Warpaint – Interview pour « Heads up »

21 Oct 16 Warpaint – Interview pour « Heads up »

Les Américaines de Warpaint nous avaient habitués à une dream pop aux accents new wave, shoegaze, psyché… Changement de cap avec leur troisième album Heads up, résolument dansant, émaillé d’influences  dub, trip hop, voire R&B. La deuxième partie du disque revient à des tonalités plus indie et shoegaze (l’ombre de The Cure y apparaît parfois, sur « Heads up » et « Above Control »), pour finir avec un morceau dépouillé et plein de douceur, « Today dear » : voix et guitare sèche, simplement. Heads up est un disque déroutant et intriguant, qui se révèle par touches successives.

Nous avons rencontré Emily Kokal (voix, guitare) et Stella Mozgawa (batterie) lors de leur passage à Paris. Emily, plus rêveuse, Stella, pleine de fougue – et beaucoup de fous rires à elles deux.

 

Heads up est assez différent de vos deux derniers albums, plus dance, très dub même…

Emily Kokal : Nous voulions faire quelque chose de différent, nous donner peut-être des limites afin de pouvoir nous concentrer sur une idée, un concept et progresser rapidement. Nous voulions également faire un album plus dansant, qui ressemble mieux à nos performances live. Les gens nous disent souvent qu’ils ressentent bien plus d’énergie en concert, par rapport à nos albums. Nous avons donc essayé de capturer cette atmosphère live. Même si ça ne sonne pas exactement de la même façon, il y a le même type d’énergie. Cela a été fun, vraiment enthousiasmant de créer des rythmes plus rapides, d’expérimenter de cette façon.

 

L’album est plus « upbeat » que votre travail précédent. Est-ce une évolution logique ? Comment avez-vous procédé cette fois ?
Après notre dernière tournée, nous avons pris un peu de vacances. Chacune d’entre nous s’est mise à écrire individuellement. Lorsque nous sommes entrées en studio, nous avions beaucoup d’ébauches que Jenny, Stella et Theresa avaient créées, ou bien des idées conçues par elles trois, ou par moi-même, ou bien une rythmique que Stella m’avait envoyée… Nous avons commencé avec des couplets. Auparavant, on se retrouvait et on se mettait à écrire une chanson du début à la fin, comme pour le EP Exquisite Corpse.
Stella Mozgawa : Il y a toujours eu une sorte de base préalable cette fois. Il ne s’agissait plus pour chacune d’entre nous d’intervenir simultanément sur la structure d’une chanson afin de la terminer. Nous étions beaucoup plus concentrées.
Emily : D’habitude on commence à faire des jams, certaines se mettent à chanter des paroles improvisées… C’est plus lent. Alors que pour ce disque, l’une d’entre nous s’attelait à écrire un texte du début à la fin. Puis quelqu’un disait : « Je sais exactement ce que vais ajouter à ça ». C’est donc un processus naturellement plus rapide.

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Comment avez-vous travaillé avec Jacob Bercovici ? Il avait produit le EP Exquisite Corpse, et c’est un de vos amis. Il s’agit donc d’une coproduction ?
Oui, il a été si gentil d’arriver à trouver du temps. Car notre processus créatif a été rapide cette fois, c’est une fierté supplémentaire. Jake fait partie du groupe The Voidz avec Julian Casablancas, il n’avait donc qu’un laps de temps très précis à nous consacrer. Il nous a dit : « Je ne veux pas faire cet album avec vous mais je sens que je dois le faire, car je suis votre ami (rires) ! » Il nous connaît si bien, il savait dans quoi il allait s’aventurer ! C’est l’un de nos meilleurs amis. Cela a rendu le travail beaucoup plus facile, l’atmosphère était très sécurisante et familiale. Nous voulions vraiment faire un disque qui soit instantané, dansant, uptempo, mais qui possède aussi ce côté brut. Nous l’avons enregistré dans un studio de répétitions, de manière minimaliste, presque à la manière d’un groupe débutant. Le rôle de Jake a été très important, il nous a aidées à rester concentrées et a simplement essayé de traduire notre vision. C’était aussi l’ingénieur du son principal.

