(T)Reue um (T)Reue – Interview Bonus Obsküre # 25

10 Août 15 (T)Reue um (T)Reue – Interview Bonus Obsküre # 25

Le label (T)Reue um (T)Reue fête ses dix années d’activisme musical. Grand défenseur des courants sombres, allant du post-industriel au minimalisme cold ou à la néofolk occulte, Sofia et Laszlo ont marqué le coup avec une superbe compilation Jubilee Jamboree. Retour sur une décade riche en belles galettes.

ObsküreMag : Tout d’abord, j’aimerais revenir sur les envies et les objectifs que vous vous étiez donnés au début du label ? Quels étaient-ils ?

Sofia et Laszlo : Notre objectif principal en créant le label, c’était de pouvoir sortir les disques que nous rêvions d’avoir dans notre discothèque, tout simplement. Et cela sans compromis stylistique, sans sacrifice au « goût du jour », sans souci de rentabilité. Nous connaissions beaucoup de musiques (les nôtres bien sûr, mais aussi celles d’amis proches ou d’artistes peu connus non réédités, par exemple) que nous rêvions d’écouter sur vinyle, certaines d’entre elles tellement improbables, que la création d’un label nous a semblé indispensable. Il y avait aussi un désir fort de s’investir plus que nous ne l’avions fait jusqu’à présent dans le monde de la musique, de pouvoir échanger avec d’autres artistes, et de dépasser les limites des éditions CDR très confidentielles que nous avions faites jusque-là. Et bien sûr, il y avait la passion du vinyle, le désir de s’engager pour ce format magique qui n’avait pas encore tout à fait récupérer ses lettres de noblesse au moment où nous avons commencé, et de voir ce que nous pouvions lui apporter, notamment au niveau du graphisme et du packaging. Nous voulions produire des disques qui soient de petites œuvres d’art à part entière, avec notamment une vraie cohérence entre musique et artwork.

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Du coup, aujourd’hui dix ans plus tard, quel bilan faites-vous ? Ces idées ont-elles été concrétisées ? Les objectifs atteints ?

Je pense tout du moins que nous avons su rester fidèles à nos principes, particulièrement en ce qui concerne le travail sur le graphisme et l’absence de compromis. C’est en tout cas le sentiment que beaucoup de gens nous ont exprimé au fil des années. Notre travail avec le label a également été une formidable source de rencontres extrêmement enrichissantes, tant au point de vu artistique qu’humain, et nous en sommes très reconnaissants. Un commentaire qui revient très souvent au sujet de TuT/RuR, c’est aussi l’étonnante cohérence du label, en dépit de la grande diversité des styles. C’est un compliment qui nous touche toujours beaucoup. Maintenant, pour ce qui est des objectifs, je ne sais pas si nous les atteindrons jamais, d’autant qu’ils évoluent en permanence. Mais comme on dit en Allemagne, « das Ziel ist der Weg » : c’est le chemin qui compte.
En termes de formats, vous vous êtes essayés autant aux cassettes qu’aux CD mais le vinyle reste votre format de prédilection. Est-ce que les choix des formats ont toujours été dictés par la musique ?
Très franchement, nous n’avons jamais été des fanatiques du CD. Les deux sorties digitales de notre catalogue (deux sur quatre-vingt !) ont été dictées par la longueur des albums en question. Je pense que ce sont de belles réalisations, mais par la suite nous avons préféré rester fidèles à notre amour du vinyle, quitte à devoir « tronquer », de façon parfois assez drastique et douloureuse. C’est un choix, mais fort heureusement la grande majorité de nos artistes, et je pense de notre public, l’approuve. Depuis quelques années nous sortons de plus en plus de cassettes.
Quant à votre relation avec les artistes, quelle est-elle ? Y a-t-il beaucoup de discussions, d’échanges ? Les artistes arrivent-ils avec des projets finis visuellement et musicalement ou y a-t-il de l’élaboration ensemble ?
C’est différent d’une sortie à l’autre. Il y a quelques projets qui nous ont été livrés « clefs en main », auxquels nous avons changé très peu de choses, mais c’est le cas le plus rare. La plupart du temps, la sortie d’un disque est le fruit de plusieurs mois de dialogue et de réflexion en commun, de propositions et de contre-propositions, comme un match de ping-pong virtuel. Il arrive souvent que le choix des morceaux, de la tracklist, du titre ou de la direction thématique à donner à l’ensemble viennent de nous. Parfois nous nous permettons aussi des suggestions au niveau musical, lorsqu’un artiste nous présente un album en cours, et qu’il s’agit de choisir la couleur à donner au travail fini, par exemple. Mais c’est au niveau du packaging et du artwork, que nous réalisons souvent nous-mêmes, que nous intervenons le plus. De façon générale, la plupart de nos sorties portent en elles beaucoup de nous-mêmes, et c’est je pense ce qui donne au label sa cohérence.

