Z’Ev & Marc Hurtado – Interview bonus Obsküre Magazine #25

19 Août 15 Z’Ev & Marc Hurtado – Interview bonus Obsküre Magazine #25

SANG, c’est le titre de l’album de la collaboration entre le percussionniste américain Z’Ev et le musicien français Marc Hurtado, connu pour le projet Etant Donnés et des collaborations notables avec des noms comme Alan Vega, Lydia Lunch ou encore Michael Gira. Supplément de l’interview publiée dans Obsküre #25, réalisée lors de la performance du duo assurée au Klub durant l’Etrange Musique le 9 septembre 2013. Petit avant goût également de la première française du film Heart Beat Ear Drum (2015) d’Ellen Zweig qui sera diffusé le 4 septembre dans le cadre de l’Etrange Festival.

ObsküreMag : Comment vous êtes vous rencontrés ?
Z’ev/Stefan Weisser : Nous nous sommes rencontrés à Amsterdam. Ce devait être en 1982 ou 83 quand il est venu avec son frère pour donner un concert d’Etant Donnés au Pays Bas.
Marc Hurtado : Je crois que le lieu s’appelait Aorta mais je ne suis pas sûr.
Z’ev : Nous nous sommes rencontrés et nous avons parlé et il était clair que nous étions des courants différents mais dans un même mouvement.

Et trente ans plus tard, vous décidez enfin de faire quelque chose ensemble.
Z’ev : Il y a eu quelques concerts où nous étions à la même affiche, comme à Karlsruhe.
Marc Hurtado : On a fait quelques festivals où nous jouions dans la même salle. Nous avons cela dit joué ensemble mais pas pour une réelle collaboration. Nous en avions pourtant parlé il y a déjà vingt ans.
Z’ev : Oui, on en a souvent parlé, et il y a eu une période où je n’ai rien fait pendant dix ans entre 1994 et 2003, puis quand je suis revenu en Europe, on a commencé à travailler sur le projet avec Sky Saxon mais malheureusement il est décédé.
Marc Hurtado : Dans ce projet Hidden Treasure, Z’ev faisait les percussions, je faisais la musique et la voix, Mark Cunningham la trompette et Sky Saxon faisait la voix principale. J’ai enregistré treize morceaux. On devait jouer à Nantes et aussi en Suisse, tout était prêt et peut-être dix jours avant il est mort.
Z’ev : Puis peu à peu nous avons retrouvé de l’énergie et en juin il m’a envoyé quelques morceaux. J’ai alors fouillé dans mes archives de concerts enregistrés. J’ai trouvé des performances live qui collaient. C’est la chose la plus simple pour moi car si cela fonctionne de cette manière, cela marchera en live. Parfois les gens veulent de l’électronique ou des patterns de percussions MIDI mais ce serait un peu aride dans ce genre de situations. Et je n’ai pas vraiment de studio pour ainsi dire. Marc a aimé. Il a fini le disque et j’étais très content du résultat. Puis nous avons joué. Surfer est une bonne métaphore pour ce que l’on fait : Quand son énergie commence, je peux attraper cette vague car tout ce que j’ai joué ce soir n’a rien à voir avec ce qui se trouve sur le disque. C’est très spontané.

Mark Hurtado & Z'ev, L'Etrange Musique Festival, Le Klub, Paris, 9 Sep 2013

Mark Hurtado & Z’ev, L’Etrange Musique Festival, Le Klub, Paris, 9 Sep 2013

Z’ev tu t’es intéressé au pouvoir guérisseur de la musique et Marc tu t’es aussi intéressé au mysticisme et aux choses qui sont au delà de la musique. Je trouve l’analogie avec la prière intéressante, car par moments j’ai ressenti la performance comme une prière ou comme une messe. Pensez-vous que cet album que vous avez fait ensemble est dans la tradition de tout ce que vous avez fait avant ou est-ce que c’est quelque chose de totalement différent ?
C’est une extension de mon travail. Nous marchons sur le même chemin. Il y a des différences. Mais si on revient sur notre propre vie, il y a certaines expériences que nous avons eues et des personnes qui nous ont influencés.

Il y a aussi cet intérêt commun pour les choses non occidentales. Comment un Occidental peut comprendre des percussions qui ne sont pas occidentales ? Quelles sont les étapes pour arriver à une compréhension ?
La percussion est un des principaux moteurs quant à la transe dans nos cultures. Le problème des musiques occidentales percussives c’est qu’elles sont basées sur ces treize rudiments qui sont les bases de la musique militaire. Malheureusement la percussion occidentale a tendance à se focaliser sur une forme de vibration fasciste. Mettre les gens en ligne pour qu’ils marchent vers la destruction. Les autres musiques traditionnelles ne sont pas comme cela. Elles veulent amener les gens vers un autre espace et les mettre en lien avec la Mère Nature mais aussi leur propre nature. Il faut donc s’ouvrir à la nature et désapprendre beaucoup. J’ai su lire la musique et toutes ces choses et cela m’a pris beaucoup de temps pour désapprendre. Ne plus compter ce que je fais. Tous ces calculs sur lesquels la musique occidentale est basée. Cela m’a pris dix ans avant de commencer cette démarche de désapprendre et cela m’a pris dix ans de plus pour comprendre.

Dirais tu aujourd’hui que ta musique est plus émotionnelle qu’intellectuelle ?
Je dirais oui. Je comprends que quand c’est enregistré et que les gens l’écoutent, que cela ressemble à de la musique mais je ne la considère pas comme de la musique en tant que telle.

