Tim Muddiman And The Strange – Interview à propos de « Paradise runs deeper »

03 Sep 16 Tim Muddiman And The Strange – Interview à propos de « Paradise runs deeper »

Tim Muddiman est connu pour son travail de guitariste et bassiste avec Gary Numan et Pop Will Eat Itself (il a par ailleurs produit le dernier opus de PWEI). C’est aujourd’hui dans le cadre de son projet personnel Tim Muddiman And The Strange qu’il sort un premier album d’une grande force, Paradise runs deeper (chroniqué ici). À cette occasion, il a évoqué pour nous son univers intérieur, le processus qui a présidé à l’élaboration de ce disque, et sa volonté de demeurer un créateur libre. Rencontre avec l’un des artistes les plus prometteurs de la scène alternative britannique.

 

Obsküre : Paradise runs deeper a été financé par une campagne participative Pledge Music et sera édité sur ton propre label. Peux-tu me parler de ce voyage ?
Tim Muddiman : C’est une décision consciente de faire fructifier tout ce que j’ai appris au fil des années en jouant avec Gary Numan, Sulpher, Pop Will Eat Itself, et en écoutant constamment de la musique, de manière obsessionnelle.  Je savais que j’avais une certaine capacité d’écriture, mais je ne trouvais jamais le temps, ni l’état d’esprit adéquat, ni même la confiance en moi nécessaire pour concrétiser un projet personnel. En fait, ce manque de confiance en moi a toujours été l’élément qui m’empêchait de faire quoi que soit. Cela et le fait d’essayer de réinventer la musique. J’écris depuis des années, mais pendant longtemps je n’ai pas eu recours à la forme couplet/refrain ni à des structures spécifiques. J’ai toujours beaucoup analysé la musique, j’adore les bonnes chansons, mais j’avais l’impression que tout le monde copiait la même formule, ce qui n’avait aucun attrait pour moi. Cela ne m’a mené nulle part. Je n’aurais jamais pu sortir ce que je créais, je n’ai jamais vraiment fait écouter à d’autres ces morceaux bizarres.
Lorsque j’ai voulu me lancer, j’ai longuement réfléchi. Je sais structurer une chanson, j’ai donc décidé d’écrire sur le modèle couplet/refrain. J’ai également assemblé mes différentes influences. Les morceaux se sont ensuite formés d’eux-mêmes ; j’écrivais sur des évènements qui m’affectaient sur le plan personnel.

 

Image de prévisualisation YouTube

 

Quant à Pledge, j’ai produit le dernier album de Pop Will Eat Itself, qui est également sorti par le biais de Pledge Music. J’ai donc vu comment le système Pledge fonctionnait. J’avais déjà mes propres pages sur les réseaux sociaux, créées par rapport à mon travail avec Gary Numan et PWEI. Je trouve les réseaux sociaux fun et très positifs pour l’art, la musique. Je ne les utilise qu’au niveau artistique, je ne poste pas des photos de mes repas ! Mes pages bénéficiaient d’une bonne interaction ; j’ai donc financé un premier EP, puis l’album, grâce à des campagnes Pledge.
Ce fut une expérience si différente… Ma manière d’acheter de la musique a toujours été la suivante : je lis une critique, et je sors acheter l’album. Ou bien je suis sensible à l’univers d’un artiste et je me mets à suivre son voyage. Mais le fait que des gens soient impliqués dès le départ dans l’élaboration d’un disque – c’est une véritable évolution. En outre, il est si difficile de vendre sa musique actuellement, cela semble être une solution logique : mettre en place des précommandes, et impliquer les gens dans des aspects du processus de création auxquels ils n’avaient jamais accès auparavant.
Je ne crois pas élaborer quelque chose d’original, mais je pense vraiment créer quelque chose d’unique. Je ne fais pas de la musique commerciale jetable. Je crois qu’il faut d’abord créer pour soi-même, et si ensuite les gens sont sensibles à ce que l’on fait, c’est génial. Bien sûr, c’est ce qu’on espère… Je n’ai jamais voulu faire de l’entertainment, il m’est impossible d’écrire en me disant « ce genre de morceau se vendra » ! Je sais quels chemins je veux emprunter, musicalement et visuellement. Mais le plus important, c’est que ma vie quotidienne est aujourd’hui centrée sur la créativité. Toute mon existence est vouée à l’écriture, à l’art et à la musique.

