Valfeu – interview

24 Mai 18 Valfeu – interview

Antoine Aureche est un artiste polymorphe, qui a produit pour lui-même (la post-folk sépulcrale de TAT, l’electro épaisse d’Operation Of The Sun… entre autres !) autant qu’il a aidé les autres (Desireless, plusieurs projets studio osés).
En 2018, il devient Valfeu et publie sous ce nom un album intitulé
Faust. Mis à disposition librement (libre accès au son assorti d’une sollicitation de l’artiste faite à son auditoire – principe simple : favoriser la propagation virale du son par simple recommandation des pages dédiées à Valfeu, notamment sur YouTube), cet opéra electro offre un éventail sonore typé et traversé par une ambiance de malédiction. Une nouvelle facette d’Aureche, capable d’une exigence de production et de détail, tout en mettant l’art à la portée de quiconque. Equilibre subtil pour une electro qui, elle, ne mâche pas ses effets.

– Obsküre : Commençons par le commencement. Tu dis que ce travail s’est étalé sur quatre ans. Qu’est-ce qui l’a fait germé, pourquoi Faust ? Te rappelles-tu ?
– Valfeu :
C’est l’envie de donner une troisième dimension à mes concerts qui m’a fait chercher du côté de la vidéo, du théâtre et de tout l’extra-musical ! Je me souviens avoir fantasmé, au tout début, une sorte d’opéra électronique dans lequel j’aurais été accompagné par des personnages virtuels, vidéos ou hologrammes. Le projet a été mille fois repensé depuis. Est restée cette envie de proposer un nouveau projet solo et en live, en parallèle de mon activité avec Desireless, mais aussi de métisser les esthétiques et les arts : musique classique, musique électronique, littérature, théâtre, arts visuels. Pourquoi Faust ? Il représente un puissant symbole dans mon imaginaire.

– Qu’est-ce qui explique que le travail ait pris quatre ans ? Est-ce dû à un emploi du temps morcelé, des problèmes d’écriture, d’enregistrement, autre chose ?
– La diversité de mes activités essentiellement. Je travaille sur de nombreux chantiers parallèles : concerts, composition, ghost production, réalisation vidéo, communication… Sue Denim est loin de moi, au pays de Galles, il a fallu trouver les moyens et le temps nécessaires aux enregistrements. Il est aussi des œuvres pour lesquelles on verse plus de sang que d’autres, ah ah ! Enfin, Faust m’a demandé un niveau d’exigence sans précédent, et j’ai sollicité de nombreux avis avant de finaliser l’album.

– Pourquoi ce choix de la mise à disposition libre et de la gratuité sur un travail qui a exigé tant de temps ? Dès le départ, as-tu envisagé la contamination virale, le bouche à oreille du web, en vue de faire connaître ce travail – contamination à laquelle tu as appelé sur ton espace FB officiel – ou cette option n’a-t-elle été entérinée que plus récemment ?
– Depuis Quinta Essentia paru en 2006 sous licence Creative Commons, je suis bien branché par le libre. À l’époque, ça suscitait de grands débats. C’était difficile pour certains de concevoir qu’on propose parallèlement un album en téléchargement gratuit et un CD payant. Je me souviens d’un concert à Annecy au terme duquel on proposait même l’enregistrement du live auquel le public venait d’assister. Les gens venaient avec leur clef USB et téléchargeaient le concert à la sortie. Cela n’a jamais empêché la vente des CD. Au contraire, mes précédents opus se sont bien vendus pour cette raison qu’on pouvait les écouter avant de les acheter. Toutefois, ces idées sont dépassées aujourd’hui. Pour un musicien, l’idée de gagner sa vie en vendant des disques est devenue complètement obsolète. On trouve tout maintenant, en accès gratuit, avec ou sans pub selon les configurations : du dernier Carpenter Brut sur Bandcamp, qui d’ailleurs est sublime, au nouveau IAMX sur YouTube. En tant que musicien, on a donc le choix de résister, tel le valeureux palefrenier à l’heure de la démocratisation de l’automobile, tels les afficionados du minitel aux débuts de l’Internet familial, ou bien… on peut s’adapter à notre temps. L’adaptation exige de la créativité, de l’audace. Elle me défie, elle me renforce. J’aime !