 

Vous avez toutes des side-projects différents. Emily, tu as travaillé avec Paul Bergman et Saul Williams ; Stella a collaboré avec de nombreux musiciens : Jamie XX, Kurt Vile… Est-ce une manière de conserver une certaine fraîcheur au sein de Warpaint ?
Stella : Je ne pense pas que nous décidions cela de manière consciente… Nous ne nous disons pas : « La tournée est terminée, il est temps d’effectuer des collaborations. » Nous agissons de manière très naturelle. Quand nous avons envie de faire quelque chose, nous le faisons, que ce soit le fait pour moi, Emily ou Jen de jouer sur le disque d’un autre artiste, ou bien un projet entre Emily et Theresa ou entre Jen et moi… C’est super d’explorer de nouvelles choses avec d’autres, mais c’est au fond la même énergie : le fait de s’exprimer de manière créative. Que ce soit avec Warpaint, en solo ou dans des projets collaboratifs, il s’agit de la même flamme. Elle est en toi et tu dois la libérer. Si quelqu’un se trouve être avec toi à ce moment-là, tu peux l’entraîner dans le projet. Nous travaillons avec des amis, des gens que nous respectons et en qui nous avons confiance. J’ai beaucoup de chance, et j’en suis consciente ; le fait de pouvoir collaborer avec tant d’artistes de valeur, au sein de Warpaint, de Curb, ou ailleurs. Très souvent, les artistes ont besoin de s’exprimer, mais ne s’entendent pas forcément au niveau créatif avec les gens qui les entourent. Nous avons donc de la chance de connaître une communauté d’artistes pour qui nous avons un respect mutuel. Il est facile de créer de la musique avec eux. Cela s’applique aussi à Warpaint, c’est ainsi que le groupe a commencé…
Emily : On me demande aussi beaucoup de chanter sur d’autres disques. Il est facile d’intervenir au chant sur un projet différent. Par exemple, quand Saul Williams m’a proposé de travailler avec lui, je n’étais pas vraiment dans l’état esprit adéquat pour faire de la musique ; nous venions à peine de finir une tournée. Il souhaitait que je collabore à presque toutes les chansons, mais finalement je n’ai chanté que sur le single « Burundi ». Je regrette maintenant de n’être pas allée plus loin… Ce genre d’opportunités est tellement motivant, j’ai beaucoup de respect pour Saul.

