Thorofon – Interview

08 Déc 13 Thorofon – Interview

Le 28 septembre 2013 n’était pas n’importe quelle date vu qu’il s’agissait de la toute première fois que le groupe Thorofon venait se produire sur scène en France à l’initiative d’Au Delà du Silence. Mené par Daniel Hofmann et Geneviève Pasquier, le projet s’est imposé depuis la fin des années quatre-vingt-dix comme une formation post-industrielle majeure, alliant l’héritage des pionniers du genre avec des touches de power electronics et de angst pop. Avec leurs dernières productions chez Ant-Zen comme Exkarnation (2011) et Targets (2012), Thorofon a réussi à allier mélodies et danse avec une noirceur jamais atteinte jusqu’alors, tout en maintenant l’héritage analogique sans concessions de leur passé. Nous ne pouvions donc rater l’opportunité de discuter avec eux et nous sommes revenus sur leur carrière avec les principaux protagonistes.

ObsküreMag : Nous allons revenir sur l’histoire du groupe car c’est la première fois que vous venez en France. Le groupe a commencé au milieu des années 90. Dans quel contexte le groupe a t il été créé, car je sais que vous faisiez déjà de la musique avant ?

Daniel : Par où je vais commencer ? Faire de la musique au début a été une opportunité pour moi juste de m’amuser et de voir le monde. Quand tu es très jeune comme je l’étais, tu prends toutes les opportunités qui se présentent. Tu essaies des choses, tu t’entraînes, tu enchaînes les projets. Finalement, j’ai rencontré Marco Koch de StateArt. Il voulait fonder un label et je voulais publier des disques. C’est à ce moment là que j’ai lancé le projet car ce que j’avais fait avant, c’était plus des délires de jeunesse. Il était temps de grandir et nous avons trouvé le terme Thorofon, cela venait d’un documentaire en Allemagne, ils archivaient les discours, c’était comme un label, ils enregistraient ou sortaient des disques de façon non commerciale. L’argent récolté était réinvesti dans la musique. Ce mot « Thorofon » était aussi très fort pour moi sans savoir vraiment qu’il y avait toute cette collecte d’archives derrière. C’était un bon nom pour un groupe.

Dans ces groupes qu’il y a eu avant, il y a eu notamment Kommando. De ton côté, Geneviève, avais-tu eu des projets avant ?

Geneviève : Non, c’était mon premier groupe.

Tu vois donc ces projets antérieurs plus comme un apprentissage à la manière de faire du son ?

Daniel : A 14, 15 ans, on a commencé avec des choses normales. On allait en boîte, il y avait la musique gothique, et là tu entends le DJ qui te passe du Einstürzende Neubauten, puis Blackhouse ou Test Department. Pour un jeune comme j’étais, c’était impressionnant. Du coup, tu as envie de découvrir comment ces gens arrivent à produire une telle musique. Au début, tu es un peu perdu. Tu ne sais pas par où commencer. Tu achètes un synthé bon marché puis un magnétophone et tu commences à t’entraîner. C’était encore une époque analogique, il n’y avait pas d’ordinateurs. Et c’était les seules choses que je pouvais m’acheter, donc je faisais des boucles sur cassettes. Puis tu commences à sortir tes premières cassettes en éditions très limitées. Et tu gagnes un petit peu de sous. Tu sors, puis tu vends ta cassette pour cinq marks, et peu à peu tu commences à avoir assez de côté pour t’acheter une boîte à rythmes. C’est vraiment les bases. On essaie, puis on commence à utiliser des effets, des voix et ce genre de choses. Puis arrive un moment où ce que tu as fait avant ne te satisfait plus, donc tu fais une pause, tu prends un autre nom et tu fais quelque chose de nouveau. Et tu oublies tout ce que tu as fait avant, même si je me rends compte que ce n’est pas totalement oublié (rires).

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Tu as mentionné les groupes industriels et post-industriels des années 80 comme Blackhouse ou Test Department. En revanche, quand vous avez commencé, tout était devenu numérique, et vous avez fait le choix de revenir vers ces groupes plus anciens, ces pionniers du genre en quelques sortes. Plus récemment, vous avez rendu hommage à SPK avec la réinterprétation de « Flesh & Steel ». Y avait-il vraiment une volonté de votre part de vous rapprocher du son de ces groupes là, et est-ce qu’une des ambitions de Thorofon était justement de revenir aux racines du son industriel ?

