Al Jourgensen & Jon Wiederhorn – Ministry, the Lost Gospels

20 Avr 18 Al Jourgensen & Jon Wiederhorn – Ministry, the Lost Gospels

Parue il y a plusieurs mois déjà, nous n’avons lu cette autobiographie du leader de Ministry que récemment et nous ne pouvons cacher le plaisir de lecture que nous avons éprouvé. Tous les clichés d’une vie de rock star y sont rassemblés – drogue, sexe, alcool, débauche, argent – mais vont toutes un petit peu plus loin que ce à quoi on s’attend, avec un humour proprement désopilant et irrévérencieux. Traduit par Angélique Marklen et Maxime Dubreuil, le texte – en collaboration avec le journaliste musical Jon Wiederhorn – s’attache plus aux anecdotes trash d’un défoncé plutôt qu’à livrer les secrets de fabrication de tel ou tel album. De toutes façons, Al Jourgensen ne se souvient pas de la moitié d’entre eux mais en revanche il peut faire la liste exacte de toutes les drogues prises pendant l’élaboration et l’enregistrement de chacun de ses disques. Auto-fellation, baise avec une handicapée, longues séances de piquouse et vomissements en quantité, Jourgensen aime les histoires et raconter sa propre déchéance est quelque chose qu’il se délecte de faire. Bien sûr, il prend un plaisir évident à balancer sur ceux qu’il n’aime pas (Madonna, Courtney Love, Henry Rollins et surtout Paul Barker qui en prend pour son compte, ainsi que ses acolytes qu’il nomme le « Club de Lecture ») ou se remémorer ceux qui l’ont marqué à jamais (notamment sa grand-mère Carmen, sexy et frivole). Entre les passages où il frôle la mort et l’overdose et les soucis de santé, le musicien évoque de façon plus inattendue sa passion pour le hockey ou ses rencontres avec des extraterrestres. Dans une mise à nu totale, ce livre aurait pu être le compte-rendu glauque d’un homme qui n’a jamais aimé être chanteur ou partir en tournées, mais il n’y a aucune amertume ici, plutôt la constatation que c’est un miracle qu’il soit encore en vie et profiter pour en rire avant qu’il ne soit trop tard. Ministry, The Lost Gospels s’apparente au bout du compte au journal d’un junkie, écrit par quelqu’un qui vénère Timothy Leary (pour qui il a été cobaye) ou William S. Burroughs (à qui il a conseillé avec succès de tuer les ratons laveurs à la méthadone).

Mais au milieu de tout ce sang et cette gerbe, le livre nous parle du rapport d’un homme avec son propre corps et ses addictions, avec une précision quasi anatomique. Jourgensen se réjouit dans l’ignoble, d’autant plus quand il provient de lui même. De Cuba où il est né aux années passées à Chicago jusqu’à son camp de Marble Falls au Texas, le récit aborde aussi des aspects qu’il n’a que rarement évoqués dans les interviews promotionnelles, notamment quant à son enfance et ses années de jeunesse – époque où il n’était pas encore entièrement défoncé bien qu’il fut déjà arrêté à treize ans pour vol de seringues. Viré de la maternelle, bagarreur, amer face à l’autorité, le jeune Alejandro Ramirez Casa, de son vrai nom, a été très vite un vaurien ingérable, déjà accro à la drogue à quatorze ans. Nihiliste, placé en maison de redressement, soumis très tôt aux électrochocs, sa vie pourrait être un récit d’horreur, et on se dit parfois qu’il doit exagérer pour rendre les histoires plus sensationnelles, comme tout bon storyteller. Mais les interventions qui ponctuent le texte (Ed Jourgensen, Sascha Konietzko, Jello Biafra, Luc Van Acker, Phildo Owen, Gibby Haynes, etc.) sont là pour nous prouver que la plupart de ce qui est narré est bien vrai !

Dealer hippie au milieu des punks dans le Chicago de la fin des années 70, on se délecte du récit des années à Chicago et on peut en conclure aisément que la musique l’a sauvé, ainsi qu’une de ses petites amies de l’époque, une certaine Shannon. L’initiant à toute la scène post-punk, goth et industrielle anglaise, il découvre ainsi Bauhaus, Throbbing Gristle ou Eraserhead de David Lynch. Ses premiers collages sonores l’amèneront à prendre la charge du Département Musique de l’Institut d’Art de Chicago. Après sa rencontre avec Wax Trax !, disquaire qui veut lancer un label, Al sort un premier maxi, « I’m Falling », de facture très new wave, avant de signer sur une major qui voudra faire de son projet un groupe pop adolescent à la forte imagerie gay. Cela donnera l’album With Sympathy (1983) qu’il a largement rejeté depuis. Ces années le verront se frotter de près à un milieu qu’il connaissait peu, devenant même le guitariste de Divine, la muse de John Waters, le temps de trois concerts, et s’essayant même à la sexualité entre hommes avec Frank Nardiello. Le revirement sera à 180 degrés avec l’album suivant, Twitch (1986), signant la rencontre avec Adrian Sherwood qui lui a tout appris de la production. Le son s’y fait plus agressif, l’électronique plus séquencée et industrielle dans la lignée du travail de Skinny Puppy avec qui Ministry finira par tourner. Le reste c’est une histoire que tout le monde connaît bien. The Land of Rape and Honey (1988) commence à mêler sur quelques titres l’électronique martiale et les samples à des guitares metal. Le son indus-metal est créé. Les classiques, The Mind is a Terrible Thing to Taste (1989) ou Psalm 69 (1992) en feront un groupe majeur et influent. Jourgensen revient aussi sur ses side-projects lancés pour la plupart dans ces années là (Revolting Cocks, Lard, Pailhead). Des concerts épiques (lancement de barbaque, de nains et jet de faux sperme sur le public, bras tailladés sur scène, adoption des barrières grillagées qui rendent les spectateurs cinglés) aux overdoses, c’est une période riche en rencontres (les scènes de bizutage de Trent Reznor, alors roadie de Revolting Cocks, ou la connerie d’El Duce, chanteur des Mentors qui finira écrasé par un train, sont un régal d’humour noir et crade) et en créativité, mais qui à la lecture des lignes pourrait ressembler au tableau de quelqu’un avalant sa propre gerbe. C’était aussi un moment où on pouvait donner près d’un million et demi à un groupe pour enregistrer un album. Les excès amènent les excès !

Le reste du livre voit Al tenter des cures de désintoxication et gérer ses soucis de santé (notamment une hépatite), avec au milieu de tout ça, des séjours au trou, des rencontres étonnantes (Ronald Reagan Jr !) ou ratées (Keith Richards), un coup de fil de Stanley Kubrick ou le décès de comparses moins chanceux (Raven, Mike Scaccia). Pour ce qui est du reste des années 90 (et même des années 2000), Al le résume très bien : « Si tu te souviens des années 90, c’est que tu n’y étais pas ». Véritable invitation à la démence, à la fois hilarante, grotesque et pathétique, Ministry : The Lost Gospels est une biographie de groupe comme on en a rarement lue. Vivement conseillée si l’on n’a pas l’estomac fragile.

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