 

Image de prévisualisation YouTube

 

Pourquoi avoir choisi de sortir l’album de manière totalement indépendante, via ton propre label ?
Nous avons contacté un nombre considérable de maisons de disques ; on nous a finalement proposé trois contrats différents. Mais ils étaient tous effrayants… Je sais combien de disques vendent les artistes du Top 10, et le chiffre n’est pas très élevé en ce qui concerne les supports physiques. Pour un artiste dans ma position, qui ne fait pas de pop commerciale, ce chiffre serait significativement plus bas. Il m’aurait fallu vendre des milliers de disques avant d’amortir l’argent que ces labels étaient prêts à investir. Et attendre des mois, voire des années avant de recevoir un centime. Même à partir de ce moment-là, je n’aurais gagné qu’un pourcentage extrêmement faible par disque vendu. Comment simplement vivre, manger ? Et dans le cas où je n’aurais pas réussi à vendre le nombre de disques requis, il m’aurait fallu rembourser les sommes investies.
J’ai donc réfléchi aux avantages que ces maisons de disques m’auraient offert en échange : marketing, campagnes de promotion… Le nom de mon groupe aurait obtenu une véritable visibilité, mais en contrepartie le label aurait eu un contrôle total sur le choix des morceaux et des disques, ainsi que sur leurs dates de sortie.
C’est le problème le plus grave : j’aurais perdu toute liberté en tant qu’artiste. J’ai entamé ce projet justement pour posséder cette liberté dans ma vie quotidienne, pour ne pas être à la merci de qui que ce soit.
Par ailleurs, j’ai signé deux contrats d’édition musicale, aux USA et en Grande-Bretagne. Ces structures souhaitent que j’écrive aussi pour le cinéma et la télévision ; j’entrevois donc maintenant des moyens de financer ma carrière.

TM_silhouette_lowres

Quels ont été tes sources d’inspiration pour ce premier album ?
La force directrice a été le fait de comprendre que ma vie avait un but, et que je pouvais me sentir constamment moi-même. Je ne me sens réellement moi-même que lorsque j’écoute de la musique, que je regarde un film ou que je suis inspiré par une œuvre d’art. C’est dans ces moments que je me sens heureux, que mon esprit fonctionne. C’est cela, l’inspiration principale de l’album, rester en permanence dans cet état d’esprit et être sans cesse créatif.
Musicalement, mes influences majeures sont Nine Inch Nails, Tom Waits, Nick Cave, mais il y a aussi James Brown, Sade, Sheryl Crow… Je pourrais nommer tant d’autres artistes. Je pense que l’auditeur doit pouvoir ressentir une connexion spirituelle avec la chanson. Si c’est le cas, les influences sont là, rien n’a été directement copié, sauf peut-être quelques fragments de paroles – même Leonard Cohen a confié voler des expressions qu’il trouvait efficaces (rires) !
J’ai traversé des temps vraiment difficiles, qui se prolongent dans le présent, et cela a influé sur une grande partie des textes de l’album. Une nuit, j’ai soudain pris conscience de cette réalité : je n’avais plus rien au monde, à part la musique et l’art. Ce moment est arrivé par le biais de circonstances très négatives, mais je me suis demandé si l’on n’obtenait pas d’une certaine manière ce que l’on avait cherché. Avais-je souhaité cela inconsciemment ? Peut-être… La musique est tout ce que j’ai et tout ce que je désire, je ne veux rien d’autre. Je n’ai jamais senti autant d’amour en moi, car je suis sans cesse en train de créer. Et je ne me suis jamais senti si spirituellement connecté à moi-même.

TM_profil_lowres

Après ton premier EP qui s’intitulait « Stranger than Paradise », Paradise runs deeper est encore une fois une allusion à Jim Jarmusch…
Oui, absolument. J’adore Jim Jarmusch et les films qu’il a réalisés. Son univers visuel, son langage sont les plus beaux, et les plus cool. Cette simplicité… J’aime l’esprit de ses films.
Et cet éveil spirituel qui m’a amené à écrire ma propre musique, ce sentiment de créativité, de connexion, cette impression d’être complet, cela représente pour moi le paradis. C’est comme si j’étais multi-millionnaire, j’ai tout ce que je peux désirer, car je possède mon âme et mon esprit. Paradise runs deeper, c’est lorsque je regarde à l’intérieur de moi-même, de manière bien plus approfondie ; auparavant, je n’avais pas ce courage. Et cela me ramène à ce moment où je n’avais absolument rien dans ma vie en dehors de la musique et de l’art. Bien que cet instant ait été terrifiant, la seconde suivante fut euphorique, car il s’agissait de tout ce que j’avais toujours voulu, c’était le paradis. Il fallait poursuivre cette introspection, de plus en plus loin. Et j’ai enfin trouvé l’espace dans lequel j’aurais toujours dû me situer. J’adore aussi la chanson de Nick Cave « Stranger than Kindness », elle a toujours eu une résonance particulière pour moi. J’y fais aussi allusion dans le nom de mon groupe, car rien n’est jamais aussi simple et évident qu’on le souhaiterait.

