Val Denham – Interview Obsküre Magazine # 17

28 Sep 13 Val Denham – Interview Obsküre Magazine # 17

Complément de notre entretien avec Val Denham, autour de l’ouvrage Dysphoria (Timeless), publié dans Obsküre Magazine # 17 (septembre / octobre 2013).

Obsküre Magazine : Dans Dysphoria, tu reviens sur ton enfance et tes premiers souvenirs, et les enfants se retrouvent souvent dans tes tableaux. L’enfance reste-t-elle une source d’inspiration pour toi?
Val Denham : Pas tant que cela. Je m’intéresse beaucoup à mon propre passé. C’est ce que l’on fait souvent à mon âge, je recherche des choses que je possédais quand j’étais enfant. On pourrait dire que c’est pour me réapproprier mon enfance d’une certaine façon. Je collectionne les livres, les magazines. C’est une nostalgie assez normale, je pense.

Est-ce qu’on peut dire que ce livre est ton autobiographie?
En partie, mais ce serait une biographie très brève. Ma biographie en bonne et due forme sera écrite par ma femme car elle est bien meilleure écrivain que moi. Ce livre se focalise essentiellement sur mes créations artistiques. Le côté autobiographique vient de la manière dont cela a été ordonné dans le livre, chronologiquement.

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Pour ce livre, tu as eu des petites contributions de Marc Almond et Monte Cazzaza. Peux-tu revenir sur la façon dont tu les as rencontrés?
J’avais un petit ami, Alan Selka, qui allait au lycée polytechnique de Leeds, dans le Yorkshire. Je suis allée à sa remise de diplôme, et Marc Almond y était.  Ils étaient amis. Nous avons parlé brièvement. Puis quand je suis allée à Londres au Royal College of Art, je suis devenue amie avec Genesis P. Orridge qui était aussi ami avec Marc Almond. Marc a voulu acheter certaines peintures que j’ai présentées lors de ma remise de diplôme, puis il a voulu que je fasse des couvertures de disques pour lui. C’était le 29 avril 1982 que j’ai soutenu mon diplôme. Et Marc y était venu avec Genesis P. Orridge.
Monte Cazzaza était aussi un ami de Genesis P. Orridge. Je l’aimais beaucoup, un gars vraiment charmant, et on a gardé le contact en s’envoyant des emails au fil des ans. J’avais fait une carte postale pour un de ses 45 tours, je pense que c’était Something for Nobody (1980), on y trouvait une image de la tueuse d’enfants, Mary Bell.

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En parlant de meurtriers, on retrouve des figures criminelles dans tes peintures, Charles Manson, Maureen Hindley & David Smith, et on t’a même soupçonné d’être un tueur, le fameux étrangleur du Yorkshire.

Il n’y avait pas que moi mais oui. La police était désespérée donc ils ont interviewé pas mal de gens. Et les détectives m’ont interviewé en raison de mon travail artistique. Quelqu’un avait dû voir mes œuvres et a appelé la police car c’était très étrange. Pourquoi est-ce que je faisais des choses aussi morbides avec des victimes de meurtres?  J’ai aussi fait des peintures de poupées cassées. En plus, j’avais un accent du Yorkshire, tout comme l’étrangleur, Peter Sutcliffe.

Beaucoup t’ont découverte à travers les pochettes de disques pour d’autres artistes, est-ce que c’est frustrant ou un honneur?
C’est bien du moment que les personnes te découvrent pour une bonne raison. Cela m’a fait remarquer, c’est sûr. Ce n’est pas un problème pour moi. Parfois ce n’est pas évident de collaborer avec les gens, surtout quand ils ont des idées que je n’apprécie pas trop, en particulier sur l’aspect visuel. Un exemple c’est un album pour un groupe américain Turning Shrines. Ils étaient sur les disques du Temple de Psychic Tv. J’avais donné des instructions pour l’artwork, je le voulais noir et rouge et au résultat j’ai eu du bleu et c’était affreux. Les gens n’écoutent pas toujours.

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Ecoutes-tu de la musique quand tu peins?
Oui. J’aime aussi écouter la BBC Radio 2. Mais parfois j’écoute des CDs, ça peut être Iggy & the Stooges, Pere Ubu, je les adore. Et je dois aussi dire que j’écoute beaucoup ma propre musique. Ma femme m’a dit qu’elle ne connaissait que deux personnes qui écoutaient constamment leur propre musique, moi et Frank Sinatra!

