Volcano The Bear – interview (foküs bonus Obsküre Magazine #9)

21 Mai 12 Volcano The Bear – interview (foküs bonus Obsküre Magazine #9)

Golden Rhythm / Ink Music figure parmi les plus grandes réussites de Volcano The Bear. La sortie de ce nouvel album a été aussi l’occasion de revenir sur l’histoire de ce groupe au surréalisme poétique. Rencontrés à l’occasion de leur dernière tournée française, ces Britanniques n’avaient pas accordé d’entretiens depuis plusieurs années, raison de plus pour Obsküre Magazine de prendre le temps de décortiquer l’œuvre avec les principaux intéressés, Aaron Moore et Daniel Padden.

ObsküreMag : Vous n’avez enregistré ce dernier album que vous deux, ou y a-t-il eu Nick Mott et Clarence Manuelo?
Aaron : Nick n’est plus vraiment dans le groupe depuis six ans. Il a déménagé, a étudié à l’université. Il a arrêté de faire des concerts et de façon très occasionnelle, il lui arrive de nous envoyer de la musique.
Daniel : Clarence n’est pas très intéressé par le fait de jouer en public. Le disque ce n’est quasiment que moi et Aaron, avec quelques éléments de Clarence. Il y a en tout cas deux titres où l’on peut bien ressentir la personnalité de Clarence.
Aaron : En 2004-2005 c’était plutôt moi et Nick, donc ça varie.
Daniel : C’est aussi lié à des situations pratiques. Si l’un des membres déménage, ça change. C’est vrai que ces six dernières années, c’est plutôt moi et Aaron mais Clarence a une approche de la musique vraiment unique. Il reste une influence à distance.
Aaron: Nous avons pris des décisions conscientes pour introduire son esprit dans notre travail en duo. Clarence jouait du magnétophone et nous non. Et à présent, nous en jouons tout les deux. Il y a des passages qu’il a créé que nous utilisons durant le concert, des enregistrements de sa voix notamment. Il utilise en général assez rarement sa voix mais quand il le fait c’est toujours très théâtral.
Daniel : Nous parlons de lui comme s’il était mort (rires). Mais c’est juste qu’il travaille dans une autre stratosphère.

Il y a eu beaucoup de montage fait à partir de choses anciennes que vous avez oubliées.
Aaron : L’oubli est quelque chose d’important. Même en live, si nous sommes préparés, les moments où l’on oublie peuvent être de vraies passerelles pour essayer de nouvelles situations.
Daniel : Ce disque est aussi le plus composé, le plus discuté quant aux décisions et aux choix que nous avons faits en termes de mix final. Dans la démarche de création elle même, il y a beaucoup de hasard et de coïncidences, en revanche. Du recyclage. Mais nous accordons beaucoup d’attention à la création finale.

Y a-t-il beaucoup de conversations avant d’enregistrer?
Daniel : Pas avant d’enregistrer.
Aaron : Jamais

Et quand vous avez commencé le groupe, saviez-vous exactement le son que vous vouliez avoir? Car il y a une identité très forte qu’on reconnaît de suite…
Daniel : Ce que l’on reconnait peut-être c’est ce filtre collectif, cette sélection, cette idée d’être satisfait du son que tu produis. Certaines choses sont renforcées, d’autres rejetées, et on finit avec une forme. C’est lié aux choix artistiques que tu fais. Cela fait longtemps que nous jouons. Nous devenons de meilleurs musiciens. Nous ne l’étions pas autant avant et ça nous a aidé à créer une forme musicale.  Plus tu joues, plus tu t’améliores et tu deviens capable de jouer un autre type de musique.
Aaron : A la base, j’étais batteur, aujourd’hui je joue de la trompette, je n’en avais jamais joué avant VTB. J’ai commencé à en jouer parce que tu en avais acheté une et j’ai fini par te la racheter.
Daniel : C’est vrai.
Aaron : Je n’ai pas l’intention de devenir un grand trompettiste, mais au bout de dix ou quinze ans, à force de jouer cet instrument, tu deviens plus expressif avec. J’en ai joué par accident, cela n’a pas été une décision consciente. C’est juste parce que c’était là.
Daniel : Mais très rapidement certains instruments ont été rejetés.
Aaron : Nous n’utilisons quasiment jamais de basse.
Daniel : Juste une fois
Aaron : Accidentellement il y en a une qui s’est retrouvée sur le dernier disque.

