Zone Interdite (M6) VS Hellfest 2013 : les dangers de l’investigation

01 Août 13 Zone Interdite (M6) VS Hellfest 2013 : les dangers de l’investigation

Le 24 juillet 2013, Zone Interdite, grande émission de la petite chaîne qui a longtemps monté, a diffusé un reportage sur les relations parfois compliquées entre l’autochtone et le touriste. Dans ce film introduit par la présentatrice Wendy Bouchard et sobrement intitulé Invasion de touristes : quand les habitants se révoltent, un développement conséquent se concentre sur les nuisances qu’aurait générées le Hellfest, grand-messe du metal se déroulant annuellement près de Nantes, à Clisson. Madame Bouchard situe le thème central du reportage, une enquête signée Jérôme Jurion (Matchpoint Production) : le « localisme », tendance se rapportant à une « guerre des territoires » rendant « la vie dure aux vacanciers » dans des lieux connus, paradoxalement, pour une économie fondée sur le tourisme. En résumé et dans nos mots à nous : l’autochtone sait se donner le courage de scier la branche sur laquelle il est assis lorsque le saccage de son environnement et/ou la menace sur sa qualité de vie impliquent mesures de rétorsion.
Les organisateurs du Hellfest, postérieurement à la diffusion du reportage, ont demandé la formulation d’excuses publiques par la chaîne (pétition remportant succès et pouvant être consultée ici).

Mais c’est-y quoi donc que ce foutoir ? Pas question de rigoler. Nous avons enquêté – avec des moyens énormes (bien entendu) et en toute objectivité (bieeeen entendu).

D’abord, et il faut le signaler, nous ne laisserons aucune once de terrain à la théorie du complot. M6 n’a pas toujours été méchant avec le Hellfest. La preuve en images, avec ce mini-reportage réalisé pour le 12.45, intitulé Hellfest- un festival d’enfer et devancé le 23 juin par une présentation souriante et décontractée de Nathalie Renoux.

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Pas de quoi fouetter un minet, franchement. Presque sympa, même. Et inquiétant – car si les médias généralistes se mettent à respecter les satanistes, mais où va le monde ? Que restera-t-il du soufre, du tabou, de l’horreur de la ménagère de moins de cinquante ans ?

Ensuite et avant de tenter de comprendre et de prendre position, prenons connaissance du passage litigieux du reportage de Zone Interdite. C’est ici :

Alors là, vous chais pas mais nous, franchement, on a beau regarder, on ne voit pas où est le problème.
La liberté d’expression fout le camp, dans ce beau pays.
Voici notre point de vue – ah, non mais (et nous employons l’expression avec une force de conviction que nous envierait peut-être M. Bayrou).

LE RÉVEIL DES ZOMBIES
Certains malfaisants disent que l’information est une marchandise. Que ça se fabrique pour être consommé rapidement. Eh bien, nous le leur disons : vous êtes de gros méchants. Oui, vous, les malfaisants, vous oubliez qu’un reportage c’est dur à faire. Qu’il faut apporter des preuves et tout ça. C’est un métier, dont ce reportage a porté l’étendard le plus fier en prouvant, une bonne fois pour toutes, que la communauté des métalleux (près de quarante mille par jour à Clisson, vous imaginez l’Enfer ?) a ourdi via le siège du Hellfest une opération de mainmise sur un territoire de grande beauté pour mieux en programmer le saccage et briser toute paix due de droit à l’autochtone.
Tout de même, c’est très grave. Et à bien y réfléchir : quand on pense que la municipalité de cette bourgade plus que charmante, en permettant l’expansion du néo-paganisme le plus débridé, en donnant libre-cours au folklorisme le plus déluré, a en réalité comploté contre la tranquillité publique et s’est employée à nuire à ses propres habitants pendant trois, voire quatre jours pleins dans l’année ! Mais c’est à n’y rien comprendre ! En République aurait donc jailli une Baronnie de l’Horreur ? Une oligarchie dont le sombre projet serait d’instaurer en loi municipale le défouloir d’une « horde de zombies gothiques » (description de la foule formulée à 2’19 de l’extrait incrusté ci-dessus). Mais franchement (et là nous ne pouvons contenir nos mots) c’est une honte !
Alors, que se passe-t-il ? Le maire serait-il un cousin éloigné de Belzébrooth ? Aurait-il quelque intérêt à la Domination du Malin ? A-t-il fait de Clisson La Fort Belle cette Porte de laquelle jailliraient toutes les forces négatives qui végètent par l’En-Dessous ? Que fait donc le Préfet ? Et quand relèvera-t-on le pont-levis ?

