Val Denham – Interview bonus Obsküre Magazine #27

04 Fév 16 Val Denham – Interview bonus Obsküre Magazine #27

Supplément de notre entretien avec l’artiste Val Denham publié dans Obsküre Magazine # 27 autour du livre très luxueux, TRANART (Timeless).

ObsküreMag : Le livre débute avec beaucoup de peintures qui traitent de l’enfance et de la maternité. Tu es toi même mère/père.
Val Denham : Oui, de deux enfants, bien que ce ne soit plus des enfants aujourd’hui. Mon fils a 25 ans et ma fille en a 27. Mon fils est DJ, il voyage dans le monde entier, de New York à Dubaï. Ma fille travaille pour une grosse compagnie de vêtements, H&M, à Londres. Ce sont des jeunes gens plein de succès aujourd’hui, mais oui je suis père !

Vu ton obsession pour la figure de la mère, j’ai été surpris que dans le texte autobiographique au début, tu parles de ton père – même si c’était une relation très tendue et difficile – mais pas tellement de ta mère.
Oui, c’est curieux, je ne m’en étais pas rendu compte. Ma mère est toujours en vie. Elle a une très forte personnalité et elle dit ce qu’elle pense. Nous sommes allés dans un coffee shop à Leeds la semaine dernière avec ma mère et son compagnon. elle s’est mise à crier : « Je suis si fière de toi, tu es devenu une femme superbe, je n’aurais jamais cru que tu deviennes si belle ». Puis elle a dit à tout le monde dans ce coffee shop peuplé : « Il était exactement pareil petit garçon, il volait mon rouge à lèvres ». Sauf que les gens ne s’étaient pas aperçus que j’étais transgenre, ils pensaient que j’étais juste une dame d’âge mur. Les gens étaient un peu choqués. Mais ma mère est très marrante. Si je fais un autre livre, j’écrirai plus sur elle. J’aimerais faire un livre qui ne soit qu’autobiographie car j’ai plein d’histoires à raconter !

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Dans ce livre, j’ai l’impression d’ailleurs qu’il y a plus d’autoportraits et de photographies de toi que dans le précédent.
Oui.

Dans une œuvre, tu peux devenir une nouvelle version d’Alice (Valice) puis tu peux incarner la Vierge Marie ou encore un personnage comme Mandy Sturmunddrang. Ce travail sur ton personnage, c’est pour justement créer une distance ou c’est au contraire pour aller piocher plus profond en toi même?
C’est plus pour entrer plus profond en moi, mais aussi je connais mon visage parfaitement. Je peux me regarder dans un miroir et me peindre. Je suis obsédée par moi même, comme beaucoup d’artistes d’ailleurs. Je dois dire que je me trouve très intéressante. Mon visage est intéressant. C’est étrange mais quand je fais un tableau avec le visage de quelqu’un d’autre dedans, je trouve qu’au final ils me ressemblent. Je peux faire un portrait de Antony Hegarty mais bizarrement il va finir par me ressembler. C’est un portrait de Val Denham aussi.

Gail, ta compagne, dans le texte qu’elle a écrit dit que tu te sens coupable si tu ne travailles pas tous les jours. Te sens-tu responsable pour ton art et une journée serait-elle vraiment inutile sans création?
Ce doit être lié à mon désordre obsessionnel compulsif, mais je hais l’idée de perdre du temps. Je ne connais pas l’ennui. Je peux prendre un livre, il y en a des centaines ici, si j’ai ne serait-ce que cinq minutes de libre. Je ne sais pas rien faire. Je devrais essayer la méditation ou ce genre de choses. En général, c’est vrai que je me sens coupable si je n’ai pas produit au moins une œuvre d’art chaque semaine. Normalement je travaille tous les jours, moins quand c’est le weekend car je sors, je vais voir des gens ou faire le courses. Peut-être que cette culpabilité vient de mon éducation et de ma grand-mère catholique. Ce que je fais c’est pour tromper la mort. Je sais qu’un jour je vais mourir, mais je sais que ces œuvres resteront et que c’est une façon de ne pas être oublié. C’est étonnant de voir comme la production de certains artistes devient de plus en plus intense en vieillissant. David Hockney travaille en ce moment comme un fou furieux, sûrement parce qu’il est conscient qu’il va mourir un jour. Il fait autant que possible car ces choses resteront. Parfois moi aussi je travaille jusqu’à l’épuisement. Quand je ne peins pas, je ne dessine pas ou je ne fais pas de la musique, je fais du ménage. Les Lundis sont entièrement dédiés au ménage, nettoyage, lavage, repassage, etc. Mais je fais des tâches domestiques tous les matins même si c’est déjà parfaitement propre. C’est dû là aussi à mon désordre obsessionnel compulsif. Si je ne passais pas tout ce temps à nettoyer, je pourrais faire de vrais chefs d’œuvre complexes. Mais je passe beaucoup de temps à effectuer ces rituels de rangement et de tout rendre propre. Mais sans ce désordre obsessionnel compulsif, est-ce que je serai devenue artiste?