Mark Hurtado & Z'ev, L'Etrange Musique Festival, Le Klub, Paris, 9 Sep 2013

Marc Hurtado & Z’ev, L’Etrange Musique Festival, Le Klub, Paris, 9 Sep 2013

En parlant des musiques non occidentales, apparemment le film sur les musiciens de Jajouka a été diffusé ou acheté par le Moma, le musée d’art moderne de New York ?
Marc Hurtado : Oui c’était la seconde fois. L’année dernière, nous l’avons projeté en novembre, et il a été élu le meilleur film du Moma de l’année. Les films sur le Led Zeppelin ou les Rolling Stones étaient au Moma et ils n’ont pas été sélectionnés. Ils nous ont invités pour dix jours de projection et là ils viennent de l’acheter pour la collection. Ils ont 20 000 films et ils achètent ce film, c’est bien pour nous car nous n’avons aucune distribution en France. Les pays où le film a eu le plus de succès pour ainsi dire ont été les Etats-Unis et le Maroc. Quand nous avons projeté ce film en France, tout le monde était silencieux, alors qu’aux USA à quatre ou cinq reprises le public a ri très fort. J’ai regardé mon frère et je lui ai dit que peut-être nous avions fait une erreur. Mais c’est parce que pour eux tous les rituels avec les singes, les animaux morts, les moutons, c’était totalement exotique. Mais nous aimons cette joie, le fait de ne pas voir notre film d’une façon intellectuelle. C’est cette émotion que nous cherchons. Ces musiciens de Jajouka jouent avec leur cœur. Il y a une tradition de deux mille ans mais chaque musicien apporte quelque chose de nouveau qui vient de son cœur. Pour eux la musique c’est la vie.

Z’ev, malgré ce que tu as dit, il doit y avoir un aspect technique car comment accorde-t-on et harmonise-t-on ce genre de percussions que tu as utilisées ce soir?
Z’ev : Là j’ai ma liste, percussion lente, rapide, taper autour de la percussion, les bourdonnements plastiques, la boîte, le vrombissement, le superbowl. C’est comme une carte. J’aime savoir ce que je vais faire mais pas comment je vais le faire. Je ne dois pas penser à ce que je dois faire à présent, je regarde la liste et j’enchaîne.
Marc Hurtado : C’est une des choses les plus attractives dans le fait de travailler avec lui, nous ne faisons jamais le même concert. Nous utilisons la même base, qui est la musique sur CD, mais il ne fera jamais la même chose avec les percussions et je ne ferai jamais la même chose avec ma voix. Nous construisons la musique en live. Refaire le disque serait ennuyeux.
Z’ev : Même si nous remontions sur scène à présent, ce serait différent. Car c’est deux heures plus tard. Nous sommes sur un nouveau ragga. Je dis souvent que mes performances ne sont pas des solos, c’est moi avec mes instruments et un public, un espace et un temps. J’écoute toutes ces choses de la même manière que j’écouterai un autre musicien. Cette empathie que les bons musiciens obtiennent, qui est presque de la télépathie. Quand un bon groupe est en train d’improviser et d’une seconde à l’autre, ils font un grand virage tous ensemble, même s’ils sont cinq. Car ils écoutent quelque chose au-delà, c’est comme une chaîne, comme écouter un nouveau temps.

Vous avez tous les deux fait beaucoup de collaborations, qu’est-ce que vous aimez tant dans ces échanges ?
C’est l’échange des énergies. Tu trouves quelque chose de nouveau en toi, une nouvelle part de toi même. Pour Marc, il y a une part en moi qui s’ouvre à lui qui ne s’ouvre pas aux autres et je ne peux donc en faire l’expérience que quand je joue avec lui.

Quand tu as commencé, tu étais le seul à faire ce genre de percussions métalliques ou récupérées, puis au début des années 80 il y a eu des tas de groupes comme Test Dept ou Einstuerzende Neubauten qui l’ont fait, que penses-tu de ces musiciens qui ont sûrement été influencés par ta manière de travailler ?
Je ne pense pas qu’ils étaient influencés par ma manière de travailler mais plus par le choix des matériaux. La plupart des percussions traditionnelles produisent des ondes sinusoïdales alors que ces métaux ou ces plastiques durs produisent des ondes carrées et des ondes en triangle, des sons qu’on associe en général à la musique électronique. Je pense que ce qui intéressait ces groupes c’était de faire une musique électronique sans utiliser d’électronique. Mais je ne pense pas qu’ils soient allés plus profondément chercher dans la face énergétique de ce travail. Test Dept ont été plus politiques pendant longtemps puis se sont tournés vers les productions multimédia. Einstuerzende Neubauten sont devenus plus populaires. Puis il y a eu la génération suivante… En 84, j’ai fait la première carte-son, il y avait Metal 1 et Metal 2, les 100% de sons nécessaires pour faire de la musique, et ils ont pris ça. Le métal est rentré dans le vocabulaire. Mais c’est superficiel. Ça aurait été bien s’il y avait eu des musiciens de la tradition occidentale qui eussent voulu revenir à une musique basée sur la nature. Beaucoup se sont intéressés au Tibet et sont partis là dedans. Mais je suis de l’ouest, je ne peux être d’ailleurs, et je crois travailler dans une tradition occidentale. Je ne suis pas en train de coopter la tradition de quelqu’un d’autre.

L’album SANG est disponible via le label Monotype Records.

Crédits Photos : Sue Rynski

Marc Hurtado Pochette SANG Front cover

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