C’est parce que vous n’aimez pas le son?
Aaron : Je pense que cela vient du fait qu’au départ nous étions un groupe anti-rock. Nick en particulier avait trouvé une manière de jouer de la guitare électrique mais pas comme de la guitare électrique. Et personne ne possédait de basse.  Je pense que mon jeu de batterie, avec beaucoup de tomes, est dû au fait que nous n’avons pas de basse. C’est une chose très étrange de jouer avec un bassiste. Cela fait quinze ans que nous jouons ensemble, mais ce n’est pas parce que nous devenons plus musiciens, que nous abandonnons le côté aventureux.

Vous avez parlé d’anti-musique, mais quand on vous entend, ce n’est pas vraiment anti, c’est très musical.
Aaron : Avec Nick, nous jouions ensemble dans un groupe au début des années quatre-vingt dix et nous sommes devenus malades du fait de répéter des morceaux, apprendre, se souvenir. Mais nous n’étions qu’un groupe de plus dans un autre endroit paumé de Londres dont personne n’a rien à faire.
Daniel : C’est vrai que nous ne faisons plus d’anti-musique mais tout ce que nous faisons a ce potentiel de s’effacer instantanément. Ce n’est pas précieux, cela peut être arrêté, tué, maltraité.

J’ai noté certains genres musicaux auxquels vous avez été associés.
Aaron : Tous, non?

Il y en a beaucoup mais certains reviennent tout le temps. Parfois on vous a considéré comme un groupe de Rock in Opposition.
Aaron : J’ai apprécié cette musique, j’ai des disques de Henry Cow, Art Bears, Art Zoyd, Univers Zéro, Muffins. J’en ai beaucoup consommé mais je ne crois pas avoir écouté à quoi que ce soit de RIO depuis quatre ans.
Daniel : Mais c’est en nous. Je ne pense pas que nous le sommes. Ces musiciens ont une grande capacité technique. Parfois nous sonnons un peu comme cela, mais nous venons d’ailleurs.

Certains ont aussi dit que vous étiez un groupe de folk païenne?
Daniel : Ces derniers temps, nous le sommes moins.
Aaron : Je suis plutôt anti-folk en ce moment. A dix ans, je suis allé acheter des disques et ce fut le White Album et Are you experienced? Ils ont été les premiers disques auxquels j’ai eu accès. C’est plutôt bien de commencer avec ces disques là. Les gens m’ont ouvert aux Beatles et aux Stones, puis ça s’est étendu à Frank Zappa et Captain Beefheart, puis le free jazz.
Daniel : Et la pagan folk? C’était ça la question.
Aaron : Tu explores toutes ces possibilités musicales. Mais qu’est-ce que tu entends par pagan folk?

Un groupe comme Spires That In The Sunset Rise par exemple.
Aaron : On a joué avec elles une fois, elles étaient bien. Mais on écoute de tout selon les périodes. Je peux écouter beaucoup de Human League ou a Tribe Called Quest. Tu trouves des choses, tu les consommes et tu en gardes forcément quelque chose. Et nous avons aussi exploré beaucoup de folk music ensemble.
Daniel : C’est plutôt moi qui ai apporté des éléments folk dans le groupe.
Aaron : Je me souviens qu’à notre première session ensemble, tu jouais de la mandoline! Nous ne sommes pas un groupe politique ou religieux. Pas ouvertement, en tout cas. La folk est une musique communicative qui crée un espace dans lequel les choses peuvent se produire. Mais ce n’est pas lié à une tradition en particulier.
Aaron : En tant qu’auditeurs, nous avons exploré autant de musique qu’il nous était possible d’avoir accès. Si nous parlons de genres musicaux, je vais par exemple en retenir une part du gâteau et ce ne sera pas la même que Daniel prendra. Parfois on marche, parfois on court, parfois on boit du vin, d’autres fois de la bière, du café, du thé ou de l’eau. Tout m’influence, les cheveux de Daniel peuvent m’influencer.

