William Wordsworth – 3 poems / poèmes

25 Oct 16 William Wordsworth – 3 poems / poèmes

Un ingénieux jeu de couleurs pour la couverture permet de montrer qu’une nouvelle fois lenka lente propose une édition bilingue. La traduction des poèmes de cet Anglais est assurée en son temps par le chaudement recommandé Jules Barbey d’Aurevilly (par exemple les nouvelles éditées par Isoète et illustrées notamment par Fred). Le langage est simple et précis, mais le français avait laissé de côté les rimes pourtant instigatrices d’un balancement somnolent qui sied tant aux propos du chef de file de l’école lakiste.

Au XIXème sicèle, cette « école des lacs » avait réuni selon la critique aussi bien Wordsworth et Southey que Coleridge. C’est peut-être plus à ce dernier qu’on songera ici avec le poème « L’Enfant aveugle des Montagnes ». En littérature contemporaine, on pensera qu’aujourd’hui c’est sous le nouveau terme de « Nature Writing » que d’autres critiques essaient de regrouper David Vann et Dan O’Brien.

La somnolence, donc, ou plutôt une sorte de douce hypnose creuse sa place à l’écoute de ces trois poèmes narratifs. On se sent presque assis au coin de la cheminée lorsqu’un vieil oncle se mettrait à narrer des allégories enfantines. D’ailleurs, une sorte de didascalie annonciatrice annonce avant le deuxième poème qu’il s’agit d’un « tale told by the fire-side ». Trois poèmes, trois récits centrés sur les attentes des enfants.

C’est d’abord le refus intransigeant d’une petite fille de cesser de compter les membres de sa fratrie morts (« Nous sommes sept »). Pour elle, ils sont toujours là, en témoigne l’herbe poussée verte sur leurs tombes, et, non, elle n’en démordra pas, ils sont bien sept enfants dans sa famille. Un poème qui évite le pathos, sachant exprimer avec une rude simplicité lexicale cette audace ingénue et brutale. Le rire vient du tragique monstrueux de cette farce, comme si cette petite souffrait de troubles mnésiques suite au traumatisme de ces deux disparitions. Comment compter ? Comment cesser de compter ? Et surtout quand ? Pourquoi renoncer, face à un Inconnu à la famille, à dire ceux qui ont été, et restent ancrés dans la mémoire collective ?

«  The blind Highland Boy » est lui gonflé par la vertu des allégories bibliques : pensez donc, un enfant aveugle, aimé de son chien fidèle (« A dog too, had he ; not for need / But one to play with and to feed » ) mais qui ne le suivra pas et qui, tel un Jonas lilliputien ou gigantesque tente de se faire emporter sur une large coquille de tortue marine, morte depuis longtemps. Retour aux sources proche de celui qu’inaugurera Conrad à la recherche de l’ailleurs, appel de l’au-delà des murs d’un village étriqué, succion admirable de la marée descendante de ce lac étrange et parfois très humain (« Qui rude ou doux, avait de soudains caprices / Et se berçait dans son lit avec inquiétude »), souvenirs-trace d’animaux gigantesques et exotiques. Derrière cette envie de partir et cette captivité imposée par l’entourage, se pose en soubassement la manière dont la famille et les voisins censurent les velléités d’abandon. De quoi rappeler ce Village du cinéaste Night Shyamalan…

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« Lucy Gray ou la Solitude » est une histoire de disparition et de fantôme qui hante la lande déserte. Classique. Mais ce marais sauvage étant certainement la chose la plus douce qui ait fait face aux maisons des hommes donne autre chose à penser. Envoyée chercher sa mère avec une lampe, l’enfant a disparu au milieu du pont. C’est comme si la Nature elle-même l’avait appelée pour avoir une compagnie. Et ce marais, habité par cette histoire, vit de ce qui est raconté sur la petite. Pour que le paysage vive, il lui fallait cette présence humaine, ce contact à soi, une histoire…

La bande-son adjointe au livre sur un mini-CD est signée de Talweg (aussi co-auteurs du projet La Morte Young, non pas de faute de frappe) : « Entends par la vertu puissante de l’Ouïe du Lion » expose un metal que le duo qualifie de « primitif et free » joué par des gens qui aiment Sunn O))) (pour le titre, on pense à Earth), SPK et The Soft Machine. Lourdeur doom d’un riff monomaniaque, cris, raclements et geignements encordés, batterie asthmatique, fantôme de cauchemar, voix enfantine à la façon d’une performance des Virgin Prunes et avec une capacité à être drôle. Leur titre, spécialement conçu pour le livre (un grand merci à eux et à Nicolas Dick qui l’a masterisé !) donne à voir ce qui se cache sous la surface des lacs et derrière les nappes de brouillard. Visions floues, jeu de chasse aux sorcières dans lequel le chasseur finit par être mangé.

Par delà les années, lenka lente a encore déniché des formats courts qui font sens et interrogent les folies humaines.

William Wordsworth, 3 poems / 3 poèmes

+ CD de Talweg : Entends par la vertu puissante de l’Ouïe du Lion

Éditions lenka lente (les deux visuels viennent aussi de l’éditeur).

www.lenkalente.com

http://talweg-wolves.tumblr.com/

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