Unknown Pleasures Records : interview bonus Obsküre #24

01 Avr 15 Unknown Pleasures Records : interview bonus Obsküre #24

En un peu plus d’un an, les sorties n’ont cessé de se succéder, dessinant un label protéiforme, reflet des goûts multiples de son fondateur, mais aussi reflet de son époque. Nouvelles signatures ou jeunes artistes émergents côtoient ainsi des vieux briscards qui trouvent un très bon second souffle sur Unknown Pleasures Records. Portés par la verve de Pedro et par ses envies irrépressibles, tout ce beau monde se plaît à copuler sur des compilations et hommages, remixes et collaborations. Une équipe soudée sous une même bannière d’exigence musicale et une vision moderne de la chose publiée…

Sylvaïn Nicolino : Tu n’avais jamais pensé lancer un label avant ? Ni vers dix-sept / dix-huit ans, ni lors de l’émergence des scènes techno avec le saint vinyle et des magasins qui achetaient directement un stock alors que dans le rock, les magasins ne prenaient que du dépôt ? Je pense à Rough Trade par exemple, qui avait super bien enchaîné de sa période indie aux sphères techno. Pourquoi pas de label avant ?

Pedro : Je n’en ai tout simplement pas ressenti le besoin auparavant parce qu’en tant qu’HIV+ j’étais moi-même déjà signé sur un label et que la plupart de mes compilations Electronic Manifesto, Armageddon, etc. étaient sorties sur des labels amis (M-tronic, Caustic…) et se sont bien vendues. Tout le monde y trouvait son compte et le public était aussi satisfait que nous. D’un autre côté, en tant que gros consommateur de musique, j’ai toujours trouvé ce que je voulais en achetant mes coups de cœur directement aux petits labels, et nos fans ont toujours su où chercher la bonne musique.
Comme tu me parles de «Techno », que les choses soient claires : je m’en fous de la techno en tant que mouvement musical. À l’époque de l’émergence du son de Detroit à la Underground Resistance, moi j’étais à fond dans l’Electronic Body Music de Front 242, DAF ou Nitzer Ebb… Et vers 1993 au début des raves (même si j’y allais souvent en tant qu’explorateur de nouveaux sons et de paradis artificiels), j’appréciais davantage les productions plus dures comme la Techno Hardcore, le métal indus de Ministry ou les sets de Manu Le Malin. Bref, ce qui m’a toujours intéressé dans la Techno c’est quand elle cesse d’être uniquement de la musique fonctionnelle pour clubs à neuneus et qu’elle t’amène dans un univers parallèle totalement futuriste et novateur, ce qui a été le cas de beaucoup de groupes que j’ai aimés dans les années 90, que ce soit des trucs de NovaMute (Speedy J, Plastikman…) ou Warp (Aphex Twin, Black Dog, Autechre). La Techno Minimale basique des années 2000 m’a toujours fait chier et je lui préférerai toujours la Techno Indus d’Ancient Methods, Diamond Version, Necro Deathmort ou Orphx ou des choses plus mélodiques comme Trentemoller, Apparat ou Rone.

Alors, cette vision du futur des scènes techno, c’est ce qui t’a attiré ? Je comprends, il y avait des sons assez dingues, inconnus. Les soirées Industrial Impact ou Axess Code ont été ultra-novatrices pour le milieu goth du tournant du XXe. Et sinon, la création de tribus, de rave free et alternatives, le côté punk et profondément libertaire, est-ce qu’il t’a parlé ? Drogues, envie de révolutionner le rapport artiste – public, jeu avec les autorités pour créer des soirées qui s’étalent sur plusieurs jours, la vision politique des teufeurs anglais… Il y a eu dans cette façon d’emmerder le populo et la bienséance musicale, des choses qui ont dû te toucher, j’en suis sûr, y compris cette  absence de visuels sur les pochettes, un truc assez extrême en fin de compte…

armageddon's nights

Tu as raison de citer ces soirées qui étaient dans la même ligne musicale que mes Armageddon, d’ailleurs dans le sud j’ai pu constater musicalement que dans le milieu dark nous avions quasiment tous évolué de façon similaire. Même si les organisateurs des soirées que tu cites sont bien plus jeunes que moi, j’ai mixé à leurs soirées et je les ai fait jouer dans les miennes mais la comparaison s’arrête là, car les Armageddon bénéficiaient d’un public particulier et d’un lieu sublime comme le Trolleybus où j’ai été employé comme Dj résident entre 1993 et 2000.