Je ne vais pas tout citer mais on a pu vous associer à la scène indus/noise peut-être en raison de vos liens avec Nurse With Wound. Au free jazz aussi, mais je ne sais pas ce que le milieu du jazz pense de votre musique?
Daniel : Si tu es dans le free jazz, tu vas te dire que nous n’en sommes pas. Et si tu es dans la musique industrielle, tu vas te dire que nous n’en sommes pas. Et pour la folk, pareil. Nous ne faisons pas de discrimination. J’aime beaucoup toutes ces musiques mais cela a à voir avec notre ennui. Ou alors nous pouvons combiner tous ces éléments : des moments noise avec du banjo par exemple.

Quels sont les avantages et les difficultés quand on crée sur le moment? En concert ou en studio.
Daniel : Je dirais qu’il n’y a que des avantages, du moment que tu es patient et que tu ne te mets pas la pression. Quand les choses se rapprochent trop d’un genre, nous nous en éloignons. Il n’y a pas de manifeste ou de recette dans notre musique. Il y a des choses que nous avons jouées trop souvent et nous en sommes arrivés au point où nous nous disons que cela ressemble trop à un produit fini. Il n’y a pas de version définitive, pour aucun de nos morceaux.

Et quand savez-vous qu’un morceau est fini?
Daniel : Je ne sais pas. C’est une décision étrange.

Une décision collective?
Daniel : Oui. Il y a des moments où Aaron dit que cela devrait durer plus longtemps et je pense que tout est dit, que tout doit s’arrêter là. Ces discussions sont très intéressantes. Le temps est quelque chose de précieux. Tu crées puis tu le laisses reposer quelques jours.

Etes vous des sortes de perfectionnistes?
Aaron : Non
Daniel : Il y a toujours du chaos.
Aaron : C’est comme être vivant. Marcher dans la rue et avoir une conversation avec quelqu’un. Mais si tu le rencontres une minute plus tard, tu auras une autre conversation.

Votre approche de l’humour est-elle sérieuse et quel est votre point de vue sur la pataphysique?
Aaron : J’aime trouver l’absurde dans le monde de tous les jours. Quand nous sommes en tournée, nos modes de communication sont souvent absurdes. Nous ne parlons pas de littérature mais nous rions des défauts de l’autre. Nous aimons faire des blagues sur les gens.
Daniel : Quand les choses deviennent trop sérieuses ou trop précieuses, l’absurde a cette capacité de jeter un regard critique sur tout cela, et c’est ce qui le rend si puissant. En particulier dans la musique dite expérimentale où c’est très sérieux et où il n’y aucune réflexion sur l’aspect ridicule de tout cela. Des fois, tu te dis mais comment en sommes nous arrivés là? Ces centaines de personnes en train d’écouter du bruit blanc ou le craquement le plus minimal qui soit. C’est ridicule même si cela peut être aussi les pièces de musique les plus transcendantales que tu entendras jamais.

Aaron : Même dans le noir, on peut trouver de bonnes blagues à dire.
Daniel : Il y a des sons qui par eux mêmes sont comiques. Quand Clarence était avec nous sur scène, il envoyait des sons, nous ne savions pas d’où ils venaient mais cela nous faisait rire. C’était souvent inapproprié. C’est au delà du langage, c’est ce qui en fait la puissance.
Aaron : Sur scène ce n’est pas très grave si ce n’est pas vraiment approprié.
Daniel : En tant qu’humains, nous créons des narrations qu’il y en ait ou qu’il n’y en ait pas, comme chez Alfred Jarry. On ne peut pas s’empêcher d’essayer de créer des narrations logiques et des histoires. La ligne est étroite entre la comédie et  l’absurde. Parfois cela part plus dans un sens. D’autres fois c’est trop proche du slapstick. Mais c’est intéressant.
Aaron : L’humour ne peut se construire sinon il devient contraint. Cela ne peut être planifié. Parfois nous sommes vraiment fatigués en tournée, et l’élément humoristique ne vient pas comme cela lors des représentations. Nous ne pouvons intégrer du drôle à l’intérieur des choses. Cela doit nous permettre d’être nous mêmes. Il faut que ça vienne naturellement.
Daniel : Aujourd’hui nous sommes plus à l’aise aussi, car quand nous sommes sur scène, nous savons que nous sommes théâtraux.
Aaron : La meilleure chose que nous ayons faite est de ne pas s’arrêter entre les morceaux. La plupart du temps, un groupe joue un morceau puis s’arrête, le public se sent obligé d’applaudir qu’ils aient apprécié ou pas. il y a quelque chose de faux sur le plan émotionnel.
Daniel : Parfois un groupe t’amène dans un univers hallucinant puis ça s’arrête et il peut dire : « c’était une chanson sur mon chien ».
Aaron : Par exemple on va jouer cinquante minutes ou une heure, et nous voulons que tu nous rejoignes dans notre univers. C’est comme un film, un voyage, c’est une seule chose, ce n’est pas un greatest hits.