Ta musique est tout aussi autobiographique que tes tableaux. Faire de la musique et peindre, cela relève-t-il de la même démarche selon toi?
Oui, d’ailleurs pour la musique je parle souvent de peintures audio. C’est la même chose, seul le médium est différent. Tout ce que je fais est autobiographique, et tourne autour de ma propre psychologie. J’avoue être obsédée par moi même. Oui, c’est vrai que tout tourne autour de moi.

Il y a aussi de l’ironie dans ton travail. Le cri de Munch devient le rire, les Heads of confusion qui se réfèrent à Francis Bacon, etc. Aimes-tu désacraliser l’art?
Pour moi ce sont plus des hommages. Je suis fascinée par l’art du XXe siècle, et celui du XXIe siècle aussi. Mais je me suis toujours sentie comme une artiste du XXe siècle. Je me sens très proche de ces artistes comme Picasso, Munch, Bacon. Je possède énormément de livres sur tous ces artistes. Je ne fais ni de parodie ni de satire de leur travail. Je les admire, et je suis très facilement influencée. Ma femme me dit que si je vois une expo, cela influence mon travail immédiatement.

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Les peintres les plus influents sur ton travail? Dans le livre tu parles de Léonard de Vinci.
Oui, je l’adore, j’ai un gros livre Taschen sur Léonard de Vinci. Je suis une grande fan de Pierre Molinier aussi, les photos et les peintures, car je fais aussi des portraits photographiques de moi même. Ce n’est pas aussi « outré » que Pierre Molinier mais j’adore la dualité de ses tableaux. Cela a peut-être aussi à voir avec l’identité sexuelle. Andy Warhol. Egon Schiele. J’aime aussi beaucoup le travail non figuratif et abstrait, Miro, Kandisky…  Dans le livre on n’a pas pu tout mettre et il y a toute une section de mon travail qui est absente : mon travail non figuratif et abstrait. Ce sont des œuvres avec beaucoup de couleurs, elles ressemblent à du Mondrian. Cela est lié au désordre obsessionnel compulsif, ranger, structurer les angles.

Dans le livre on trouve aussi de l’écriture automatique comme chez les surréalistes.
Oui je fais souvent de l’écriture spontanée. Parfois si ça me plait, ça atterrit dans une chanson. C’est comme de la peinture automatique. Tu entres dans un état de demi sommeil, tu rêves, parfois c’est pourri et d’autres fois c’est très bon.

Qu’est-ce qui te fascine tant chez Kate Bush?
C’est ma plus grande inspiration musicale de tous les temps. Je la vénère. C’est expérimental et commercial en même temps. Il y a des pop songs très accessibles dans sa musique et elles restent assez expérimentales. Chaque nouvel album me fascine. Pour être honnête, en même temps que sortira le livre, il y aura un vinyle du même nom chez Vanity Case, peut-être le même jour de sortie. C’est vraiment un complément musical au livre et on ressent beaucoup l’influence de Kate Bush. Ce sont juste la voix et le piano. Le piano est joué par un gars d’Argentine, son nom est Ariel Sima.

Tes couleurs préférées?
Toutes, mais j’aime particulièrement le jaune doré et le bleu français.

Peux-tu revenir sur ton expérience avec The Death & Beauty Foundation. Andrew MacKenzie (Hafler trio), Mike Wells (Greater than One) y ont participé et c’était apparemment très porté sur la performance?
Oui. La performance que j’ai faite pour obtenir mon diplôme, c’était la troisième que je faisais avec the Death & Beauty Foundation. On est devenu de plus en plus musicaux avec les années.

C’était un projet où les gens allaient et venaient?
Oui, au début il y avait Mike Wells et Oli Novadnieks, qui est resté longtemps. A un moment, c’était moi toute seule. Puis nous avons eu tout un groupe de musiciens, saxophoniste, choriste, etc.

Dans le livre tu parles aussi de ton expérience des drogues et de ton addiction à l’alcool.
Pour être honnête j’ai un petit problème d’alcoolisme. Je n’en ai pas honte. Je suis humain et je suis faible. Je commence en général à boire à 17 ou 18 heures. Une ou deux bouteilles. Parfois des liqueurs et des alcools plus forts. J’ai arrêté de fumer il y a deux ans donc je sais que je pourrais arrêter un jour et je le ferai.

Tu bois et tu peins en même temps.
Non, je ne peins qu’en journée, car j’ai besoin de lumière naturelle. Je peins près d’une grande fenêtre, je ne pourrais travailler avec de la lumière artificielle. Si la lumière devient trop sombre, je ne peux pas peindre. Je suis toujours sobre. Mais j’écris en général mes meilleures chansons quand j’ai bu. En revanche, je ne fais pas de musique si je suis saoule. Je crée la journée, et le soir je pense, je danse et je fais la folle.