Dans le livre, tu relates un épisode de phénomènes paranormaux. Ces événements semblent avoir été décisifs car après cela, tu as jeté tous tes livres associés à des choses négatives car jusqu’à ce moment là, tu étais très intéressée par les histoires criminelles, les tueurs en série. Y a-t-il eu vraiment un changement important dans ta carrière artistique après ces phénomènes inexpliqués?
Oui. J’ai arrêté d’être obsédée par le meurtre, la mort et l’Holocauste. Tout ce qui était négatif me fascinait. Aujourd’hui je ne lis plus ce genre de livres, je ne trouve pas que ce soit sain. Après cette période où je m’intéressais aux tueurs et aux choses négatives, j’ai commencé à me pencher plus sur ma propre psychologie. Et c’était bien mieux. C’est curieux, il y a quelques semaines je cherchais dans les dossiers et j’ai été choquée par ce qu’il y avait à l’intérieur. Il y a des impressions de meurtriers de masse entre autres. Je me suis demandé est-ce que je jette tout ça? Puis après, j’ai dit non, cela a peut-être de la valeur ! Je les ai donc gardées en me disant que je pourrais avoir besoin de les vendre à un moment (rires). Je ne sais pas d’où m’est venue cette curiosité. Ma mère a cette curiosité morbide aussi. Elle regarde les émission télévisées sur les criminels et faits divers. Cela vient peut-être d’elle.

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Les rêves reviennent souvent dans tes tableaux (« The dreamer », « The dreaming child »…)
L’enfant que l’on voit dans cette peinture c’est mon fils qui se nomme Max. Max est venu me voir la semaine dernière. Il s’agit de Max quand c’était un petit garçon et il rêve de ses parents. Ou alors ce sont ses parents qui rêvent de lui. C’est très confus. Qui rêve à quoi?

Pour parler de provocation et d’humour, je voudrais revenir sur une série avec des figures de Mickey Mouse engagées dans du sexe provocant, de la scatologie, etc.
Cela vient d’un livre de peintures à l’eau nommé Disneysex. C’était vraiment pour m’amuser. Je me suis beaucoup intéressée à Mickey Mouse, on le retrouve souvent dans mon travail. Quand j’étais ado, j’ai pris du LSD et j’avais regardé une table en formica rouge des années 50. Je travaillais et je dessinais dessus. Un jour, j’ai regardé ardemment la table avec le LSD, j’ai vu des millions de Mickey Mouse en spirale sur la table. Je me suis dit que tout était fait de Mickey Mouse entremêlés. C’est après cet épisode, que j’ai commencé à dessiner des Mickey Mouse.

Peut-on parler des titres car ils donnent vraiment du sens aux tableaux. Est-ce que les titres arrivent toujours à la fin, ou est-ce que tu as le titre en tête dès le début parfois?
C’est une question très intéressante. Je n’y avais jamais pensé. La plupart du temps le titre arrive à la fin. En effet les titres sont importants car ils affectent la façon dont tu vois l’image. Il arrive que je change les titres après un certain moment. Quelque chose qui se nomme « Mousifixion » peut s’être appelé « Mickey Cruz » par exemple. Je change les titres parfois. Et pour le livre, Xavier Laradji, qui a produit le livre, me demandait les titres quand je lui envoyais les images. Et au lieu de mettre « Sans Titre », je créais un titre sur l’instant. Mais les titres sont importants car j’écris toujours le titre au dos de tout ce que je fais. Généralement je fais aussi un dessin au dos de tout ce que je fais aussi. C’est fréquemment un démon, puis j’inscris le titre et la date.