Parfois vous voyagez aussi dans le temps parce que vous jouez des anciens morceaux de VTB.
Aaron : La période où le morceau a été créée n’est pas importante, c’est comment nous utilisons ce son au moment présent qui est importante.

Les sons que vous préférez?
Aaron : Les craquements. Les bongs. Les twangs. Nous avons une setlist donc nous avons un plan pour un concert. Mais la moitié c’est la setlist et l’autre moitié, cela peut être des twangs (nous en avons joué ce soir), des tuyaux, des kouaks, des gobelets. Nous sommes allés dans une cathédrale à Albi aujourd’hui, et une minute après que nous soyons entrés, l’orgue a commencé, et ils accordaient l’orgue.
Daniel : C’était totalement psychédélique.
Aaron : A un moment ils ont pitché une note dans cette cathédrale immense. Nous l’avons enregistré. Et c’est le meilleur son que j’ai entendu aujourd’hui.
Daniel : Il y a un livre qui se nomme No Sound is innocent d’Edwin Prevost. Il n’y a pas de discrimination. Ce peut être de belles cordes de piano ou une porte qui craque, une mouche qui vole. Notre musique essaie de créer une structure autour de ces sons.

Quand on vous voit sur scène on sent une vraie confrontation entre vous qui peut se transformer en combinaison et en symbiose.
Aaron : L’année dernière nous nous sommes rendus compte que nous étions mariés ensemble. Le mariage parfait. Nous ne vivons pas dans le même pays. Nous partons juste en vacances ensemble.

Vous ne vous disputez jamais?
Aaron : Jamais. C’est très rare que l’on sorte de nos gonds entre nous. Car nous sommes anglais et polis. S’il a un avis, je veux l’entendre et y réfléchir. Cela ne marcherait pas si nous étions dans une confrontation ou en défense vis à vis de l’autre.
Daniel : C’est tellement intense de gérer tous ces instruments sur scène et tellement génial de pouvoir voyager dans le monde entier en jouant cette musique. Nous devons rester ouverts. Même aujourd’hui nous avons essayé des choses pendant la balance et nous avons décidé de les garder.
Nous avons commencé la tournée européenne le 19, c’est une tournée courte mais ça nous va.
Aaron : Nous ne pouvons pas faire plus de deux semaines d’affilée. Une fois nous avons fait quatre semaines, et c’est la fois où nous avons été au plus proche de splitter.

On a beaucoup parlé de l’anglicité du groupe. Maintenant que l’un vit aux USA et l’autre en Ecosse, qu’en est-il ?
Aaron : Nous sommes toujours très anglais dans notre manière de communiquer. La façon de socialiser aux USA est très différente, ce n’est pas facile d’être anglais là bas.  Avec Daniel, on adore se taquiner. On est rarement sérieux, même si on parle de choses sérieuses. Aux USA, tout le monde te fait des compliments. Alors qu’avec Daniel, on se cherche.

Même à Brooklyn?
Aaron : Ah ce sont de sacrés fils de pute. Dans Spinal Tap il y a une scène, ils vont à l’hôtel et ils rencontrent un performer qui est devenu une rock star. Ils se rencontrent, disent ah c’est fantastique, et quand ils partent ils disent ah qu’un abruti. C’est possible qu’on fasse la même chose avec toi.

J’aime les couverture de vos disques.
Daniel : C’est Clarence, et Nick en a fait aussi.

Y a-t-il une couverture d’albums que vous adorez?
Aaron : Le groupe italien Area, sur le label des Cramps, où il y a eu beaucoup de choses électroacoustiques qui sont sorties. L’album se nomme Caution Radiation Area.
Daniel : Jean-Claude Vannier, L’Enfant assassin des mouches. Il a fait les orchestrations sur Melody Nelson de Gainsbourg.
Aaron : Les couvertures de Crass sont fantastiques.

 

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