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L’aspect iconique est-il lié à la tradition classique ou à tes propres croyances?
C’est lié à la tradition classique mais cela révèle aussi peut-être la catholique en moi. Je ne pratique pas mais ma grand mère était catholique, et je m’intéresse à l’imagerie religieuse, même si je ne crois pas en la chrétienté, l’Islam et aucune autre religion. Je suis plutôt une déiste. Neil Armstrong, le premier homme sur la Lune, était déiste. Je crois en l’existence d’un dieu mais nous ne savons pas à quoi il ressemble et cela n’a rien à voir avec la Bible ou le Coran. C’est bien plus grand. L’univers est si complexe.

Il y a aussi des symboles occultes et de la magie sexuelle. Tu t’en es écartée apparemment?
Oui, j’étais très attirée par l’occulte. Je m’en suis éloignée même si je continue à croire dans le paranormal. J’avais eu pas mal d’expériences paranormales à l’époque, j’en ai beaucoup moins aujourd’hui. Puis cela devenait très étrange. Mais j’ai toujours beaucoup de livres là dessus et sur ces symboles. L’ésotérisme, le divin, tout cela m’intéresse.

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Pour en revenir à la musique, tu as fait beaucoup de CDs et de CDRS mais tu as commencé il y a bien longtemps vu que tu étais là quand la musique industrielle a démarré en Angleterre. Tu as rencontré tous ces gens et tu as fait partie du mouvement. Qu’est-ce qui t’attirait dans ces sons agressifs? Et quels étaient certains des meilleurs concerts que tu aies vus à l’époque?
C’était à l’époque du punk, en 77-78. Le punk m’intéressait beaucoup mais cela ne sonnait pas très bien.  Iggy & the Stooges étaient meilleurs. Puis j’ai découvert un groupe qui m’a énormément influencé. Les Residents. Quand j’étais plus jeune, je peignais la nuit, ce que je ne fais plus. J’écoutais le programme radio de John Peel. Il me semble que c’était tous les soirs de la semaine de 22h à minuit. Et il a joué le morceau « Bach is dead » des Residents. Je ne croyais pas ce que j’entendais et le lendemain je suis allée acheter un de leurs albums et c’était Third Reich n’Roll. C’était la meilleure chose que j’avais jamais entendue. Cela me parlait personnellement. Il y avait une dualité, de la laideur et de la beauté. Cela m’a amené à m’intéresser à la musique alternative qui venait des Etats-Unis en particulier, Chrome, Pere Ubu. Puis j’ai découvert Throbbing Gristle en Angleterre, et tout cela m’a beaucoup intéressée. Le punk disait qu’il suffisait de trois accords pour démarrer un groupe mais Sleazy (Peter Christopherson) avait dit : pourquoi tant d’accords? Un seul suffit. Pour lui, tout le monde pouvait faire de la musique. Duchamp avait dit que tout était de l’art. Du coup, est-ce que chaque son pouvait être considéré comme de la musique? Ce fut une grande influence et c’est ce qui m’a amené à faire mes premières cassettes. Je me suis procuré un magnétophone et j’ai commencé mes collages. Ces groupes étaient plus intellectuels que le punk et j’ai perdu mon intérêt pour le genre aussitôt. C’était les groupes électroniques d’avant-garde qui m’intéressaient comme Cabaret Voltaire. J’ai moi même rejoint un groupe expérimental électronique vers 78 qui se nommait Counterdance qui était très bon. On a enregistré pas mal de choses mais rien n’est sorti officiellement.

Dans le livre on trouve un portrait de John Balance et une lettre dans laquelle il te demande de participer à un fanzine pour un numéro spécial autour des Virgin Prunes. Est-ce que cette collaboration a eu lieu?
Non, je ne suis même pas sûre d’avoir répondu à la lettre, j’étais un peu conne à l’époque. J’ignorais les gens. John Balance s’appelait Geff Burton. Il était venu me voir à un concert des Virgin Prunes et je l’ai un peu rejeté. Tu m’as demandé quels étaient les meilleurs concerts que j’ai vus, je pense que les Virgin Prunes ce devait être eux.  C’était à Victoria à Londres vers 81-82. C’était une scène immense avec un grand rideau rouge. Quand la musique a commencé c’était une boucle sur cassette, ce qui m’a intéressé de suite car cela sonnait comme la musique que je faisais. Puis le rideau s’est ouvert et les Virgin Prunes étaient assis à une table très longue dans la position de la Cène de Léonard de Vinci, et ils avaient des robes de mariage. C’était fascinant. Il ne devait y avoir que vingt personnes dans la salle et la plupart étaient saouls et ne prêtaient même pas attention. J’y étais allée car quelqu’un m’avait dit qu’ils portaient des robes. J’ai donc découvert leur musique ce soir là et j’ai adoré.
L’autre concert qui m’a profondément marqué c’était les Residents, Cube E, c’était très bon. Laurie Anderson très bien aussi. Et j’ai toujours aimé Throbbing Gristle. J’étais une des seules à danser sur leur musique, c’est comme le gars qui dansait sur le Velvet Underground avec son fouet. J’étais toujours la personne à danser. Dès la première fois que je les ai entendus, cela m’a donné envie de bouger. Sauvagement, mais j’aime beaucoup danser.