Un autre titre m’intéresse c’est « Darkness is Enlightening » car cela pourrait être une forme de devise, c’est pour une série de 2006.
Cela vient de gargouilles que l’on trouve sur une église. C’est la damnation. On y voit des gens brûler en enfer. Mais je voulais que ce soit joli, alors je l’ai fait avec des couleurs vives. J’aimais cette idée de gens piégés en enfer mais que cela soit joli. J’avais une vision un peu à la Bosch. Mais ce titre vient d’ailleurs. Ils voulaient une image pour un concert que nous faisions à Amsterdam avec Psychic Tv et Lydia Lunch, et l’événement s’appelait Darkness is Enlightening. Dans ce cas, la peinture a été faite d’après le titre. Cette fois ci j’avais le titre avant.

Il y a tout un tas de peintures aussi qui semblent faire référence à l’art classique et à l’iconographie religieuse traditionnelle et elles datent toutes de 1992 comme s’il s’agissait d’une série : The Psychotic Lamb of the Evening Sun, Specter of the Evening, Pan Distressing the Greek King Lung-Head with his Music…
Ce sont plus des collages que des peintures mais ils ont été faits tous en 1992, c’est vrai. Il y a de vieilles illustrations de livres. En général je ne détruis pas des beaux livres mais là c’était des livres que j’avais achetés pour quelques livres et qui tombaient en morceaux. C’était un peu dans l’esprit des collages de Max Ernst, mais ensuite je peignais par dessus et je les colorais délicatement avec de la peinture à l’eau. Puis je leur donnais un titre.

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Un motif étrange revient beaucoup, c’est ce que tu appelles la « star head » ou « sun head » (tête-étoile ou tête -soleil). D’où cela vient-il?
Là encore il s’agit d’autoportrait, mais ce que cela représente, c’est sûrement le sperme qui imprègne l’œuf, mais cela peut aussi représenter le soleil noir. C’est surtout un portrait de mon esprit et la confusion que je ressentais. Curieusement, une peinture que j’ai terminée ce mardi contient aussi cette image de moi même. C’est un corps de femme avec la tête soleil noir. C’est une chose inquiétante. C’est comme une entité noire me représentant en train de revenir dans le Yorkshire. C’est mon esprit qui retourne dans le Yorkshire.

On a souvent ce mélange d’attributs féminins et masculins dans tes représentations et ces figures d’anges et de démons, nous sommes toujours à l’entre-deux et c’est ça qui semble intéressant.
Le noir et le blanc, le jour et la nuit. Le bien et le mal. Le Mal doit-il exister pour que le Bien existe? Est-ce que quelque chose de bien peut émerger d’événements mauvais comme ceux arrivés récemment à Paris? Peut-être? Pour l’instant nous ne le voyons pas… mais je crois qu’à la fin le Bien gagnera. Cela est lié à mes troubles obsessionnels compulsifs, mais je crois que l’ordre c’est la perfection, c’est ce qui se trouve aux côtés de Dieu. Et le chaos c’est le Mal et il faut le combattre. Certains vont penser que je suis folle (rires). Hier on parlait avec Gail des gens qui font des graffitis, et elle détestait ça. On est soit un créateur soit un destructeur. Et des gens détruisent car ils ne peuvent créer. Le terrorisme c’est détruire. J’ai de la peine pour les gens qui ne peuvent créer. Détruire de l’art, détruire des vestiges anciens dans un pays comme la Syrie, cela me retourne l’estomac, ça me choque profondément. Cet art qui est là depuis des millénaires, le détruire avec des marteaux de forgeron, n’y a-t-il rien de plus stupide? On est soit un créateur soit un destructeur. Je suis tellement reconnaissante d’être un créateur. Ce que je fais c’est d’apporter de nouvelles choses en ce monde au lieu de les supprimer. Tu as vu ces images de nazis qui brûlent des livres? Et tu penses à tous ces livres importants, ces premières éditions qui ont été brûlées. Dans ce pays, on a eu Henry VIII qui a détruit tous les monastères et tant d’œuvres d’art.