Le point commun des scènes musicales underground des années 90 c’était l’hédonisme, alors même que ce sentiment était foncièrement absent des milieux goths ou indus. Dans nos soirées c’était bien moins sectaire que dans la scène goth parisienne car nous allions en rave, nous mixions avec les Spiral Tribe ou Manu le Malin et nous écoutions autant de l’indus que du métal ou de la techno. En 1996 deux membres éminents des Spiral Tribe ont joué à l’Armageddon, quelques années après c’était The Hacker et Millimetric ! L’esprit était là : la techno dure, l’EBM, la vraie, revenaient sur les dancefloors grâce à ces types-là, ou à d’autres comme Carretta ou Rebotini qui ont toujours eu un pied dans la techno et un autre dans Liaisons Dangereuses ou Front 242. Bien sûr que le côté libertaire des raves m’a parlé tout de suite, cette explosion d’énergie, cette communion des danseurs, mais c’était déjà le cas quand je mixais de la batcave, de l’EBM ou de la new wave en 1987 à la Guinguette, je choisissais toujours des morceaux qui avaient une bonne grosse basse, un son sec et martial à la fois, jouant ces tracks en vinyle pour un public souvent bien entamé. L’Electro sous sa forme la plus dark a été pour beaucoup d’entre nous une forme musicale qui nous a fait grandir et aller vers une Techno plus sombre, comme ce que nous aimions en étant adolescents.

Mais au contraire des types qui n’écoutaient que de la Techno et collectionnaient des disques white label sans pochette, nous, nous préférions arborer des looks cyber-futuristes à la Blade Runner. Nous organisions des raves à notre image, des raves pour gothiques, et forcément avec l’aide de certaines molécules tout cela prenait des proportions dantesques de joie et de catharsis en dansant sur du Sonar, Imminent Starvation ou Converter ! Les groupes les plus connus du milieu EBM savaient quel était ce lien qui liait leurs fans avec l’esprit rave et c’est ainsi qu’un collectif comme Laibach s’est retrouvé produit par Umek pour l’album Wat ou que Fixmer & Mc Carthy ont mis d’accord tout le monde au lancement de leur tournée internationale à Barcelone le 23 janvier 2004. Ce soir là, quasiment dix ans après la première Armageddon, je voyais enfin des milliers de ravers danser sur le « Masterhit » de Front 242 joué par The Hacker sur le sound system démentiel du Razzmatazz juste avant l’arrivée sur scène de Douglas McCarthy… Nous avions enfin gagné contre l’ignoble French Touch et son disco pérave !

Chacun de notre côté, à notre échelle, nous avons réussi par nos incursions musicales respectives à faire évoluer nos propres suiveurs vers une musique électronique proche de nos origines post punk, l’EBM ou l’Industriel Rythmique. À savoir que l’EBM restera, de tous les genres que j’ai pu aborder, celui dans lequel je me sens le plus à l’aise, il suffit de voir la vidéo live d’Adan & Ilse « Gente moderna/ Adrenalina » pour s’en rendre compte.

J’ai toujours cherché à créer une unité entre le monde des raves et celui des musiques plus dark ou industrielles. Beaucoup de puristes goths m’en ont voulu et m’en veulent encore, mais je suis de culture hispanique et nous aimons beaucoup plus la musique électronique que les Français et ce depuis le milieu des années 80, bref pour nous l’important c’est de s’amuser quoi qu’il arrive, même ci c’est le dernier soir avant la fin du monde.

Aujourd’hui, on a quand même un retour à de la musique fonctionnelle, avec des artistes qui n’en sont pas et qui ont les pleines pages grâce à des musiques sirupeuses et digérées. Par exemple, ce printemps 2015, Brodinski rafle les colonnes des magazines grand public avec une musique entendue mille fois et qu’il a aseptisée…

