rire et tourner en ridicule ces vermines en belles tenues, qui finissent par se figer en poupées de cire au teint cadavérique. Construit comme un jeu, où l’on reviendrait à la case départ pour redistribuer les rôles, Céline et Julie s’en réfère constamment au monde de l’enfance. Cela passe par les poupées, les jouets, les bandes dessinées ou le titre très comics du film même. Jeux de cour de récréation comme 1, 2, 3 Soleil ou Am Stram Gram, jeux de rôles, jeu de l’oie, cache-cache, déguisements, la vie ici n’est qu’un jeu permanent. Et imprévisible, tout comme le film. Rivette affirme ainsi son goût pour l’expérimentation, tout en proposant son film le plus tout public. Avec son duo d’actrices, qui deviennent aussi parfois spectatrices, le réalisateur instaure un dispositif à la fois déconcertant de simplicité et fascinant de complexité. Céline et Julie peuvent d’ailleurs commenter le film comme nous pourrions le faire et se repasser des séquences comme avec la télécommande d’un magnétoscope. Elles aiment mettre le souk à l’instar des héroïnes des Petites Marguerites (1966) de Vera Chytilova. Elles nous invitent parfois aussi à sortir du film pour mieux y entrer. Au-delà de sa construction même – certains parlent de méta-cinéma -, Céline et Julie vont en bateau a pu inspirer des analyses autant féministes que politiques du film. On peut en effet percevoir ces luttes de sexes et de pouvoir, mais Rivette a surtout enfanté d’un film fantastique qui ne ressemble à aucun autre, un conte de fantômes d’une rare originalité. Inventif, mystérieux et léger, Céline et Julie est une expérience à vivre au moins une fois dans sa vie.

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