Être musicien soi même et diriger un label, c’est selon vous un plus ?

Oui, bien sûr. En particulier en ce qui concerne le mastering, par exemple. Mais au-delà de l’aspect technique, être musicien soi-même permet de comprendre un peu mieux les exigences des artistes, leur relation par rapport à leur travail, leurs doutes lorsqu’ils confient leur musique à autrui.

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Peut-on revenir sur votre background musical et en quoi il oriente encore aujourd’hui vos choix au sein du label ?

Notre background musical va de l’Acid-House au Grindcore, de l’Italo Disco au Black Metal, de la Japnoise au Batcave, du Power Electronics à la Techno Hardcore…. en passant par le Shoegaze, l’Ambient, le Krautrock, la Library Music, le rock indépendant, le Neofolk, le Heavy Metal, la musique médiévale et baroque… et j’en oublie. Le reflet principal de tout ça au niveau du label, c’est sans doute la versatilité des styles, et notre manie de créer des sous-labels en permanence !

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Revenons par exemple sur les 45 tours autour de Bach, Bach eingeschaltet, le concept derrière cette série ?

« Bach eingeschaltet » est plus ou moins la traduction allemande de « switched-on Bach ». Dans le cadre de cette série, nous demandons aux artistes de reprendre le Maître à leur façon, avec une instrumentation essentiellement électronique. Comme le nom l’indique, c’est un clin d’œil à Walter Carlos, et un hommage à tous les groupes qui ont repris du Bach dans les années 70 et 80 (Rick Van Der Linden / Ekseption, Hans Wurman). On peut aussi voir cela comme une transposition du macrocosme dans le microcosme : ou comment faire du « grand » avec de petits moyens.

Vous aimez aussi les compilations concepts. Pouvez-vous revenir sur certaines d’entre elles ?

Disons plutôt que nous sommes un peu allergiques aux compilations sans concept. Faire un disque où les artistes contribuent des morceaux qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, sans idée commune pour soutenir l’ensemble, ne nous semble pas très intéressant. En ce qui concerne nos compilations, que nous appelons des « hommages à nos péchés de jeunesse », elles sont bien le reflet du background musical dont on parlait toute à l’heure. L’idée pour « Todesblei » est née du constat que beaucoup de musiciens que nous fréquentions dans la scène minimal electro partageaient avec nous un passif métal, en particulier Grindcore et BM. Constat d’autant plus intéressant que les deux styles musicaux semblaient, à priori, avoir peu de choses en commun. De là à sortir des reprises minimal électro de classiques du métal extrême, il n’y avait qu’un pas… Un blasphème, mais quel régal ! La seconde compilation, « Retours d’Acide », est un hommage au New Beat et à l’Acid House, mais le concept est un peu différent car il s’agit de compositions originales, dans le style de l’époque. Même chose pour « Recuerdos del Futuro », sur Rectangle Astral, avec cette fois-ci la « Sonido de Valencia » (la scène proto-techno qui s’est développée à Valence autour de Julio Nexus au début des années 90) à l’honneur.

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Du coup, je vais vous demander pourquoi le choix de ce disque mémorial pour les dix ans du label, avec des groupes qui reprennent d’autres artistes du label. Pouvez vous revenir sur la genèse et l’évolution de ce travail jusqu’au produit fini ? J’imagine que cela s’est préparé sur une longue période ?

Sortir un disque réunissant les artistes qui ont rendu ces 10 années possibles nous a paru une évidence. Nous souhaitions vraiment que ce soit une fête commune, qui reflète l’esprit de famille au sein du label. En même temps, c’était important pour nous que cette compilation s’inscrive dans la lignée des précédentes, et comme beaucoup de nos artistes se connaissent et s’apprécient mutuellement, il nous a semblé intéressant de proposer ce concept de reprises, une sorte de version incestueuse de nos compilations d’hommage. C’était un peu une gageure, et je dois dire que tous les artistes ont relevé le défi avec un enthousiasme et un panache qui nous ont vraiment fait chaud au cœur !!! Entre la première ébauche de concept et le produit fini il y a eu moins d’un an, et je crois que nous n’avons jamais reçu les contributions aussi vite. Je pense que ça en dit long sur la motivation de tous les participants.