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Et on te voit sur la pochette du maxi Discipline.

Sleazy m’a photographiée avec un couteau SS, même si on ne me reconnait pas. J’avais fait cette photo à Hypgnosis, le studio où Sleazy travaillait. J’étais tombée sur Roger Taylor, je me rappelle.

Tu as aussi fait un portrait de Gavin Friday, je crois que vous avez même partagé les même scènes.
Je l’aime beaucoup et je crois qu’il m’apprécie aussi. On avait joué dans un festival où il y avait beaucoup de groupes dont Kukl d’Islande, les Virgin Prunes, The Death & Beauty Foundation, je crois que c’est Psychic Tv qui avaient organisé ce concert avec plein d’autre groupes sur la journée. Le festival s’appelait the Feast of the Flowering Light, c’était en 1985 au Hammersmith Palais. Là j’ai rencontré Gavin bien qu’on s’était déjà parlé lors du concert où ils avaient repris la Cène. J’étais allée en backstage. On s’envoie des messages encore aujourd’hui via Facebook.

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Une des premières questions du livre c’est : qui est Val Denham? Est-ce que tu te poses toujours la question ou as-tu trouvé la réponse?
Je n’en suis pas encore totalement certaine, peut-être que je le serai quand je serai très vieille. Mais je suis encore très confuse.

Peux-tu revenir sur cette histoire avec les Sisters of Mercy?
Peu de gens croient cette histoire mais je jure que c’est vrai.  J’ai une cassette, le son est très cru, et d’ailleurs le titre de la cassette est CRUDE. Je l’avais enregistrée avec Eli Vasalenko à la guitare et un batteur français qui s’appelait Eric. Je faisait des chants terribles, faut dire que je ne savais pas très bien chanter à l’époque. Maintenant je suis bien meilleure! On s’était appelé les Sisters of Mercy d’après le morceau de Leonard Cohen. On a enregistré mais on n’a même pas fait de concerts. C’était très brut et pas très bon, mais il y a quelques bonnes choses quand même. Si tu veux, je te le fais écouter, tu seras la seule personne à entendre les Sisters of Mercy depuis les années soixante-dix ! Puis plus tard, j’ai regardé Top Of The Pops et il y avait ce groupe qui s’appelait The Sisters of Mercy ! Je me suis dit QUOI ? Mais c’était notre nom ! Je crois qu’ils venaient de Leeds. Je suis certaine que quelqu’un a mentionné notre nom à quelqu’un qui en a parlé à quelqu’un d’autre et je pense que c’est comme cela que notre nom a été volé. Il y a trop de coïncidences. Dans le même lieu, à peu près à la même époque, ça fait beaucoup.

On trouve des extraits d’un journal intime dans le recueil, en as-tu toujours un et continues tu à prendre des notes?
Non je n’en ai plus, car maintenant tout est un journal intime pour moi, que ce soit la musique, la peinture, ma poésie, etc. Même si c’est de l’écriture automatique, je date toujours. Aujourd’hui, je date tout. Mais plus jeune, oui, j’écrivais dans un journal intime tous les jours.

Parfois les artistes vendent leurs peintures et ils le regrettent après.
Pas souvent, mais il y a eu une ou deux fois où j’ai regretté. Un c’est Louise Brooks the Absinthe Green Fairy. Ce tableau est vraiment très beau et je l’ai vendu vraiment pas cher. J’aurais voulu le garder, pareil pour le portrait de moi même avec Black Sun Productions qui a été utilisé pour la couverture de notre CD chez Tourette. J’aime ce portrait de moi même. Il y a aussi un Doppelgänger avec deux filles, The Unholy Trinity of Venus. C’est presque tout en vert avec squelette dans le fond. Mais il y a des choses que je ne vendrai jamais.

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Dysphoria – Le livre chez Timeless
Le disque chez Vanity Case Records

> WEB OFFICIEL
www.valdenham.com

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