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Warpaint existe depuis un certain nombre d’années maintenant. Comment voyez-vous l’évolution du groupe ? Que signifie être membre de Warpaint ?
Stella : Em, c’est toi qui va répondre, car je suis arrivée un peu plus tard dans le groupe !
Emily : J’adore ce qu’est Warpaint aujourd’hui. Je me suis beaucoup amusée en faisant cet album et j’ai hâte de le jouer live, ça va être super. Nous modifions toujours nos chansons, elles évoluent sans cesse sur scène. Je me réjouis de la tournée que nous allons entreprendre cette année. Cela n’a pas toujours été le cas ; personnellement, j’ai conscience d’avoir surmonté des moments difficiles, au cours desquels je ne ressentais pas cet enthousiasme. Je crois que lorsqu’un groupe existe depuis aussi longtemps, il faut prendre les choses album par album et rester ouvertes, par exemple à d’autres collaborations, d’autres projets. Mais je suis vraiment fière de la façon dont nous travaillons ensemble, et de cet album. Je pense que nous avons atteint un autre niveau. Parfois, quand un groupe sort son troisième album, on se demande si leur pic créatif a eu lieu sur leur premier disque. Ils continuent mais l’étincelle n’y est plus, et on perd tout intérêt. Si nous ressentions cela, il vaudrait mieux partir faire autre chose. Pour moi, Heads up est donc une sorte de triomphe.
Stella : Je suis d’accord, je pense que c’est génial d’avoir fait ce qui se rapproche le plus du son et de l’atmosphère que nous voulons voir associés à Warpaint. Il n’y a eu aucune lassitude ; nous l’avons réalisé rapidement, donc nous n’avons pas eu à l’écouter des centaines de fois.
Emily : Le son de l’album est également très organique…
Stella : Oui, c’est génial, un peu plus punk, et c’est maintenant mon album préféré. C’est super de sortir un disque décalé, qui ne suscite pas de commentaires du style « oh, toujours le même genre de truc ! » Ou bien de ne pas se dire : « Oh quel dommage, on tenait quelque chose, mais on a tout gâché en y passant beaucoup trop de temps, en se posant trop de questions, ou en modifiant trop de choses. » C’est un album très direct ; j’espère que les gens qui suivaient nos précédents travaux apprécieront cette nouvelle phase. D’autres, qui ne connaissaient pas notre musique, s’intéresseront peut-être aussi à Heads up.
Stella : J’espère que les gens l’aimeront autant que je l’aime ! C’est très simple, j’adore l’écouter et je ne ressens pas toujours cela après avoir terminé un album. D’habitude, c’est plutôt : « Bon, je vais arrêter de l’écouter pendant deux ou trois mois. » Cette fois je suis heureuse de faire écouter ce disque à des amis, j’en suis vraiment fière, c’est un sentiment exaltant !
Emily : Très souvent, on nous dit qu’il faut écouter nos albums un certain nombre de fois pour s’en imprégner. Sur Heads up, on peut encore se perdre dans l’ombre de certains morceaux, mais beaucoup de chansons ont un impact très immédiat, car le disque est en mouvement, il est dancey et fun.
Emily : Nous ne voulions pas faire un album uniquement pop, comme certains pourraient le penser s’ils n’écoutaient que « New Song ». Il ne s’agit que d’une des nombreuses facettes que nous explorons en ce moment.

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Vous allez donc partir en tournée – est-ce le moment que vous préférez, le fait de jouer un nouvel album live ?
Oui, c’est souvent le cas. Le processus de création de cet album a été si révolutionnaire – je pense que j’ai évolué en tant qu’artiste, et avec mes camarades. En fait, cela dépend de ce que l’on ressent vis-à-vis de l’album ; parfois, on ne se sent pas aussi impliquée qu’on l’aurait voulu. Dans ce cas-là, le jouer sur scène est agréable mais on n’a pas vraiment l’impression qu’il s’agit de son bébé. Pour Heads up, nous ressentons toutes une vraie connexion avec le disque ! Nous avons déjà joué « New Song » live à Londres, pour le festival British Summer Time à Hyde Park, c’était fun, vraiment super !
Stella : Oui, deux arcs-en-ciel sont apparus !
Emily : Et les gens chantaient avec nous dès le second refrain ! Nous sommes des filles plutôt pleines de vie, fun, nous aimons danser…
Stella : Nous ne sommes pas des sorcières (N.D.L.R. : allusion à certains journalistes qui s’obstinaient à dépeindre Warpaint comme des « sorcières hippies ») ! On nous comparaît à des goths, il y avait cette rumeur selon laquelle Siouxsie aurait produit notre premier album… Nous étions très joyeuses, insouciantes, et soudain on nous décrivait comme de sombres vampires avides de sang (rires) ! Personnellement, je pense que notre personnalité est beaucoup plus présente sur cet album, par rapport aux précédents.
Emily : Oui, nous pouvons mieux exprimer notre sensibilité, toute cette énergie que nous dégageons. Laisser parler nos corps plus que nos têtes !

