Twice (revue) – interview

13 Mar 13 Twice (revue) – interview

Le fanzine de luxe Twice, fabriqué à Cognac par les soins de l’équipe des frères Marchal, Clément et Benoît (l’aîné, le cadet), vient d’accoucher de son cinquantième numéro. Depuis des années, l’équipe s’échine à faire toujours mieux en termes de présentation comme de contenus : interviews, reports, nouvelles, portfolios, c’est à chaque fois un vrai bouquet. Ayant versé ouvertement et depuis le départ dans la vibration néoromantique insufflée par les musiques gothiques originelles, la revue (un temps nommée Twice On Gothic avant de passer à la moulinette le carcan sémantique pour un simple Twice) a progressivement ouvert le champ, tout en restant dans une priorité accordée aux musiques émotionnelles. Clément et Benoît s’entretiennent avec nous, à l’occasion du cinquantième chapitre, du chemin parcouru, de l’état des scènes découvertes dans les années quatre-vingt, des vingt ans du fanzine et de son avenir proche. Des mémoires ambulantes.

Obsküre Magazine : Twice sort son cinquantième numéro. Le fanzine a bigrement évolué dans son apparence et son contenu depuis ses débuts et n’a pas arrêté de s’ouvrir depuis. Quel bilan faites-vous de l’expérience, sur le plan de la teneur du support ?
Benoît :
Je crois que Twice a permis de rassembler beaucoup de sensibilités tout au long d’une aventure dont on fêtera les vingt ans l’année prochaine ! Au fil de ces cinquante numéros il a croisé le chemin de nombreux rédacteurs, fidèles ou occasionnels, qui ont tous apporté, à leur manière, une part d’eux-mêmes, une part de leur passion déclinée en de multiples expressions. Chacun a ouvert la voie à des courants musicaux que le projet de départ n’incluait pas du tout, liens naturels et parfois moins évidents. Je pense que toute musique empreinte de mélancolie et de romantisme, quelle que soit sa forme finale, aura toujours sa place dans nos pages. Twice tire sa force d’une double diversité. Diversité dans les genres et les sensibilités représentées, mais aussi diversité géographique. Ses contributions lui donnent une dimension nationale intéressante. Les scènes et évènements locaux rapportés de Toulouse, Lille, Paris, Lyon ou Cognac l’enrichissent beaucoup. Cette communion entre chroniqueurs qui ne se connaissent pas toujours entre eux, anime notre propre flamme.
Clément : Effectivement, plutôt fier d’en être au numéro 50, mais ça n’a jamais été une fin en soi de durer. Nous sommes même plutôt surpris de voir qu’on a encore des choses à dire, qu’on a envie de partager nos émotions, qu’on vibre encore sur de nouveaux artistes tout en n’oubliant jamais nos racines, et qu’on sent bien un réel plaisir de la part des lecteurs qui sont très fidèles. J’aime bien l’idée d’avoir ses disques sur sa table de chevet, et son Twice… Le tout dans une quiétude totale. On a jamais été aussi indépendant, libre de nos choix, libéré dans nos passions et nos sentiments, et je pense que c’est cela qui a fait évoluer tranquillement le fanzine, sans contraintes et objectifs, à part ceux qui sont en nous. Avec une rigueur naturelle et une profonde adrénaline. Il n’y a donc pas de véritable bilan, à part celui qui est évident de constater qu’on a tenu près de vingt ans. Mais « tenir » est-il le bon verbe ? Nous n’avons jamais eu de pression, et gérer un fanzine, c’est comme respirer au final : naturel et spontané. Je m’imagine mal arrêter, en fait.

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Vous vous attachez à travers le fanzine à développer une imagerie romantique, est-ce à dire que c’est cet aspect de la mouvance « gothique » originelle qui vous a attiré vers ces musiques ?
Clément :
Oui, complètement. Autant on n’est pas toujours fier de son passé, de sa jeunesse et de certaines erreurs de la vie, autant on a le droit d’être fier des valeurs qu’on a acquises. Si je suis personnellement tombé dans l’amour d’une certaine musique jouée tout en accords mineurs, emprunte de romantisme et de nostalgie, je crois que cela me suivra toute ma vie, parce qu’il n’y a pas de hasard, et que ça me correspond tout à fait dans le fond. Après, l’homme évolue toujours et ne se transforme pas complètement. C’est ainsi que le fanzine reste comme une emprunte invisible d’un certain romantisme que nous adorons et qui se perpétue : la trame de notre passion. Et personnellement j’ai besoin de faire passer dans ces pages que c’est ce mouvement sombre qui me donne la clarté pour aller de l’avant.
Benoît : Oui, c’est bien cette trame romantique qui nourrit la ligne éditoriale de Twice. C’est elle qui justifie son histoire, depuis le microcosme dark de Twice On Gothic dont sont nées nos amours pour tant de musiques actuelles.