A un moment, tu dis être passionnée par les films d’horreur. Ceux que tu aimes beaucoup?

J’en reviens toujours à cette chaîne The Horror Channel que nous avons en accès libre au Royaume Uni, et dernièrement j’ai vu The Mist, une histoire de Stephen King et je l’ai trouvé excellent. Mais j’adore aussi les vieux de la Universal comme Frankenstein, Dracula, La Fiancée de Frankenstein. Mais j’aime les récents aussi, Rec 1 2 3, j’aime toutes les sortes, même les plus affreux comme I spit on your grave le remake, puis la suite et c’était encore pire. Je ne sais pas pourquoi je regarde ça mais je ne peux m’en empêcher. J’aime Creature from the Black Lagoon, les vieux films des années 50. Mais si je ne devais en garder qu’un ce serait La Fiancée de Frankenstein.

Il y a une section avec des portraits, certains qui étaient dans le livre précédent, et là on trouve par exemple Mark E. Smith de The Fall.
C’est une commande. Il y a un portrait de Graham Duff dans le livre qui a aussi contribué avec un texte. Il est ami avec Mark E. Smith, il adore The Fall et il m’a demandé si je le ferai. J’ai dit oui. J’aime bien The Fall mais je ne suis pas une grande fan. Mon groupe préféré C’est The Residents qui sont américains. Je collectionne tout ce qu’ils ont fait. J’ai des disques très rares. Je viens juste de faire un portrait pour quelqu’un aux Pays Bas avec un disque des Residents.

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Veronicka Vasicka, c’était une commande aussi?
Je fais beaucoup de commandes. S’il y a un troisième livre qui sort, je devrais faire une section avec juste les commandes.

A la fin, tu as mis des documents, on découvre Andy Borehole et Joey Arsehole, des bandes dessinées que tu as faites très jeune.
C’était l’idée de Xavier, pas la mienne. Il est fasciné par les archives. Et c’est vrai que j’ai beaucoup de lettres de John Balance. Il en a gardé beaucoup pour un autre livre. Il y a des choses intéressantes là dedans. Le comics Andy Borehole date du lycée. Je devais avoir 17 ans quand j’ai fait ça. Au lieu d’écrire sur mon artiste préféré, qui est la première chose à faire quand on entre au College of Art. Au lieu de l’écrire, j’ai fait une bd. J’étais fascinée de retrouver ça.

La réception du livre précédent a été très enthousiaste, est-ce que ces livres t’ont amené des nouveaux fans?
Je pense et aussi l’Internet. N’oublie pas que je fais aussi de la musique. Beaucoup s’intéressent plus à la musique qu’à mon art. Mon nouvel album sur Vanity Case Records, la sortie est repoussée, car vu que les gens achètent le livre, je ne veux pas imposer trop de pression financière sur les gens pour qu’ils achètent des choses. Le premier livre Dysphoria s’est vendu très vite. Un gros succès. Xavier m’a dit que beaucoup de gens veulent encore le premier livre et il voulait l’imprimer à nouveau. Puis il a été question de le mettre à jour et d’ajouter quelque pages. J’ai dit OK et j’ai continué à lui envoyer des images. Il m’a demandé : Mais combien en as-tu ? Des tonnes. Du coup, il m’a dit mais faisons un nouveau livre. J’ai dit bien sûr mais s’il y a un nouveau livre je veux que ce soit sur du beau papier. Et plus gros. Donc celui là a coûté plus cher mais j’en suis très contente. Ce nouveau livre se vend très bien aussi. Peut-être on en fera un troisième !

Le disque sortira donc début 2016?
Oui, il nous reste à imprimer les couvertures. J’ai eu une copie hier et ça sonne vraiment très bien. Cet album est inhabituel car j’ai passé du temps à le faire.

Y a-t-il d’autres musiciens?
Oui, j’ai travaillé avec des Argentins Farmacia. Ariel Sima de ce groupe joue beaucoup sur le disque. Aussi Demian Nada de O Paradis de Barcelone, et aussi mais vieil ami Oli Novadnieks qui est Letton. Et aussi Graham Bailey de Vanity Case Records et Dave Lazonby. Je leur disais ce que je voulais qu’ils fassent et tout le reste c’est moi.

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