Wardruna – Interview autour de Runaljod – Ragnarok

09 Nov 16 Wardruna – Interview autour de Runaljod – Ragnarok

Avec la parution de Runaljod -Ragnarok le 21 octobre, Wardruna signe la fin d’une trilogie débutée en 2009 et dont les premières ébauches datent du début des années 2000. Profond, mystérieux, ce troisième essai clôt avec brio cette exploration de l’ancien alphabet runique. Mais qu’en est-il de l’avenir du projet à présent que sa grande œuvre est terminée ? Einar Selvik nous rassure dans cet entretien. Il a plein d’idées pour la suite. Mais pour l’heure, nous pouvons nous délecter de ce dernier opus en attendant le concert du 18 novembre au Trabendo où Wardruna se focalisera sur ce triptyque.

ObsküreMag : Peut-on d’abord revenir sur ce concept autour duquel les trois disques sont construits ?

Einar Selvik : La trilogie Runaljod est un projet où la musique est basée sur l’alphabet runique proto-scandinave. La musique accompagne chacun de ces symboles anciens. Il y a huit runes pour chaque album. Le premier album est paru en 2009, Runaljod – Gap Var Ginnunga, le second en 2013, Runaljod – Yggdrasil, et à présent Runaljod -Ragnarok. Le concept créatif est d’interpréter ces choses dans des lieux spécifiques, en utilisant des sons, un langage et des instruments qui sont pertinents. Parfois, les enregistrements se font en extérieur ou dans des lieux en accord avec les différents sujets. Même certaines dates sont choisies avec précision.

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© Espen Winther

Si on disait que chaque chanson est composée comme un rituel, serais-tu d’accord avec cette idée ?

Non, ce n’est pas aussi simple. Même s’il y a un ressenti rituel dans la musique, et quelques chansons peuvent donner l’aspect de rituel, avec une forte dimension spirituelle, mais je n’irais pas jusqu’à dire que chaque chanson est un rituel. J’essaie de garder ma musique ouverte et ne pas y inclure trop de moi même ou trop de couleurs qui me ressemblent. Car cela permet à l’auditeur d’en avoir sa propre version. Pour beaucoup, cela s’apparente à un rituel mais ce n’est pas obligatoire. Il y a très peu de formes d’art qui ont le potentiel de porter du sens aussi fortement que peut le faire la musique. C’est important que le sens caché derrière la musique soit aussi porteur que la musique en elle même. Si on en revient à l’origine de la world music, il y avait cette dimension, ou dans un autre style, dans les débuts du black metal, où la technique et le son étaient secondaires. L’important c’est l’atmosphère, l’esprit et le sens.

Sur l’album, on entend des sons étranges, notamment les bruits menaçants produits par un animal au début de « UruR ». Quels ont été les enregistrements en extérieur que tu as faits pour cet album?

Ce dont tu parles n’a pas été enregistré par moi. Il s’agit d’un bison européen car cette rune en particulier représente l’auroch, le taureau ancien qui rôdait en Europe du Nord. Aujourd’hui il n’existe plus. Mais le bison européen, qui est presque en extinction aujourd’hui, est l’animal le plus proche qu’on trouve aujourd’hui. Je joue beaucoup sur les arbres, en revanche, et il y a pas mal de prises de son sur le disque. Sur le troisième morceau, « Isa », qui signifie la glace, nous avons aussi utilisé de la glace ancienne qui est modelée comme pour un xylophone. Le son rythmique est en fait le son de la glace. C’est beaucoup de travail. Certains diront qu’on peut obtenir le même son en tapant sur la table qu’en tapant sur des arbres. Mais je suis convaincu que l’auditeur comprendra la différence. De façon consciente ou inconsciente.

En parlant des rythmes, les percussions sont très importantes dans ta musique. Quand cet intérêt pour les rythmes, et la transe qu’ils procurent, s’est manifesté la première fois?