Le cycle incessant des revivals, des rééditions et des plagiats a fini par détruire la confiance et le goût qu’avaient les gens pour les labels et le milieu musical en général. La production musicale était tellement inepte ou indigente que les ventes se sont écroulées, tout un pan de l’industrie musicale s’est écroulé avec, les disquaires ont fermé, les grandes enseignes ont réduit l’espace dédié aux musiques alternatives et seuls les produits mainstream ont continué à grossir et à s’imposer au détriment de la qualité musicale et de l’originalité. En dix ans, c’était torché ! Mais tout cela n’a pas servi de leçon puisqu’aujourd’hui encore on construit de toutes pièces de fausses idoles dans les médias à coup de gros chèques : des types qui ne sont ni musiciens ni artistes se retrouvent propulsés sur le devant d’une scène parce qu’ils sont bookés chez le bon tourneur ou dans la bonne agence Savoir Faire.
Et puis, peu à peu, on a vu frémir les ventes de vinyles qui sont remontées de manière exponentielle, devenant des produits de mode très recherchés par les bobos. Des tas de labels et de distributeurs ont mis la clé sous la porte mais d’autres plus exigeants et moins obsédés par les charts les ont remplacés. Peu à peu la musique est revenu au centre des discussions et des tas de petits groupes minimal wave, post punk ou techno se sont mis à refaire un style de musique qui avait du sens. Les grosses baudruches synth pop ou techno pour les masses ont été ringardisées par des petits musiciens de l’ombre qui faisaient un son unique et cent fois plus intéressant que celui de leurs prédécesseurs. Les gens que j’aime ont toujours eu le regard dans le rétroviseur s’inspirant de la musique des pionniers Kraftwerk, Suicide, Liaisons Dangereuses, Fad Gadget ou Cabaret Voltaire.

D’autres labels intéressants fonctionnent et ont survécu eux aussi, pourquoi avoir tenté cette aventure risquée ?

daniel-darc-tribute

J’ai monté mon propre label parce que je ne trouvais tout simplement aucune structure pour sortir le Tribute à Daniel Darc & Taxi Girl que nous avions initié juste après le décès de l’artiste. Mon modèle étant Mute records, chez UPR la ligne éditoriale n’est pas axée sur des groupes qui font le même genre de musique mais des musiciens dont les racines New Wave, Post Punk, Cold, Ebm ou dark sont communes aux années 80. Je privilégie les gens qui ont du talent, qui ont quelque chose à dire et qui insufflent quelque chose à leur musique, quelque chose d’intangible qu’on pourra appeler l’âme ou l’esprit et que l’on ne trouve que très rarement dans les musiques dites froides ou électroniques. Je reçois beaucoup de démos assez simplistes ou roboratives, avec des trucs fait par MAO, des bidouilles electro sans intérêt, de la musique immature sans une once d’originalité ni de couilles ! Puis, de temps en temps, je tombe sur une perle et là je signe le groupe ou l’artiste sans hésiter !
Je suis obsédé par le son et la qualité de celui-ci compte beaucoup pour moi, celle des artworks aussi… Du coup, je suis hyper chiant avec ça et je pousse les ingé-sons, les graphistes à faire du mieux qu’ils peuvent pour proposer quelque chose de pertinent. Mon équipe de graphistes compte sur de grands talents : Wladd Muta, Loo Loops et Karim G. ont une vision unique du design et chacun est excellent dans son domaine, le label leur doit beaucoup. Et pour le mastering je fais toujours confiance aux oreilles de Peter Rainman qui nous a fait les masters de la moitié des prods UPR ; et quand ce n’est pas dans ses cordes, je fais appel à des professionnels comme Friedemann Kootz (ingé-son du label Galakthorro) qui a fait le mastering analogique du Hausfrau ou James Aparicio (ingé son de Liars, Grinderman ou Factory Floor) qui a fait celui du Japan Suicide et fera celui du Black Egg acoustique que nous sortirons en septembre 2015. Le résultat est là, rien n’est laissé au hasard. J’ai mon réseau de distribution avec une dizaine de magasins dans des capitales européennes qui nous prennent nos disques en dépôt vente ou La Baleine qui nous a distribué le Tribute à Taxi Girl ou le Tribute à Suicide dans les Fnacs. Au niveau de la presse, nous avons été assez bien reçus par la presse underground et j’ai décidé de me rapprocher des magazines qui nous ont soutenus gracieusement depuis le début en leur envoyant des cd de chacune de nos refs et en collaborant étroitement au niveau de la promotion avec les gens qui nous soutiennent. En ce qui concerne le reste de la presse musicale, je pense que ça prendra plus de temps avant qu’ils s’aperçoivent que nous nous sommes développés sans eux et que nous ne faisons par partie de ces gens qu’on peut corrompre facilement avec une chronique positive ou un sourire dans une soirée.