– Ne crains-tu pas que cette logique de « don » ait un effet dévalorisant sur un travail aussi conséquent que celui présenté sur Faust ? Quelle est ta réaction d’artiste face à l’idée de perte de valeur marchande de la musique ?
– Du point de vue de la psychologie sociale, oui, c’est dévalorisant. Mais les choses ont évolué dans ce sens et on ne peut rien y changer. D’autres voies sont à trouver, à inventer. Encore une fois, envisageons ce problème sous l’éclairage du principe d’Aïki : plutôt que de résister à cette force qui pèse contre nous, utilisons-là à notre propre compte et au bénéfice de la vie culturelle alternative. Par ailleurs, c’est uniquement la valeur de l’album qui est dépréciée. Pas de la musique. Nous aurons toujours besoin de la musique pour supporter nos contraintes de vie, nos douleurs, nos angoisses – toujours besoin de la création pour se libérer, pour devenir soi.

– Valfeu est-il un patronyme que tu as choisi pour sortir et défendre Faust ou comptes-tu développer d’autres activités solo sous ce nom après cet essai ? D’autres opéra electro sont-ils en attente de révélation ? Ce choix du patronyme témoigne-t-il d’un ADN ou d’une velléité théâtrale, à défendre à travers Faust et peut-être à travers des productions futures ?
– Je suis en train de me dire que j’apparais déjà en tant que Valfeu dans Desireless chante Apollinaire, la pièce de théâtre musicale qui a précédé Faust. Cela m’oblige-t-il à ne faire que dans la mise en scène (rire) ? Non non, Valfeu est une nouvelle identité, bien indépendante de toute forme artistique. Ce nom concerne bien moins ce que j’ai – ou fais – que ce que je suis.

– Comment se présenteront Valfeu et son Faust sur scène ? Quelle est ton idée générale sur la question ?
– Surprise.

Faust présente une substance électronique extrêmement hétéroclite. Traduit-il un désir de ta part de présenter l’éventail des possibles ou l’instinct a-t-il dominé le processus sur les quatre ans de travail écoulés ?
– Une envie d’illustrer musicalement avec des textures spécifiques les moult sentiments qui traversent Faust, Gretchen, Valfeu, Méphisto, Dieu… Au-delà des « substances électroniques », j’ai d’ailleurs caractérisé les personnages avec des harmonies et mélodies spécifiques, des leitmotivs. Un principe qu’on retrouve de Tristan et Isolde (Wagner) à Star Wars, avec ces différents thèmes associés à la Force ou à l’Empire.

– L’orientation electro de Valfeu signe-t-elle l’arrêt de mort d’Operation Of The Sun ?
– Operation Of The Sun reviendra un jour, tout comme TAT. Ils sont seulement en vacances. Je ne sais pas s’ils bossent et préparent déjà des choses. M’est avis que oui.

– Ce choix de maintenir les guitares dans le son, quitte à ce qu’elles n’interviennent que pour de l’ornement, confère ponctuellement au son de l’album une dimension heavy et une aura maléfique. Exemple, le morceau « Gretchen ». Le son et le phrasé de guitare sont-ils envisagés dans le son de Faust comme un rappel de la damnation ?
– Emmanuel Hennequin tu es vraiment turbo rusé ! Je vais hélas revenir à des considérations plus pragmatiques pour te répondre : en live, je trouve la guitare plus visuelle, énergique et flamboyante que les claviers. Cet album ayant été pensé pour être joué sur scène, j’ai très vite intégré l’instrument à mes compositions.

– Quelle relation entretiens-tu personnellement avec la culture populaire allemande ?
– Quand j’y pense, elle est très présente dans mon parcours depuis longtemps. J’ai étudié l’art ancien de Liechtenauer quand j’étais prof d’escrime, mis en musique la Chanson des Nibelungen traduit du moyen haut-allemand (avec mon défunt projet Sangdragon en collaboration avec Le Chiffre et Esclarmonde), lu et chanté moult contes germaniques… Je me souviens aussi de mon initiation de runistre au début des années 2000… Je mangeais – rions de nous – de petits gâteaux sacrés tous les matins avant le lever du soleil (rire) ! J’ai toujours été très inspiré par ce patrimoine immatériel allemand. Et l’Allemagne m’a largement rendu cet intérêt : je garde des souvenirs fabuleux de notre accueil au Wave Gotik Treffen avec Desireless, ou encore à la télévision.

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Faust – playlist libre et intégrale (Youtube officiel)

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