Treha Sektori – Interview bonus Obsküre Magazine #22

18 Août 14 Treha Sektori – Interview bonus Obsküre Magazine #22

En complément de notre foküs paru dans Obsküre Magazine #22www.obskuremag.net publie les extraits restés inédits de notre riche entretien avec Dehn Sora, graphiste, photographe et poète du son dark ambiant, Treha Sektori. Severh Sehenh fait partie de ces disques obscurs et mystérieux qui nous accompagnent pendant une nuit, une vie entière.

 

Crédits photos : Kondrusev et William Lacalmontie

 

Obsküre Magazine : Tout d’abord, peux-tu me dire quelques mots sur la « Church Of Ra », son essence, ses raisons d’exister et ses motivations…

Dehn Sora : C’est un collectif d’expressions au sens large : de la musique à la photo, à la performance et au graphisme, des personnalités qui gravitent autour du groupe Amenra. Mais ce sont surtout des gens qui ont les mains liées entre elles. On se tient éveillés, il y a toujours quelque chose de nouveau d’engagé… La raison d’être est une vision commune, ou chacun se nourrit de l’autre. Nous vivons ce que nous faisons, je pense que c’est notre point commun. De ne plus connaître de jour sans penser à « ça », il n’y a pas de motivation, de plan, juste le besoin de continuer et d’être là pour ceux qui le veulent.

Tu es photographe et graphiste… d’après toi, est-ce que ces activités aident et complètent ta création musicale et de quelles façons ?

Je ne conçois pas Treha Sektori sans son aspect visuel. Je fais d’ailleurs plus souvent l’exercice d’essayer de retranscrire une image en musique que l’inverse. Pour moi, le projet est quelque chose de total, j’essaie de couvrir un maximum de médiums. J’ai la chance d’avoir plusieurs outils à disposition, et j’essaie de m’en servir au maximum. Lorsque je fais de la scène, la vidéo est un membre du « groupe », une envie de briser les apparences.

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Comment en arrive-t-on à « jouer » du dark ambient et non du rock, du reggae, du metal ou de la salsa ? Et que représente pour toi ce genre musical si singulier et si spirituel ?

Je n’avais pas la volonté de créer Treha Sektori en me disant «  ce sera du dark ambient ». Il s’est avéré que ce que j’essaie de retranscrire sortait naturellement sous cette forme. Je pense que c’est une musique qui permet de sortir du corps, qui peut passer du recueillement à la violence. C’est un terreau abstrait, où tout est possible. Finalement tout ça n’est qu’une question d’étiquette, je ne me considère, sans prétention, faisant partie d’aucune véritable scène. Je suis autant à l’aise avec des groupes « rock », comme Amenra, qu’avec des projets totalement expérimentaux. J’en suis arrivé à ce « style » parce qu’il y a un champ de possibilités infini, et que je n’aurais pas assez d’une vie pour en explorer chaque recoin. Ça tient en vie.

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Chez Obsküre Magazine, on apprécie ta musique, mais on aimerait savoir quelles machines tu utilises pour créer tes tapisseries sonores. Un groupe de rock ou metal est toujours plus facile à disséquer ! Peux-tu aussi nous parler de ton processus de création, ta manière de travailler, étape par étape ?

Merci. Je n’utilise à dire vrai, aucune machine. Chaque son est pris « live », je ne me sers jamais de banque de samples ou autre logiciel. La phase « machine » me sert juste à éditer. J’essaie de varier les instruments, de m’en servir différemment. La voix compose d’ailleurs une grande partie des morceaux. La technique n’est pas quelque chose qui m’attire en soi, je cherche les sons dans tout. Je n’ai pas de processus établi. C’est quelque chose qui vient dans la force, l’imprévu, le moment. J’ai parfois tout en tête et travaille pour le retranscrire. Je peux également partir d’une phrase, d’une image comme je te disais précédemment, on en construisant un morceau, un son émerge et devient un nouvel embryon. J’ai une attirance pour ce manque de règles ; tout est possible, comme tout est lié. Quand les lignes viennent naturellement, c’est que quelque chose doit être « évacué ».

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Peux-tu nous parler de cette langue que tu emploies… je pensais de prime abord au latin, mais pas du tout. Quelle est son origine et pour quelles raisons l’utilises-tu ?

Il s’agit d’un langage instinctif, un langage qui me venait enfant lorsque je n’arrivais pas à exprimer mes émotions, un langage qui me venait lorsque j’écrivais automatiquement. Quand tout se bouscule et qu’il est difficile d’y attribuer des mots. C’est une langue sonore, basée sur « l’idée », quelque chose qui aurait à voir avec un « trop ». Au fil des années, une sorte de grammaire s’est construite, une écriture également. Quand j’ai commencé les premiers essais pour Treha, le français et l’anglais ne sortaient pas naturellement. Il fallait que je laisse aller les choses, et c’est dans ce langage que les mots sont sortis… et dans un souci de sincérité, je n’arriverais pas à en changer. Afin d’aider celui qui veut comprendre, j’essaie d’inclure des traductions au maximum dans les artworks. Cette langue appartient à tout le monde et lorsque je dis un mot, si quelqu’un le ressent comme douloureux ou agressif et souhaite trouver sa propre traduction, je serais le plus heureux des hommes.

Attardons nous sur Severh Sehenh : Pourquoi avoir choisi ce format d’un seul titre ? Pourquoi ne pas avoir attribué à chaque mouvement une piste de quelques minutes ?

