Carl Wilson – Let’s Talk About Love : Pourquoi les autres ont-ils si mauvais goût?

01 Juil 16 Carl Wilson – Let’s Talk About Love : Pourquoi les autres ont-ils si mauvais goût?

Si on m’avait dit qu’un jour je lirai un livre sur Céline Dion, je ne l’aurais pas cru. Là encore, je me suis dit : « Mais pourquoi l’éditeur m’envoie ça? » Plus de vingt ans que j’écris sur des artistes underground dont les disques sont tirés à peu d’exemplaires, ce n’est pas aujourd’hui que je vais me mettre à la soupe commerciale, aux textes sirupeux et aux vocalises de castafiores. Mais le sous-titre du livre m’avait déjà mis sur la voie : « Pourquoi les autres ont-ils si mauvais goût? » Il est aisé de comprendre que la musique de Dion ne va être qu’un filtre, un prétexte – certes extrême – pour parler d’un phénomène général : Est-ce que si une chose nous irrite, celle ci est forcément de mauvais goût? Comment définit-on le bon et mauvais goût? Ceux-ci sont-ils déterminés par nos origines sociales? Pourquoi la critique musicale peut-elle se montrer psychorigide face à certains types d’expression? Comment s’entendre avec quelqu’un avec qui on ne partage pas les goûts? L’acte d’aimer une musique aussi pénible que celle de Dion ne mérite-t-il pas d’être compris quand celle-ci a vendu plusieurs centaines de millions d’albums?

Wilson commence par exposer son aversion pour la chanteuse québécoise et le processus qui l’a amené à se questionner sur sa pratique : la critique musicale. En 1997-1998, il était impossible d’éviter la chanson du film Titanic, « My Heart will go on » extrait de l’album Let’s talk about Love. Son dégoût pour ce morceau n’avait d’égal que la haine de la presse locale envers Céline alors qu’il vivait à Montréal. Que ce cauchemar sonore soit primé aux Oscars face à Elliott Smith, c’en est trop pour Carl Wilson. Pourtant il se sent mal à l’aise par rapport à toute la haine qui se déverse sur la chanteuse. Il décide alors d’essayer d’analyser son rejet et comprendre la sensibilité qui se niche dans cette musique afin de plaire à tant de gens. Il se lance donc dans une étude quasi scientifique, en étudiant d’abord le contexte géographique et culturel québécois et cette transformation de la « plouc honteuse à un symbole d’autoréalisation national ». Il revient ensuite sur la tradition musicale dont elle est issue : le schmaltz, soit une pop de salon mièvre au possible et dégoulinante de sentiments. Les influences de Céline se situent bien là : l’opéra italien, Elvis, le prince du schmaltz, ou encore les power ballads du heavy metal. Céline, c’est pour lui de l’hyper-schmaltz, quelque part entre les ambiances d’hypermarchés et le stadium rock. Le schmaltz garde aussi un lien avec l’immigration, ce qui peut se révéler intéressant dans le cas de la québécoise.

D’un autre côté il y a la voix en tant qu’organe. La musique, toujours dénuée d’intérêt, n’est que le réceptacle de ce chant très « nouveau riche ». Pour modeler un manque d’identité, Céline en appelle alors à un narcissisme primaire. Sa voix serait, paraît-il, supérieure (sic) aux autres. De par ses maladresses un brin agressives et sa gestuelle ridicule, elle deviendrait la représentation de quelqu’un qui cherche à avoir de la classe sans y parvenir. Plus incroyable, un sondage nommé « The People’s Choice Music » a révélé que la musique que la majorité des gens souhaiteraient entendre ressemblerait à du Céline Dion ! Dingue, non? Carl Wilson éprouve ensuite le besoin d’interviewer les fans. C’est alors que son livre devient une réflexion sur la honte, sur les limites du goût et il se met à changer son point de vue. Peut-être que l’âge adulte serait comme devenir démocratique en termes de goût? Et puis il finit par passer de l’autre côté. Lors d’un concert à Las Vegas, et en raison de tourments personnels, il se surprend à pleurer à un concert de Céline. Le schmaltz aurait fonctionné et l’auteur pris à son propre piège. L’ironie disparaît alors. Se faire l’avocat du diable peut être un jeu dangereux. Mais au bout du compte, pourquoi condamner le sentimentalisme?

Devenu un cas d’école suite à sa première publication en 2007, cette version augmentée parue outre-Atlantique en 2014 et traduite ici par Suzy Borello, laisse place dans sa seconde partie à divers essais qui élargissent les réflexions sur la sociologie du goût. Parmi les contributeurs, on peut noter par exemple l’acteur-réalisateur James Franco, Krist Novoselic (ancien bassiste de Nirvana), Nick Hornby (l’auteur de Haute Fidélité) ou encore Drew Daniel de Matmos. Intégré à des cours de philosophie esthétique ou d’études culturelles, le livre est déjà considéré par certains comme un classique de la critique musicale. Seule déception pour l’auteur : Céline n’a jamais voulu répondre à ses questions, sûrement décontenancée par l’approche subversive de Wilson.

Au final, Let’s Talk About Love : Pourquoi les autres ont-ils si mauvais goût? est un véritable éloge de la curiosité, une expérimentation à peut-être tenter chacun de notre côté pour mieux s’ouvrir à l’autre et comprendre qu’une entente peut être possible, même avec ce qui nous rebute. C’est difficile à admettre, mais disons-le franchement : Merci Céline !

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