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Autant votre label regroupe des formations de nationalités différentes, autant peut-on parler d’un esprit de famille ? Est-ce une frustration pour vous de n’avoir jamais pu rencontrer physiquement certains de vos artistes ?

Oui, tout à fait, TuT/RuR c’est une famille ! Il y a en tout cas un « noyau dur » au sein duquel cela ne fait aucun doute. Beaucoup de rencontres d’abord musicales ont fini par évoluer en véritables amitiés. Nous avons la chance d’avoir pu rencontrer physiquement la plupart de nos artistes. Il n’y a que quatre ou cinq exceptions, auxquelles nous espérons bien remédier un jour !

Votre domaine est celui de la petite édition, mais avez-vous vu le marché du disque changer sur ces dix dernières années ?

Oui, sans aucun doute. D’un côté, la popularité du vinyle s’est accrue, au point d’y intéresser les majors, qui à l’heure actuelle monopolisent les usines de pressage. Cela rend les choses difficiles pour les petites structures comme nous. D’une part parce que les usines alignent leur offre (et leurs prix) sur la demande des gros labels, et d’autre part parce que les délais de production deviennent intenables (jusqu’à 14 semaines contre 4 il y a encore quelques années). D’un autre côté, l’effet néfaste du digital sur le marché du disque à notre échelle se fait de plus en plus sentir. La musique se consomme de plus en plus vite, les goûts changent sans cesse. Il y a une surenchère de projets et d’information, facilement accessible à travers les plateformes digitales, qui masque en fait un désintérêt de plus en plus profond. Comment demander à un public qui a pour habitude de n’écouter que quelques secondes d’un morceau sur Soundcloud, histoire de laisser un « <3 » avant de passer à autre chose, d’écouter et à fortiori d’acheter un album entier ?

Peut-on également revenir sur la conception et le graphisme des disques. Je pense par exemple au « …Into Your Skies » de Novy Svet qui est assez bluffant. Quels ont été les projets les plus difficiles à finaliser et ceux dont vous êtes le plus fiers au final sur un plan visuel ?

Pour la pochette-poster de « …Into Your Skies », Jürgen et Ulla de Novy Svet nous ont laissé carte blanche et nous avons réalisé le graphisme de A à Z. Le dessin est un original de Laszlo. On peut dire qu’il s’agit de notre interprétation, forcément très personnelle, de la musique : inspiré par les paroles de « Into Your Skies », « Days Will Come » et « Meat & Sex », Laszlo a opté pour la représentation d’un homme qui est en contact avec Dieu, qui est proche de son archétype, proche de l’homme primordial du Jardin d’Eden et qui par là ne fait plus peur aux animaux sauvages… une thématique qui nous tient beaucoup à cœur, puisque nous sommes vegans et croyants. Ce double aspect – musique de l’artiste, interprétation visuelle du label – se retrouve dans beaucoup de nos sorties. Depuis le début, nous avons eu la chance de travailler avec de supers imprimeurs locaux qui nous ont permis de laisser libre cours à notre fantaisie. Les projets les plus durs et les plus longs à réaliser ne l’ont pas été pour des raisons techniques, mais parce que nous avons mis du temps à trouver un terrain d’entente avec l’artiste. Nous sommes très exigeants et ne sortons rien tant que nous ne sommes pas satisfaits à 200%. Mais il nous est très important que nos artistes soient satisfaits également. Dans la pratique, ça veut dire qu’il faut parfois passer par trois ou quatre artworks différents avant de trouver le bon. Quant aux sorties dont nous sommes les plus fiers sur le plan visuel…. c’est trop dur de choisir !!! Pour en citer quelques-unes : le EP de France avec une peinture originale réalisée par Nikola Vitković (ALONE) d’après une idée des membres du groupe ; le 10-inch de Spettro Family avec son esthétique de 78-tours ; Gnostic Gnomes, une sortie où tout est mini (jusqu’au disques vinyles 5-inch) ; les LPs jumeaux de Modern Witch dont les couves se complètent ; le « Zeta Reticuli » de 1997EV (notre couve la plus psychédélique à ce jour….) ; la cassette « Black Monolith Space Quest » de TZII sur Rectangle Astral avec coffret VHS, l’affiche et les stills du film; le « Grosteque » de Charles de Frontanel ; le « Echo Trip » de Dr C. Stein ; le 7-inch de Lo†Ph….