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Maintenant, la question que tout le monde vous pose : Warpaint est  un groupe entièrement féminin… Pensez-vous avoir de ce fait des choses spécifiques à dire, ou des façons de vous exprimer ? Avez-vous un point de vue féministe, ou n’est-ce pas un thème pertinent ?
Stella : Personnellement, la façon dont j’exprime un certain féminisme c’est de faire exactement ce que je souhaite faire dans la vie. C’est la meilleure manière d’exprimer ma gratitude aux femmes qui sont venues avant nous, qui ont brisé certaines barrières.
Emily : Il leur avait fallu travailler beaucoup plus dur.
Stella : Oui, c’est vrai, elles ont dû faire leurs preuves, ce qui nous a donné la liberté de pouvoir, par exemple, être batteuse dans un groupe rock, ou de faire absolument ce que l’on veut, sans avoir à se battre et sans que tout le monde nous regarde… Pendant mon adolescence, j’avais parfaitement conscience d’être la seule batteuse féminine à la ronde. J’avais quinze ans, une queue de cheval, j’arrivais dans une salle pour la balance et tous les ingénieurs du son me regardaient, pensant que j’allais être catastrophique… Dieu merci, je n’ai plus à affronter ça. Je sais maintenant qu’il y a tant de femmes qui se sont imposées avant nous, partout dans le monde, et qui ont prouvé que les femmes peuvent faire exactement la même chose que les hommes. Plus ces exemples sont médiatisés, plus ils pourront inspirer les jeunes filles, les encourager à faire de la musique, devenir journaliste, jouer au football… L’industrie musicale est dominée par les hommes ; le fait d’y faire totalement ce que nous voulons est une forme décalée de protestation. Il n’est pas dans notre nature d’affirmer : « Vous devez réagir de cette manière ! » Nous disons plutôt : « Prenez conscience de tout ce que vous pouvez entreprendre, de l’incroyable liberté dont nous jouissons ! » Avoir la possibilité de faire de la musique en tant que groupe composé de quatre femmes, et de réaliser tout ce que nous souhaitons… C’est un exemple incroyable. Je n’ai rien contre les féministes militantes, les gens impliqués politiquement, mais je ne ressens pas un besoin, une responsabilité particulière qui me pousseraient à m’exprimer ainsi. Je le fais en créant de la musique, c’est très important pour moi.
Emily : Je pense que notre tâche prioritaire est de maintenir une relation vraiment forte entre nous quatre. Car il est parfois difficile, et notamment entre femmes, de se soutenir et de s’encourager, sans que l’une ne devienne le leader. Il s’agit de partager – partager la scène, partager la lumière, et cela ne se fait pas toujours naturellement. Nous recevons beaucoup d’attention de la part des hommes, du public masculin, donc cet équilibre est réellement important. Cette base d’égalité, ce soutien mutuel sont le meilleur exemple que nous pouvons donner aux femmes (et même aux hommes) de ce que les femmes peuvent accomplir, surtout dans un contexte créatif. Quand nous voyons que nous inspirons des filles plus jeunes, que nous les encourageons à monter des groupes féminins, ou bien à simplement donner le meilleur d’elles-mêmes (par exemple, en tant que batteuses)… Pas simplement le fait de dire « je suis une batteuse féminine », car ce n’est pas encore si courant, mais « je veux atteindre à la batterie l’excellence d’un Jimi Hendrix ou d’une Bonnie Raitt à la guitare ».

Warpaint playing a session for The Line Of Best Fit

Comment voyez-vous le futur de Warpaint ?
Stella : Nous améliorer sans cesse !
Emily : Idéalement, le fait de pouvoir faire de la musique de la manière dont nous avons conçu cet album : devenir plus prolifiques, pouvoir créer à notre rythme et au sein de notre propre espace, de cette façon plus organique et familiale. Même si nous continuons à utiliser d’excellents producteurs, c’est nous qui contrôlons nos créations, même au niveau de la production. Aujourd’hui, on peut disposer d’un studio partout, même dans notre tour bus quand nous sommes sur la route… Nous ne voulons pas ressentir de pression lorsque nous élaborons un album, juste faire de la musique, séparément et ensemble, de manière fluide. Poursuivre l’aventure Warpaint (le groupe existe depuis maintenant douze ans) et poursuivre parallèlement d’autres vies ! Patti Smith est une de nos influences, c’est une vraie lionne, extraordinaire…

Warpaint sera en concert le 29 octobre à Paris dans le cadre du Pitchfork Music Festival.

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