A cette époque là, il y avait des groupes issus de cette scène qui étaient revenus à ce qu’ils faisaient au début. L’esprit de SPK, qui font partie des gens qui ont initié cette musique, revenait. Certains y arrivaient mieux que d’autres. Il faut aussi dire qu’il est difficile de retrouver le grain de cette musique avec des instruments modernes. Ils ne retrouvent pas l’aspect brutal de ce matériel analogique. Pour moi, il était nécessaire de me procurer ces instruments analogiques pour produire le son qui m’intéressait. Aujourd’hui, on trouve des logiciels pour simuler cela à des prix vraiment très bon marché, mais pas à l’époque. Il fallait les instruments originaux sinon cela sonnait comme de la technopop. Les bases viennent de ces premiers synthétiseurs analogiques, oui.

Au départ, on ne le savait pas mais le premier album signait le début d’une trilogie (Maximum Punishment Solutions / Final Movement / New Heroes), du coup certains ont dit que Thorofon était un concept. Peux-tu revenir sur ce que tu voulais exprimer à travers ces trois albums et est-ce que d’emblée tu pensais que Thorofon n’était pas un projet qui était amené à durer.

Dès les départ, j’ai eu la volonté de faire trois albums, le premier sur le fait d’être supprimé, le second sur ta réaction face à cela et ton insurrection, puis avec New Heroes, c’est quand tu gagnes et que tu as atteint ce niveau supérieur, tu te rends compte que rien ne change vraiment et que l’avenir ne se présente pas aussi bien que cela. On a fait des chansons dans ce sens là mais comme tu le sais, les ambitions que tu as au départ changent parfois au fur et à mesure des années. On ne peut pas tenir le même discours quand on a dix-huit ans ou quand on a dépassé la trentaine comme à présent. C’est pour cela aussi qu’il y a eu les 45 tours par exemple, qui étaient plus liés à des moments, des choses que nous avions vues à la télévision, notamment quand il y a eu la fusillade au lycée de Columbine. Cela nous avait impressionné, c’était une des premières fois que l’on voyait une tuerie de la sorte. Maintenant, c’est beaucoup plus commun et il n’est pas nécessaire de faire de la musique à propos de cela. Mais à cette époque-là, c’était très fort, on en parlait beaucoup. Du coup, on avait fait un 45 tours entre deux albums complets pour en parler. Mais c’est vrai qu’au départ il y avait un concept clair dans ma tête, et quand le dernier album est sorti, il était déjà temps pour moi d’arrêter le projet. Il y a eu des questionnements sur est-ce que c’est vraiment la fin ou est-ce que j’ai quelque chose de nouveau à proposer ? J’ai alors eu besoin de créer un espace entre moi et et ce projet. Faire autre chose et travailler avec Geneviève Pasquier. Cela m’a fait beaucoup de bien et on s’est pas mal concentré dessus. Mais pendant les concerts, les gens demandaient sans cesse des nouvelles de Thorofon. Vu que la musique de Geneviève Pasquier est plus structurée, j’ai aussi appris beaucoup plus sur la manière de faire de la musique et je me suis dit, intégrons-ça à de la noise industrielle à nouveau. Puis les idées sont venues et nous sommes finalement revenus !

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Quant à ce concept, c’était plus une vision globale du monde ou c’était plus à prendre sur un plan émotionnel ?

Genevieve : Les deux, La musique est une part de toi même. Les choses qui t’impressionnent, que tu vois et qui t’entourent. C’est vraiment un mélange des deux.

Daniel : Tu ingurgites des images et tu les renvoies aux gens avec ta vision du monde. A la base, on pourrait dire que c’est de la pensée en noir et blanc mais avec les morceaux, tu peux approfondir et y ajouter des couleurs. Parfois quand tu es trop dedans, les gens n’arrivent pas à te suivre. Pour eux, le concept est clair mais je pourrais aussi raconter des tas d’histoires sur tel ou tel morceau, pourquoi le choix d’intégrer tel sample, etc. Au final, tu t’aperçois qu’il y a pas mal de gens que ça n’intéresse pas d’aller au fond des choses. Ils veulent juste de la musique qui envoie et qui soit agressive. Ils aiment quand c’est dur et sombre.

Ils veulent du « Riot Dictator ».

Bien sûr, et ça s’arrête là. Personnellement, j’ai besoin d’un concept pour tous les disques que je fais. Je commence par le titre de l’album et ensuite je fais la musique. Aujourd’hui, je suis plus ouvert à d’autres influences. Là encore, il s’agit d’apprentissage.