L’équipe s’est-elle soudée/a-t-elle évolué au fil du temps à travers l’attrait pour une culture, le lien personnel, les deux ?
Benoît :
L’équipe a effectivement beaucoup évolué. Se sont greffées au noyau de départ chacune des personnes qui se sont reconnues dans les lignes du fanzine. Chacun de ces témoignages a beaucoup apporté au zine mais aussi à ses rédacteurs. Je crois qu’avant tout, nous sommes nous-même les lecteurs de nos acolytes. En cela, un lien s’est réellement tissé entre nous. Certains reprennent parfois la plume d’ailleurs, confortés par cet élan que nous entretenons tous. En ce qui concerne mon lien personnel avec Clément, je crois que rien n’est à démontrer. C’est d’ailleurs lui qui m’a plongé dans le grand bain, dans un univers infini découvert, adolescent, dans l’antre de sa chambre. Antre que j’ai littéralement squatté pendant son service militaire, alors bercé par And AlsoThe Trees et Death In June.
Clément : Oui, et c’est très chouette. Avec le recul, j’ai effectivement l’impression d’avoir porté tout seul le fanzine au début des années deux mille, une excitation intérieure me tenait et je prenais un réel plaisir. Mais je pense qu’aujourd’hui ce plaisir est décuplé car je me suis senti entouré, épaulé, et que je n’ai plus eu l’impression de faire un truc égoïste, mais réellement partagé par d’autres. L’intervention progressive de mon frère Benoit en particulier, et ponctuellement de Sarg, Pierre ou Gary – et beaucoup d’autres – n’a fait que consolider une équipe riche et variée. Chacun ayant toujours eu envie d’écrire à sa façon et naturellement, sans commande.

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Vous faites parties des rares fanzines survivants spécialisés dans les musiques et cultures dark, même si votre univers s’élargit vers d’autres domaines. On dit sombre l’avenir du papier, aujourd’hui. Le ressentez-vous en tant que fanzine ou les gens vous semblent-il avoir gardé ce lien précieux avec la revue indé et underground ? En somme : l’explosion de l’information via le web a-t-elle figé votre lectorat (au sens où vous conserveriez les fidèles) ou sentez-vous toujours un renouvellement de ce dernier ?
Clément :
On dit sombre l’avenir du papier par rapport à l’avenir du numérique, qui évidemment prend le dessus. Ce qu’on oublie de dire c’est que tant que les hommes auront des yeux, il n’y aura pas de soucis pour l’écriture. C’est bien le support qui évolue. À notre niveau, cela ne se ressent pas, d’une part parce que j’ai très peu de commandes des numéros en version numérique, et d’autre part parce que nos lecteurs sont très fidèles et veulent absolument continuer à trifouiller du papier. Le lectorat se renouvelle, mais tranquillement. On aime bien l’idée d’être désiré et d’être découvert sans avoir fait aucune « campagne de promo », juste du bouche à oreille, de la coïncidence et du sens de la curiosité. C’est d’ailleurs pour cela que nous ne mettons d’ailleurs jamais le sommaire sur la couverture. Cela pourrait paraitre suicidaire, mais non. Le zine doit donner l’envie qu’on l’ouvre, ou pas… Nous n’avons pas d’objectif de quantité, juste rester fidèle à nos envies, et à une certaine qualité. La rentabilité c’est autre chose, mais elle se tient tout de même.
Benoît : Il est vrai que l’objet au sens large reste pour nous quelque chose d’incontournable. Tant en termes de musique, qui ne nous est presque plus proposée qu’en format digital via les labels, qu’en termes de lectures. Pour ma part, j’achète 99% des CDs que je choisis de chroniquer, parce que rien ne remplace l’objet, son livret, son format, sa dédicace. Il lui donne une âme, il complète également le message que la musique porte. Il en est de même pour la lecture. La force d’Internet et de son caractère instantané peut parfois le desservir. En tant que rédacteurs papier, pour un zine à la sortie parfois aléatoire, nous ne sommes pas des chasseurs de scoops. En cela, et sachant que la trace de nos écrits restera plus facilement, nous nous efforçons de donner un minimum de profondeur à ce que nous écrivons, avec un recul qu’Internet et ses forums n’ont peut-être pas. Je pense que cet amour-là est partagé par nos lecteurs. Certes, le cercle des abonnés reste étroit, et le web nous donnerait certainement bien plus de résonance. Mais ce choix reste justifié et entendu. D’ailleurs, lorsque certains des contacts ponctuels qui m’aident à boucler un report ou un article reçoivent en retour un lien de téléchargement vers notre nouveau numéro, ce sont les premiers à crier au scandale et à réclamer la version papier !