DES SCÈNES D’APOCALYPSE
Car oui, ces hordes de barbares débarquent de tous côtés et pullulent, elles viennent « pour le Hellfest », le reportage le souligne avec force justesse. M6 rappelle d’ailleurs que c’est « le plus gros rassemblement metal en Europe ». Notons au passage le ton un brin emphatique de l’équipe enregistrant et filmant car non, de ce que nous en savons, ce n’est pas « le plus gros » même si le Hellfest reste fort conséquent – mais peu importe. Chipotage n’exclut point reconnaissance de rigueur.
Car pour le reste, c’est l’horlogerie suisse de l’investigation. Chaque mot est calibré au plus juste, presque trop retenu parfois : des visiteurs « au look parfois effrayant » (à 2’47 – Parfois ? L’emploi du « toujours » eût pu être tenté), transformant la cité en « décor de film d’horreur ». Brrrrr… Tout le monde y a cru – et pour cause ! Nous-mêmes y étions (mission d’espionnage pour une revue sociologique indépendante) et pouvons en témoigner : les gens couraient dans tous les sens, se transformaient en zombies, les enfants pleuraient. Les barbares poilus dans le dos et au regard vitreux envahissaient les bars, les commerces et, beuglant rauquailleusement d’indéchiffrables hymnes, pillaient à tout va. L’herbe ne repoussait pas sous leurs pieds, c’était Opération Ripaille. Mais que faisait donc la police ? Pourra-t-on donc jamais, dans la France du XXIème siècle, ne s’offrir d’autre option que celle de laisser à la seule Fonction Publique Hospitalière le soin de nettoyer l’ensemble du caca ?
D’ailleurs, voyez les conséquences : essayez, vous ne trouverez personne à Clisson pour défendre le Hellfest. Pas une âme. En même temps, tout le monde est mort, c’est peut-être pour ça ? Gardons mémoire, alors : tout le monde savait très bien que ce festival était une ruine pour la ville. Qu’il perturbait lourdement le quotidien. Et (un comble) qu’il ne rapportait strictement rien aux commerces (surtout ceux qui vendent de l’eau minérale, régulièrement dévastés par ces hordes de morts-vivants peinturlurés venues chercher de quoi diluer la poudre de sang dans leur bol). Tout le monde détestait le Hellfest à Clisson, c’est de notoriété publique.

Un zombie gothique © Ronan Thenadey - www.hellfest.fr

Un zombie gothique © Ronan Thenadey – www.hellfest.fr

LE BRUIT
Autre élément factuel et qui condamne lourdement le Hellfest : M6 évoque les « dizaines d’habitations coincées entre les scènes et le camping géant de vingt et un hectares » (à 3’00), vivant durant quatre jours « au rythme des basses de la musique metal ». Partant de là, pas demain que la ville verra la grand-messe metal muter en programme trip hop – alors que le trip hop reste quelque chose de bien plus civilisé. Mais passons et revenons au sujet plus fondamental de la gêne sonore.
Histoire d’illustrer au mieux son propos, Zone Interdite amène la preuve irréfutable du dommage : la maison d’une dame prénommée Sylvie, visiblement située à proximité du site et exposée aux nuisances (dame ayant l’air fort courtoise, par ailleurs).
Pascal est le mari de Sylvie et on le voit dans le reportage. Posé, il évoque des mesures effectuées par les voisins et parle de « 112 ou 115 dB pendant quatre jours ». C’est vrai que ça fait beaucoup, dans l’absolu, quel que soit le bord depuis lequel on se place. Mais c’est vrai qu’on a aussi quelque regret par rapport à cette donnée – parce que le reportage tu vois, il aurait pu être encore mieux de la percutation s’il avait fait parler ces mêmes voisins, et s’il avait précisé que la responsabilité « administrative » de l’organisateur du festival se fonde sur le respect de la réglementation « bruit » en vigueur. Cela dit, n’émettons aucun doute : soit les auteurs du reportage ont vérifié que les nuisances sonores du Hellfest contrevenaient aux prescriptions du fameux décret n°2006-1099 du 31 août 2006 relatif à la lutte contre les bruits de voisinage et modifiant le Code de la santé publique, soit l’équipe de reporters s’est cantonnée à une problématique classique de responsabilité « civile », fondée sur l’appréciation (au cas par cas et par le juge) de l’existence d’un « trouble anormal de voisinage ». C’est peut-être ça, en fait. En même temps, dans un format court, on ne peut pas tout expliquer. S’il faut être acousticien pour regarder un reportage, maintenant ! Et puis, embrouiller les gens dans la technique… Genre : où la mesure a-t-elle été effectuée ? En limites de propriété privée ? Aux alentours du site du festival ? En période diurne ? Nocturne ? Les gens s’attachent à de ces détails ! Et puis après tout, au final, c’est pas parce qu’on ne sait pas grand-chose, qu’on ne sait rien. C’est peut-être même mieux que rien, enfin, qui sait ? Dans le doute…