Je suis batteur. Même quand j’avais deux ou trois ans, j’étais obsédé par ça. Du moins, c’est ce qu’on m’a dit. J’ai eu une batterie très tôt et j’en ai joué depuis toujours. Les rythmes me sont donc naturels. La plupart des rythmes que tu entends viennent de moi. Ce sont des rythmes que j’ai dans la tête quand je marche et que l’inspiration arrive.

Et commences-tu parfois une chanson avec le rythme? Tu commences généralement comment?

C’est très varié. Ce peut être un rythme, mais parfois j’entends juste la musique dans ma tête, parfois c’est le son d’un instrument ou quelques mots. Mais je peux dire que j’écris la plupart de ma musique quand je marche en extérieur. C’est la seule constante que l’on peut ressortir.

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© Ole J. Brye

En parlant de l’héritage païen et de la magie rituelle des runes, la scène néofolk s’est plongée totalement là dedans, de Current 93 à Hagalaz Rune Dance en passant par :OTWATM:, quelles relations entretiens-tu avec cette scène? As-tu des amis dans cette scène ou es-tu très à l’écart?

Je suis plutôt en dehors de tout ça, je ne connais aucun des groupes que tu as mentionnés. Mais je sais que les runes sont une source d’inspiration pour de nombreux groupes.

As-tu une façon à toi d’interpréter les runes?

D’abord je dois dire qu’il y a beaucoup de fausses informations qui circulent autour des runes. Beaucoup d’interprétations actuelles des runes remontent aux années 60 et 70 quand les écrivains new age britanniques et américains ont pris les runes proto-Scandinaves et les ont combinées avec la Kabbale, l’astrologie, les tarots et ont créé cette nouvelle chose qui ne ressemble que vaguement à la tradition originelle sur l’utilisation ésotérique des runes. Mes interprétations ne sont pas uniques mais j’essaie d’être très strict dans mon approche. Je dis toujours aux gens qui veulent apprendre sur les runes qu’il faut trouver comment ce que l’on croit savoir des runes est arrivé, l’histoire de la runologie, car quand on fait ça, on voit rapidement que beaucoup de choses que l’on croit sur les runes sont fausses. C’est une invention moderne ou parfois l’interprétation d’un simple individu. Cela ne veut pas dire que ça ne fonctionne pas mais c’est un fait contemporain. J’essaie d’être sobre et neutre dans la façon dont je fais le portrait des runes. Et j’essaie de me baser sur des faits solides, dans un premier temps du moins. Car si tu te bases sur des faits, c’est plus simple ensuite de se mouvoir dans les paysages magiques sans se perdre.

Certaines des chansons datent d’il y a longtemps, les premières traces remontant à 2003. Quel est le temps le plus long qu’a pu te prendre l’écriture d’une chanson, est-ce un long processus ?

Parfois c’est très long, ça peut prendre des années, et parfois ça prend juste quelques heures. L’ordre des chansons et des runes a été établi au début des années 2000. Quand j’avais une idée qui je pensais pourrait coller à tel album, je faisais une esquisse ou j’écrivais l’idée puis je le mettais de côté jusqu’à ce que je commence à travailler sur l’album. Et c’est très intéressant car certaines des idées ne collaient pas mais d’autres oui, et ça c’est fascinant de voir des idées que tu avais il y a dix ou quinze ans se concrétiser et s’intégrer parfaitement à l’ensemble.

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Le titre Ragnarok peut être associé à la destruction ou la résurrection.

Les deux aspects sont intéressants, le destructeur, et le créatif. Je ne voulais pas insister sur la partie destructrice. On la trouve tout de même, déjà à la fin du précédent album, mais l’intérêt principal se tournait sur ce qui s’élève des cendres. Le nouveau commencement, plus que la transformation.

Le choix des instruments a toujours une importance pour toi. L’album commence par des sons de cors extrêmement puissants. Était-ce important de commencer avec ces sons précisément ?