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Au départ, Thorofon a été associé au son power electronics, du post-White House, et peu à peu vous avez intégré d’autres éléments. Puis vous avez lancé d’autres projets comme Genevieve Pasquier qui dévoile une facette plus personnelle et mélodique, Jägerblut où vous êtes revenus à vos racines, ou encore Dogpop, est-ce que tout cela a nourri l’évolution de Thorofon et est-ce que cela a joué un rôle dans votre retour il y a quelques années et dans le fait d’intégrer des choses plus personnelles dans Thorofon dont on peut reconnaître le son très facilement ?

C’est toujours délicat quand on travaille sur différents projets. Mais quand on utilise des instruments différents – OK, ça ce serait plus acoustique, guitares ou ambient, ça ce serait plus années 80, neue deutsche welle – c’est là que se situe la frontière entre les projets. A l’intérieur de ce cadre, cela dit, tu peux faire ce que tu veux mais le projet reste sacré. J’écoute des tas de styles différents en musique et pour moi il est difficile de me focaliser sur une seule chose car sinon je m’ennuierais. C’est bien aussi de travailler sur des choses moins connues que peut l’être Thorofon. Mais j’apprends tout le temps, avec chaque nouvelle chanson, et cela devient de mieux en mieux. Enfin, pas tout le temps. Je préfère les labyrinthes aux lignes droites. Parfois c’est vrai que tu peux tomber dans une impasse mais tu reviens sur tes pas et tu choisis un autre chemin. Parfois c’est difficile pour les gens de suivre les choix que tu fais aussi. On ne pouvait pas par exemple partir de ces débuts dans le power electronics vers ce que l’on fait maintenant sans garder un œil sur la facette plus pop industrielle de SPK ou d’autres formations des années 80. Il y a tant de possibilités en musique. J’aime que notre musique soit plus ouverte mais il faut que les gens l’apprécient.

Sur un plan émotionnel, on a associé les débuts de Thorofon à la colère, la paranoïa, le chaos, ce genre d’émotions. En revanche, avec vos autres projets, vous êtes allés dans des directions très différentes, par exemple avec Geneviève Pasquier vous avez touché au cabaret, à la chanson, au dark disco, etc.

Geneviève : Ce sont des choses plus accessibles. Et le mode d’expression de Daniel n’est pas le mien. Geneviève Pasquier s’intéresse plus aux émotions, aux ambiances, aux sentiments, aux choses auxquelles je fais face dans la vie de tous les jours. Je ne suis pas quelqu’un de politisé, avec de la colère, ce n’est pas moi.

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Et Jägerblut, c’était votre côté plus sacré.

Absolument pas ! Nous venons tous les deux de la campagne, dans ce coin précisément. Nous avons gardé beaucoup de traditions, d’histoires mystiques, les églises catholiques. Nous ne sommes pas religieux, mais cela continue à faire partie de nos vies, car là où nous vivons les gens sont très religieux. N’importe où que tu ailles, tu te retrouveras face à des traditions. Les processions, beaucoup de choses liées au christianisme. Jägerblut c’est notre vision des traditions.

Daniel : Comme je le disais, tu sors des choses à travers la musique puis tu le proposes aux gens. Là d’où nous venons, il y a beaucoup de forêts, la plupart du temps le temps n’est pas très bon, c’est très nuageux et gris. De septembre jusqu’à l’hiver, c’est vraiment déprimant. Il y a sûrement un sentiment de sacré dans la musique de Jägerblut, mais c’est plus l’idée d’entrer à l’intérieur de soi, y descendre, avec peut-être une dimension un peu dépressive et mélancolique, mais nous le mélangeons avec des chants d’église traditionnels mais aussi des contes sur les bois et les créatures qui s’y nichent. Chaque village possède ses propres histoires à faire froid dans le dos. Nous restons attachés à ces histoires surnaturelles, elles nous sont proches. Il faut dire que c’était l’autre personne avec qui j’ai travaillé au début de Thorofon, un ami [Julius Gospodard], qui avait cette idée de quelque chose de plus folk et spirituel. Il m’a donné l’inspiration et au bout du compte il n’a pas été tant impliqué dans le projet. Il a lancé cette idée puis mon esprit a suivi, cela a duré un peu plus de dix ans. On a fait très peu de concerts. Combien ?

Genevieve : Trois.