Êtes-vous vous-mêmes, au sein de l’équipe de Twice, consommateurs d’information via le web ? Quel rapport entretenez-vous avec le caractère direct et continu de cette information ?
Benoît :
Bien-sûr, l’information web est aujourd’hui incontournable et nécessaire. Mais elle se cantonne pour ma part à la recherche d’infos, de brèves, de dates et de contacts. Elle permet parfois de confronter des points de vue, au sujet d’un concert vu la veille, ou bien même de « recruter » des photographes !
Clément : J’utilise bien sûr le web pour me tenir informer, et pour avoir les ressources du moment sur les sorties, les concerts, les débats etc., et pour communiquer (pas dit que je retrouve les mêmes forces qu’il y a quinze ans pour contacter les labels et groupes par courrier papier par exemple !) Mais l’info par le web c’est un kleenex, dont on ne retient que très peu d’idées au final. Par contre, je ne me vois toujours pas lire un bouquin ou apprécier de la peinture sur un écran. Chaque média doit se compléter. C’est la notion de profondeur qui diffère.

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De quelle façon se bâtit un sommaire de Twice, aujourd’hui ? Y’a-t-il une « direction » ou est-ce le fruit d’une volonté collective ?
Clément :
Un seul mot : spontanéité. Aucune ligne directrice, elle va de soi, comme si chacun savait ce qu’il devait faire. C’est d’ailleurs assez surprenant cette sensation. Une sorte de collectif fantôme attiré par une même force, celle de l’envie de partager. Nous n’avons pas de quota et pas d’obligations. Pas de règles fixes. Il peut très bien y avoir une seule interview, quinze reports et trente chroniques pour un numéro, et pour le suivant tout l’inverse. Ne pas avoir la sensation d’être obligé de rendre une copie en fait. La rigueur, c’est moi qui vais ensuite la donner pour la finalisation du fanzine; j’essaie toujours de me mettre à la place du lecteur, et j’avoue que je mets pas mal la pression pour les délais quand je sens qu’on commence à perdre du temps inutilement, et qu’il en faut grandement encore, une fois la maquette réalisée. Il reste les corrections, l’impression, le découpage et les envois à faire. Et jusqu’au dernier timbre collé sur l’enveloppe, c’est le cœur qui bat, de plaisir…
Benoît : le sommaire de Twice est nourri des envies de chacun, de nos rencontres et de nos coups de cœur. Il est intimement lié à nos évolutions personnelles, nos découvertes mais également à nos disponibilités personnelles. Bien sûr il traite d’une actualité, même si nous ne nous efforçons jamais de couvrir une sortie si celle-ci ne nous touche pas. Je dirai que la liberté est totale, c’est l’un des grands luxes du milieu amateur !

De quelle façon choisissez-vous les nouvelles qui paraissent dans le fanzine ?
Clément :
Il y a des nouvelles car cela permet de casser le rythme de la lecture. Nous ne sollicitons personne. Ce sont les auteurs qui viennent à nous, et j’aime cette démarche. Ça sonne vrai. La sélection des écrits se fait naturellement et c’est finalement très personnel. Il n’y a pas de bons ou de mauvais écrits. Il y a seulement le truc soudainement qui fait qu’on n’a pas envie d’être le seul à l’avoir lu. On aime bien le côté atypique, humour noir, décalé, pas prise de tête, et toujours spontané. Après on sait que le lecteur est roi, et qu’il se fera sa propre interprétation.

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Le graphiste Frédéric Juille vous propose-t-il des couvertures alternatives pour chaque numéro ? Chaque image est-il le fruit d’une production autonome de sa part ou discutez-vous de l’imagerie à développer pour chaque numéro ?
Benoît :
Fred a toujours proposé de lui-même ses créations et ses idées, touche finale apportant au fanzine une grande part de sa personnalité. Nous les découvrons souvent au dernier moment, petit effet surprise qui couronne la partie fastidieuse du bouclage et de ses corrections. Pour certains numéros à thème, nous lui avons parfois soumis une ligne directrice ou des clichés, comme lors de notre périple en Russie (Twice #42). Nous nous permettons parfois quelques commentaires sur des projets en chantier. La couverture alternative dont tu parles existe bien, et c’est en général celle qui finit en quatrième de couv’ (N.D.L.R. : la couverture « arrière » du fanzine). Ces dernières années, la disponibilité de Fred étant moins évidente, nous avons pu offrir l’opportunité à d’autres graphistes de réaliser les visuels du fanzine. Ainsi, c’est d’une petite mise en compétition que sont nées les couvertures des numéros 48 et 49. Clément a également réalisé quelques couv’s lorsque la deadline était déjà loin derrière nous…
Clément : Fred est une personne hors-normes (!) et c’est-ce qui fait son charme. Toujours à la bourre, injoignable et au pied du mur. Même pas la peine de prendre du temps pour exposer une idée, une direction, pas possible. Par contre, le résultat est toujours là, direct, jamais de travers. Aucune couverture mise de côté à ce jour. La chance que l’on a, c’est que l’on n’a pas à se prendre la tête… sauf sur les délais, mais c’est de bonne guerre… et qu’au final on a tous carte blanche dans son domaine de réalisation du fanzine. Fred a chopé le truc, son truc et donc le truc qui fait que Twice a son style sans avoir eu à le chercher. Je n’angoisse jamais lorsqu’il envoie ses couv’s, je sais qu’elles sont pour Twice et qu’il y a du cœur derrière. Rien à dire.