Y a-t-il des trucs hyper importants auxquels tu n’avais pas pensés et que tu as découverts en te lançant ?

Le sens de l’amitié, car je ne suis pas seul dans tout ça… Je veux dire par là que je me sens soutenu par des potes musiciens, des amis et des héros de jeunesse qui m’encouragent à continuer ce que je fais. La musique est faite pour être diffusée, partagée, vécue.

Je me demandais en quoi ton expérience avec le Elegy espagnol avait pu t’être utile au moment de lancer le projet.

En rien, je n’ai bossé que un an pour Elegy Iberica, je me suis barré parce qu’ils voulaient que je chronique positivement des productions Alfa Matrix qui leurs envoyaient des wagons de cdr promos, c’était au dessus de mes forces de dire du bien de leurs artistes d’eurodance goth (rires) !

As-tu compris pourquoi le Tribute Daniel Darc avait fonctionné et pas celui sur Noir Désir ?

Ben disons que celui de Noir Désir a tout de même été téléchargé vingt-mille fois sur le netlabel Sirona sur lequel nous l’avions diffusé au départ !e l’avais posté ! J’avais pourtant fait écouter ce projet à une vingtaine de labels français qui m’ont tous dit que c’était trop compliqué à gérer niveau droits car les membres du groupe séparé n’étaient pas en bons termes. Le Tribute à Daniel Darc & Taxi Girl, je me suis battu comme un dingue pour qu’il sorte, les fans nous ont fait confiance et nous ont aidés avec le crowdfunding à sortir un pur objet cd/vinyle sold out dès sa sortie.

J’ai quelques questions assez basiques, si tu veux bien… Par exemple, avec le label, tu as d’entrée de jeu explicité le rapport financier avec les artistes : tu sors le CD mais sans rétribution, car entre avoir zéro euros et que ce soit clair ou en avoir cinquante, autant jouer franc jeu…

C’est très simple pour nous : on ne fait pas de contrat, je leur donne dix pour cent des disques et je paye le pressage, le transport, la promo, etc. Grâce au label, ils ont un disque qui sort, de belle qualité et avec un retour presse et des ventes.

Le plaisir pris aux effets de surface sur les visuels est fondamental…
Pour la moi la musique fait partie de la culture des personnes que je considère comme passionnées, et cette culture musicale se matérialise par les formats vinyles, cassettes, cd ou coffrets rares. Voir chez quelqu’un une discothèque bien achalandée est une preuve que la personne est un passionné et que l’on va pouvoir parler d’autre chose que de politique, de cul, de foot et de météo. Donc, oui, je suis de ceux qui aiment toucher les disques et les retourner avant de les faire tourner sur une platine sous la caresse d’un diamant.
Pour l’anecdote, je bosse avec une usine polonaise qui fonctionne très bien ; c’est elle qui fabrique nos disques. Elle m’a été conseillée par Fred d’OPN. Un travail soigné et sérieux.

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Tu as une préférence pour le format 45 tours ?

C’est plus joli, c’est culte, mais je préfère les EP vinyles et les 33 tours 180 grammes qui ont un son bien meilleur que le CD.

Quels apprentissages as-tu faits en un an ?

J’ai appris des tas de métiers, mais la plupart sont le fruit de l’expérience du travail de collaboration que je faisais déjà avec des labels comme Divine Comedy rec ou M-Tronic. J’ai observé, j’ai analysé, et j’ai affiné le sujet de monter un label, puis je l’ai fait le jour où j’ai compris que pour faire changer les choses, il fallait inévitablement que je mouille ma chemise.

Il y a quelque chose d’important que je vois de mon côté, c’est la vision, l’attitude et un sens du professionnalisme : tu as tes références suffisamment à l’avance pour être à jour avec les sorties des magazines (Vicious Circle qui sont très bons aussi dans le genre)…

Oui, il faut savoir des mois à l’avance qui va devoir collaborer avec qui, pour que tel ou tel projet se réalise ! Et je parle là autant des graphistes que des musiciens, des producteurs que des ingés son. Tous ces gens, je dois les gérer et contenir leurs propres égos pour que nous allions dans le même sens au niveau de la vision musicale un peu classieuse que j’essaye de mettre en place.

http://www.unknown-pleasures-records.com/
https://hivmusic1.bandcamp.com/

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