Pour n’être qu’un seul et unique bloc. Chaque pièce a été créée dans le même état émotionnel et je voulais tenter une expérience d’écoute un peu différente. Ne jamais s’arrêter, même quand les choses sont clairement séquencées. C’est une sorte de marche, ce que j’ai essayé de retranscrire sur la cover également. Continuer à traverser. J’aime aussi l’idée que peut-être, un auditeur fermera les yeux, et pendant trente minutes, des images, des émotions personnelles le guideront, sans interruption. Je me sentirais très honoré, si quelqu’un m’envoyait ce qu’il a fait, dans ce laps de temps… peu importe ce que c’est.

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Il est bien précisé dans le press sheet que Severh Sehenh n’est ni un EP ni le troisième album de Treha Sektori… bon c’est quoi alors ! Comment le perçois-tu exactement, hormis qu’il soit une production annexe et en marge de la discographie de TS ?

Je le vois un peu comme la fin d’une période engagée avec Endessiah. Il y a eu l’album il y a deux ans, sa version scénique, et ces pièces annexes, qui sont nées des mêmes questionnements, des mêmes obsessions. Il peut s’écouter seul, ou juste après Endessiah. C’est un peu son épitaphe. Pour pouvoir passer à autre chose, commencer quelque chose de nouveau. Sûrement d’un peu différent, quelque chose d’amorcé dans la pièce pour le split avec Amenra. Endessiah et Severh ont été composés dans cette constante douleur dans le ventre, la peur de rencontrer ces regards. La tête était plutôt baissée, un nid à questions et à peurs. Et il fallait que s’arrête brutalement, comme les dernières secondes de Severh, où il y a ce cri enregistré en me mordant le bras. Une fois clos, j’ai l’espace pour quelque chose de plus frontal désormais. C’est  aussi une envie de proposer un format différent. Essayer d’avoir plusieurs niveaux dans l’ensemble du projet. Chaque album, sortie, trouve sa connexion avec mes travaux précédents.

Quelles est l’histoire que raconte Severh Sehenh ? Peux-tu nous la détailler ?

Il n’y a pas d’histoire à proprement parler. Il y a quelques phrases qui en sont les lignes dessinées. « Nous sauverons ce qui noue nos gorges » est ce que j’ai voulu représenter dans le visuel. Nous partons avec nos blessures, nous les portons. Et même si nous essayons de traverser, il n’y aucune possibilité, ni d’envie de les laisser où elles sont. Il y a ce renvoi à « Sorieh » qui veut dire « sueur », le titre du premier album. La marche se fait sans effort, pourtant le fardeau est lourd, le dos est courbé. « Nous ne voulons pas apprendre à marcher, nous voulons savoir comment endurer ». C’est un peu cliché, mais je vois le disque comme un format méditatif. L’idée un peu naïve d’une initiation. D’une expérience de solitude accomplie et voulue. L’expérience est le moteur, la douleur est son passage nécessaire. Ne rien laisser derrière soi… jamais.

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Severh Sehenh est adapté pour le live, évidemment très cinématographique… comment t’y prends tu pour marier le son et les images, pour donner du sens ?

Le petit livret qui l’accompagne est autant un « morceau » de Severh que la musique. Chaque morceau est un embryon, une base qui devrait évoluer sans cesse. Etre satisfait ne fait pas partie de mes habitudes. L’aspect visuel est la seconde peau de la partie sonore. Avec William Lacalmontie, nous développons de plus en plus l’aspect vidéo, l’aspect physique, même si les choses s’accomplissent derrière une projection, un écran. C’est l’aspect organique de la musique qui m’intéresse, qu’elle soit un corps sur la substance. Que ce soit toujours en mouvement.  Certaines des pièces ont été composées pour un concert joué avec Amenra, je jouais ces pièces entre leurs morceaux, elles devaient vivre par elles-mêmes, sans faire tomber la dynamique d’Amenra. D’avoir ces corps immobiles sur scène pendant que ces pièces étaient jouées, me faisait faire corps avec ce que je jouais. J’imaginais des jambes, sans corps, juste une colonne vertébrale à chaque membre. Ces jambes tremblaient, mais les colonnes ne fléchissaient jamais. J’essaie d’avancer dans ce sens, pour que chaque seconde de son produite, soit un point de départ pour une interprétation nouvelle.

Severh Sehenh est très synthétique et n’inclut pas de cordes. Je le regrette un peu car selon ma sensibilité, l’organique de quelques cordes humanise quelque peu le propos, lui offre une valeur ajoutée et épaissit le mystère… Et tu sais très bien le faire ! Mon meilleur titre d’Endessiah est « Alterah Ethi… » car justement il y a ces notes de guitares esseulées dans le tourment, à l’image par exemple de Desiderri Marginis. Est-ce un choix conscient de ne pas avoir insérées cette fois-ci quelques respirations acoustiques ?

Il y en a, mais c’est vrai que cette sortie a peut-être quelque chose de plus « abstrait ». Quelque chose d’un peu « sourd » avec de fines échappées plus claires, mais pas de cassures plus nettes comme sur « Alterah… ». Mais il n’y a rien de conscient là-dedans, comme je te disais, il n’y a aucune règle, et c’est ce qui était ressenti sur le moment. Disons qu’il y a moins de façons de s’échapper peut-être…

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