Comment imaginez-vous faire évoluer le fanzine ? Y’a-t-il des projets en ce sens aujourd’hui ?
Clément :
Twice, c’est un fanzine et c’est une association. Elle existe pour avoir un compte bancaire finalement et uniquement. Le reste on s’en tape royalement : pas de réunion, pas d’élection, pas de simagrée, rien. Pourquoi s’embêter avec des trucs rébarbatifs dont tout le monde se fout ? Donc on fait comme bon nous semble, il faut rester libre et prendre le temps comme il vient – le reste de la vie est suffisamment speed et contraignant comme ça, pourquoi s’en rajouter volontairement ? Il n’y a donc pas d’évolution programmée, pas d’objectif sensationnel, et surtout pas de provocation hâtive. Toutes nos envies doivent mûrir et un jour elles éclateront, et ce sera le bon moment je pense. L’anniversaire l’année prochaine des vingt ans ne m’enchante guère en fait, même si paradoxalement ce serait super chouette de faire une belle grosse soirée en cet honneur, en faisant venir quelques groupes qu‘on adore pour des concerts uniques. Ce serait bien de refaire un coffret et un disque comme pour les dix ans. Mais au fond, doit-on se sentir obligé de faire cela, alors que finalement on pourrait le faire sans occasion réelle ? Mais je crois en la chance, alors aucun projet programmé, mais sûrement un qui se cache dans une malle sur laquelle nous tomberons par hasard, mais au moment opportun…
Benoît : L’évolution la plus récente que nous avons voulue concerne ce numéro 50 que tu découvres aujourd’hui. Notre souhait était de marquer le coup, avec un numéro complet et un peu à part. Même si dans l’idéal, l’idée serait de donner à Twice cette épaisseur et cette qualité à chaque numéro, les contraintes de budget sont fortes et nous ne nous le sommes permis que pour cette occasion. De nombreuses idées sont d’ailleurs remontées pour cette réalisation, comme une couverture couleur par exemple. Mais une fois de plus, nous ne pouvions pas gonfler le prix du numéro, ni donner l’impression d’un virage qualitatif sur lequel nous serions revenus dès le numéro suivant… Désormais, la date anniversaire des vingt ans du zine s’approche à grand pas, et nous allons redoubler d’efforts pour en faire un évènement mémorable.

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De quelle manière percevez-vous l’état des scènes sombres aujourd’hui ? L’apparat prend-il le pas sur la culture ?
Benoît :
Je pense très simplement que la musique sombre ne se trouve pas nécessairement uniquement là où l’on pense la trouver. Je n’ai jamais vraiment réfléchi en termes de scène. Et même si l’étiquette aide souvent à trouver son bonheur, je suis toujours en quête d’émotions, quelle que soit la cible d’une musique, quelle que soit sa nature.
Clément : Avec les années je m’aperçois que l’obscurité se trouvera là où j’ai envie de la trouver, et certainement pas dans des modèles figés et stéréotypés. Je n’en suis plus à chercher de nouvelles émotions fortes. Les plus violentes, je les ai eues dans ma jeunesse, et j’y reviens toujours malgré moi. J’ai encore de beaux frissons, je vous rassure ! Et surtout j’ai envie de voir qu’en face de moi les plus jeunes puissent aussi se créer des émotions vraies. L’apparat prend toujours le pas sur la culture, mais ne dure pas. Il est cependant nécessaire; à chacun de l’utiliser à sa manière, et de ne pas en abuser. C’est assez inévitable. Et pour finir je citerai toujours Baudelaire à ce sujet : « le naturel n’est qu’atrocité… »

> COMMANDES / ABONNEMENTS
– TWICE
Clément MARCHAL
4, impasse des Puisniaux
16200 Le Cluzeau
FRANCE
> WEB OFFICIEL
www.twicezine.net

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