Daniel : Pas beaucoup pour un projet qui a démarré en 1996. C’était à la même époque où Thorofon a commencé. C’était comme une famille. Nous étions jeunes et nous avions cette volonté de nous exprimer. Mais Jägerblut était vraiment un projet on & off. On enregistrait trois ou quatre titres, on les joue et les apprécie, puis quatre ans plus tard, après être restés dans l’ombre, on se disait, tiens on devrait les sortir, et recommençons. C’est ce qui a été bizarre avec notre premier CD, on y retrouve des titres qu’on avait commencé à faire en 1996 avec tous ces délires autour de la chasse et du mysticisme. Et huit ans plus tard, le groupe Sturmpercht a commencé. C’est cela aussi qui nous a motivés à sortir un disque. Au début nous ne pensions pas à cette opportunité, c’était avant tout un projet pour nous mêmes.

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Après tous ces projets parallèles, vous avez décidé de réactiver le groupe Thorofon et de sortir cet album remarquable qu’est Exkarnation, qui est plus complexe et plus accessible aussi d’une certaine manière que vos disques précédents. Est-ce que cela signifie le début d’une nouvelle trilogie ?

Après la trilogie, beaucoup de gens demandaient après le groupe et il était clair que le groupe pouvait continuer. Entre temps, j’ai beaucoup appris, trouvé de nouvelles façons d’enregistrer et apporter la musique à un autre niveau. Comme j’ai dit, il m’a fallu un peu de temps pour avoir du recul. Avec Geneviève Pasquier, nous étions sur le label Ant-Zen en Allemagne et ils nous ont aussi offert de sortir du Thorofon. Pour moi, c’était l’opportunité de commencer à nouveau. C’est vraiment difficile quand tu as un travail en parallèle de tout mener de front. Mais vu qu’ils m’avaient donné une liberté totale, c’était une bonne base. Les réactions ont été bonnes, donc on a continué. Aujourd’hui, je ne suis plus dans l’idée d’une trilogie, aujourd’hui je ne me mets plus d’objectifs en particulier. Chaque disque a son histoire. Peut-être que cela prendra plusieurs années pour le prochain, ou peut-être l’année prochaine. Tout dépend de moi et de ce qu’il y a dans mon esprit.

Donc tu travailles sur de nouvelles choses en ce moment ?

Toujours.

Je vais vous découvrir ce soir sur scène pour la première fois. J’ai déjà vu des photos de vos concerts donc je sais qu’il y a des projections et que vous êtes habillés en blanc. Qu’est-ce que le live vous apporte de plus de par cette confrontation avec le public ?

La confrontation à nos débuts était plus agressive. Aujourd’hui les vidéos et le son se suffisent à eux mêmes. Je n’ai plus besoin d’aller vers une confrontation frontale avec les gens. J’apprécie juste de regarder dans leurs yeux. Cela alterne entre des morceaux plus agressifs ou plus pop, tout dépend de l’état mental dans lequel je suis. Les vêtements blancs, c’est juste qu’au début on voulait que les projections vidéos prennent toute la scène. Cela se reflétait sur nos vêtements. Les réactions ont été bonnes et puis tu sais, tu commences et ça devient ta marque de fabrique. Dans la scène industrielle, c’était rare que des gens aient des uniformes différents des uniformes noirs habituels. Cela marque notre différence, et c’est bien d’emprunter à d’autres scènes.

Geneviève : Il est mieux de faire des choses auxquelles les gens ne s’attendent pas.

Daniel : C’est la frontière entre nous et le public. La plupart du temps ils sont en noir et nous sommes en blanc. C’est parfait.

Merci pour ce moment. Je vous laisse aller voir le concert de La Nomenklatur, mais on espère avoir des nouvelles de vous très bientôt et aussi de Genevieve Pasquier car des choses se préparent. Ou c’est peut-être trop tôt pour en parler ?

Geneviève : On peut dire qu’on travaille sur de nouvelles chansons en ce moment. On va travailler cet hiver et on peut espérer que le prochain album verra le jour l’année prochaine.

Le dernier remonte en effet à au moins quatre ans. C’était Handle With Care.

J’avais besoin de temps pour me détendre et renouveler mon inspiration, avec de nouveaux sons, quelque chose qui sera légèrement différent de ce que je faisais avant.

Avec toujours beaucoup de synthés analogiques.

Oui, et un peu de numérique, avec une grande attention portée aux voix. Quelque chose de plus personnel, mais c’est tout ce que je peux dire pour le moment !

On va donc attendre patiemment et on espère que vous pourrez revenir en France nous présenter ces nouveaux morceaux !

Avec plaisir.

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