Oui, car ils sont liés au concept de Ragnarok sur un plan mythologique, en lien avec le son d’un cor gigantesque. Et aussi le choix des cors sur la seconde chanson, celle qui représente le taureau, c’est que ces cors anciens que nous utilisons, les lurs en bronze scandinaves, viennent toujours par paires, et leurs formes est supposée imiter les cornes de ces anciens taureaux.

Et aussi nous avons toutes ces voix d’enfants sur l’album, était-ce lié à ce thème de la renaissance ?

C’est une idée qui remonte à longtemps en arrière, mais c’était vraiment pour deux chansons spécifiques. « Odal » parle de la famille, de l’héritage, les enfants qui chantent sur cette chanson sont mes propres enfants. C’était logique que ma famille chante pour la rune qui représente le patrimoine. Et pour la chanson « Wunjo », cela signifie la joie, les émotions pures. Et pour moi il n’y a pas d’êtres humains sur la planète qui puissent mieux exprimer l’émotion pure que les enfants. Cela faisait sens.

Ton approche de la musique, en raison des thèmes que tu abordes, est-elle nostalgique ?

Non, je n’ai pas de nostalgie ou de vision romantique du passé. J’ai une grande passion pour mon histoire, ma culture et mon héritage et je trouve qu’il y a beaucoup de choses de notre passé qui sont intéressantes. Wardruna ne cherche pas à faire de la musique viking ou à faire revivre le passé. L’idée est plus de faire quelque chose de nouveau en utilisant de vieux outils et de vieilles idées. Une sagesse, pour ainsi dire, qui a encore de la pertinence aujourd’hui. Peut-être que c’est encore plus pertinent pour l’être humain et la société d’aujourd’hui. Car nous sommes on pourrait dire perdus en tant qu’espèce. Car toute ma musique tourne autour de la nature, que ce soit la nature humaine, notre relation à elle ou la nature elle même. Je pense que c’est la raison pour laquelle des personnes s’attachent à cette musique. Car cela nous rappelle que nous faisons partie de la nature.

Je suis aussi surpris par la diversité de votre public. C’est peut-être l’effet de la série Vikings ? Avez-vous remarqué un changement dans votre public ces dernières années ?

À vrai dire non. Notre public était déjà bien établi avant la série. Nous avions déjà remarqué que le public était très varié, que ce soit en termes d’âge, mais aussi quant à leurs parcours. Tu peux avoir des fans de métal, de jazz, de world music, de folk, d’indie, d’histoire. C’est intéressant de voir ces différents parcours culturels se mêler. Mais bien sûr Vikings a fait grandir l’échelle, on pourrait dire. Donc il y a eu un changement dans le nombre mais pas dans la diversité. Ce sont juste des gens qui aiment la musique et qui ne se cantonnent pas à un seul genre. C’est un public très ouvert.

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Pour ce qui est du concert que l’on verra le 18 novembre, ce sera basé essentiellement sur le dernier album ?

Ce sera un mélange. C’est l’idée de raconter une histoire et à présent nous pouvons raconter toute l’histoire. Donc la musique proviendra des trois albums.

À présent que vous êtes considérés comme des importants porte-paroles de l’héritage culturel nordique. Comment ressens-tu cette reconnaissance ?

J’en suis très fier. C’est quelque chose que je ferai de toutes façons même s’il n’y avait pas de reconnaissance. Tout le reste est du bonus. Cela me permet aussi de faire des choses très différentes, parler dans les écoles, les universités. C’est important que les gens se souviennent de leurs racines, donc si je peux inspirer d’autres personnes à le faire, c’est super. J’ai aussi travaillé avec un milieu plus académique car ils trouvent ce que je fais très intéressant, avec mon approche historique de la musique. Si mon travail peut contribuer à une nouvelle connaissance de ces choses, c’est fabuleux.

Des idées pour la suite ?

J’ai beaucoup d’idées, mais je n’ai pas encore décidé ce que je ferai en premier. Il y a tellement de choses que j’ai envie de faire.

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