CULTURE DU HOUBLON
Un autre élément de fait (un de plus, voyez comme ça s’accumule) est apporté par le film, de nature à expliquer l’émergence du « localisme » : le comportement néfaste de « festivaliers plantant leurs tentes un peu partout » (4’01), et qui se permettent même – vous n’allez pas le croire – d’installer de vieux canapés sur l’herbe, dans le périmètre de leur campement d’infortune, comme en plein champ ! Y avait des tomates, ils les bousillaient, cette bande de petits salauds.
Là, n’essayez pas d’imaginer à quel niveau se hisse notre dégoût. C’est du lourd, du profond. Des CA-NA-PÉS ! Où satanisme rime avec anarchie. Repli tribal, auto-suffisance, plus de chef, les cartes, la belote, et tout ça sous prétexte de convivialité. Enfin le merdier, pour parler clair. Bon, pour les gens qu’on voit à l’écran discuter avec Sylvie et sa fille (gens responsables directs de ce grave trouble à l’ordre public), passera encore : Sylvie sourit même en apercevant le canapé et suppose avec humour qu’ils « comptent rester là longtemps ». Mais la gentillesse de Sylvie n’a pas calmé l’inquiétude de la commentatrice, parlant de la fille de Sylvie, « médusée ». Les responsables, eux, expliquent qu’ils « travaillent », qu’ils sont « bénévoles ici » (bon, c’étaient pas vraiment des « festivaliers » en fait, mais des gens du festival – le passage est furtif : on ne s’en rend pas forcément compte et ça ne dessert nullement le propos – voire lui confère une belle humanité. Le truc fait dans l’urgence, à l’épreuve du danger.)
Mais ce n’est pas tout. D’autres participants, plus atypiques encore que ces frais-faux festivaliers, sont à juste titre pointés du doigt par le reportage de Zone Interdite. Ils sont décrits comme « souvent alcoolisés » (illustration supplémentaire par l’image dans le reportage : un type au ventre débraillé, comme heureux de brandir sa mixture).

Un culte vorace © Ronan Thenadey - www.hellfest.fr

Un culte vorace © Ronan Thenadey – www.hellfest.fr

Or, ça aussi, nous pouvons en attester, nous l’avons vu. Alcoolisés, ils l’étaient tous, les festivaliers. TOUS ! Quarante-mille personnes par jour à la louche, complètement beurrées ! Le site du festival en a sacrément souffert (et nous ne vous parlons pas des rues) : nous avons, brassards jaune fluo gonflés, nagé dans un torrent de gerbe trois journées durant – ce qui, vous en conviendrez, n’optimise guère le niveau d’hygiène corporel auquel serait en droit de prétendre tout être humain se réclamant de la civilisation. Et puis les gens n’arrêtaient pas de roter ! Culturellement, c’était vraiment ras de terre et Sylvie, dans le reportage, n’a pas eu tort de l’évoquer : « Ils ne viennent pas pour visiter le château, ils ne vont pas dans les restaurants (…), ce n’est pas notre monde (…) – ce sont des envahisseurs ». Et voilà. Le mot est lâché. Et le localisme de prospérer. Tous ces gens mal coiffés et qui écartent les doigts auraient fait quelques efforts d’intégration, ils se seraient un peu intéressés au lieu de ne penser qu’à se saouler (et saouler les autres) de décibels et autres substances, on aurait pu excuser certaines choses mais là, NON. Trop, c’est trop.

Ainsi que le montre bravement le passage de ce reportage consacré au Hellfest, le localisme a de beaux jours devant lui. Quand l’État baisse la garde, quand la force publique replie ses armes devant l’avancée des forces du Démon, il ne reste plus que l’autodéfense. Encore que le reportage oublie assez malheureusement, à notre avis, d’expliciter par quels moyens de rétorsion les riverains se sortirent de l’ornière. Et c’est peut-être l’autre leçon, bien cachée : le pacifisme peut rester une solution, surtout lorsque vous avez affaire aux Forces de Satan.
Mais pour le reste, que nous amène à penser ce reportage de vraiment fondamental ? Que nous vivons une époque dangereuse de délitement du lien social et que nous pouvons avoir peur. Que les gens ne perdent pas forcément raison en considérant l’autre comme l’Adversaire. Que la Lex Talionis pourrait bien reprendre sa funèbre marche et surtout, que les métalleux, c’est vraiment des gros, gros vilains.

Conclusion : Le Bien et le Mal existent encore, parbleu ! Des enquêteurs de l’ombre, plusieurs jours durant, ont su trier les témoignages et laisser une trace pour l’Histoire. Peut-être enveloppés de lourdes armures, ils n’ont jamais hésité à se frotter, micro et caméra au point, à ces hordes de fanatiques velus, dont la langue pendante crachait une logorrhée houblonnée à souhait et noyant quelques vulgarités latines dans un flot de vieux Norvégien pas toujours bien maîtrisé. Certains même, on les a vus, se trimballaient en slip.

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