TM_wall_angle_lowres

Tu as produit la plus grande partie de l’album toi-même, après avoir coproduit les deux premiers singles avec Ade Fenton.
J’ai étudié la production pendant longtemps, et encore une fois cela tient à un sentiment viscéral et à la confiance en soi. Ade est un producteur exceptionnel, il a affiné la production que j’avais effectuée. Mais pour la suite, je savais que je pouvais faire ce travail moi-même. Je pense pouvoir restituer puis produire les sons qui j’entends dans ma tête mieux que n’importe qui d’autre. C’est la même chose en ce qui concerne les vidéos, que j’ai réalisées. J’élabore aussi personnellement le design et les photos.

 

Les films sont une partie importante de ton projet ; s’agit-il pour toi d’un concept global (musique, films, photos, design…) ?
C’est une très bonne question. Je réfléchissais ces derniers jours à cette idée ; qu’est-ce qu’un groupe ? Il y a beaucoup de groupes actuels avec lesquels je ne ressens absolument aucune affinité. Il n’y a pas la moindre magie autour d’eux… Dans le futur, mon groupe réunira plusieurs choses : photographie, films, spoken word, musique, performances live. C’est un tout, plus qu’un simple groupe qui suivrait le style de vie rock’n’roll, partirait en tournée, se saoulerait, vivrait le « rock’n’roll dream », il ne s’agit pas de ça. C’est lassant, j’ai déjà vécu tout ça. Ça ne m’intéresse pas, je n’ai aucune envie d’être ce type de musicien. Après avoir quitté le studio, le soir, je consulte des photos, toutes sortes d’idées visuelles. J’ai par exemple une grande admiration pour Cindy Sherman, ou pour cette autre photographe américaine, Vivian Maier. Cependant l’inspiration ne semble pas venir des œuvres que je consulte, mais d’images qui se forment dans ma tête.

TM_wall_lowres

Je déteste ceux qui ne font qu’imiter les mêmes formules et s’engagent dans la voie du tout commercial, c’est insupportable. Mais s’il on est un artiste ouvert à d’autres d’influences, il suffit d’entamer son propre voyage. On pourra avoir raison, se tromper parfois et créer des œuvres médiocres, ou au contraire géniales, qui sait ? Il s’agit avant tout d’emprunter ce chemin personnel.
Je pense que depuis le mouvement punk, l’époque est favorable au Do It Yourself. Mais c’est encore plus vrai aujourd’hui. Il n’y a plus aucune excuse pour ne pas créer un projet personnel car réaliser des vidéos, produire sa propre musique, faire de la photographie, tout est devenu bien plus facile. Sur le plan technique, le niveau de qualité a beaucoup progressé. Et l’on peut ensuite présenter ce travail sur Internet – même si personne ne vient le consulter, il pourra exister en ligne. J’adore cette idée, elle m’enthousiasme !

 

Tu as, je crois, commencé à élaborer ton deuxième album ?
Oui, je veux y travailler dans la foulée – et retrouver cette interaction avec ma fanbase, car c’est fantastique. Ainsi, je ne me sens pas isolé, j’écris de manière immédiate en direction d’un public. Je compte sortir trois nouveaux albums d’ici fin 2017, par le biais de nouvelles campagnes Pledge. Il s’agit pour moi d’explorer la musique. Je m’oriente actuellement vers un son encore plus blues, et j’ai déjà composé plusieurs morceaux. Je veux aussi créer des chansons jazz… J’ai hâte de me remettre à écrire.

 

 > Paradise runs deeper sort le 9 septembre 2016 et peut être précommandé ici.

 > Tim Muddiman And The Strange seront en concert le 4 septembre prochain au Lexington de Londres.

 

> TIM MUDDIMAN AND THE STRANGE ONLINE :
Site
Facebook

 

Be Sociable, Share!