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Y a-t-il eu des sorties qui représentent selon vous des étapes importantes dans l’histoire du label ?

Non, pas vraiment. Chaque disque est une étape en soit.

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Par votre biais, j’avoue avoir découvert des formations passionnantes (1997Ev, Spettro Family, Kinit Her…). Comment se font les rencontres ? Vous fouillez sur le net ? Les groupes vous contactent ?

Cela dépend. Parfois les groupes viennent vers nous. Parfois au contraire nous faisons le premier pas. Nous ne cherchons jamais de nouveaux projets à sortir de manière active, façon chasseurs de têtes. C’est tout simplement au cours de nos recherches personnelles en tant qu’auditeurs, que naît le désir de proposer une collaboration à tel ou tel projet. A plusieurs reprises, la rencontre ou le « déclic » se sont faits à la suite d’un concert éblouissant, comme ce fut le cas avec Suneaters, Teatro Satanico, Bex, Tzii et Solar Skeletons, Burial Hex, Aidan Baker… Parfois aussi par amis ou par labels interposés. Par exemple, nous avons découvert
1997EV à travers Punch Records, Spettro Family et Kinit Her par le biais de Brave Mysteries. Mais c’est aussi agréable de se laisser surprendre par une démo inattendue. C’est à travers une démo qu’a commencé l’aventure avec Niedowierzanie, Alone, Narrow… Et bien sûr certains artistes sur le label sont des amis de longue date : Ad Absurdum, Novy Svet, Bruta Non Calculant…

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Où en êtes-vous de vos projets personnels ? Continuez-vous à composer ou avez-vous mis Wermut, Ich wöllte Ich Könnte etc de côté ? Pensez-vous que chaque projet musical est voué à une existence courte, comme une fulgurance ? Ou est-ce qu’ils s’auto-engendrent entre eux, comme des consanguins, comme une descendance ?

Le projet Wermut est toujours actif, mais nous l’avons plus ou moins mis de côté le temps de finir le premier album de Lo†Ph, qui devrait voir le jour en fin d’année. L’avenir de Ich Wollte, Ich Könnte est plus incertain. Je pense que la durée respective de vie de chaque projet est liée à son caractère, et à sa capacité d’adaptation. IWIK, par exemple, est très ancré dans un genre musical, celui de la minimal wave nostalgique. C’est ce qui fait son essence. Tandis que Wermut, qui a été très versatile dès le départ, est plus un état d’esprit, c’est un projet capable d’évoluer stylistiquement sans perdre son essence… et donc susceptible de nous accompagner plus longtemps. Je ne dirais pas que les projets s’auto-engendrent, car très souvent ils existent en parallèle, dans des univers différents, plutôt que dans la continuité les uns des autres. En général, l’idée du projet précède toujours le projet lui-même, et vient d’un désir d’explorer de nouveaux univers musicaux, que nous venons de découvrir ou redécouvrir.

Comment envisagez-vous l’avenir du label ?

Si nous voulons que le label reste authentique et vivant dans la situation actuelle, il est temps pour TuT/RuR de revenir à une attitude plus underground. C’est un mouvement que nous avons déjà amorcé l’année dernière avec des éditions encore plus limitées (100 à 200 exemplaires maximum) et un mode de production légèrement plus DIY tout en gardant des standards esthétiques très élevés. Nous souhaitons également faire une place plus importante à la cassette, et nous partager équitablement entre les deux supports analogues chers à notre cœur. En revanche, et n’en déplaise à certains, toujours pas de digital à l’horizon. Musicalement, les mois prochains vont voir la sortie de beaucoup de nouveaux albums d’artistes « phares » de TuT/RuR, tels que NOVY SVET, NIEDOWIERZANIE, SPETTRO FAMILY, LO†PH, ADN’ CKRYSTALL, 1997EV, NATURE MORTE, ainsi que la continuation de la série des « Bach eingeschaltet ».

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